‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 104 sur 161 · SOBOLEWSKI · texte numérisé non relu

SOBOLEWSKI

JACQUES

Tu l'as vu ! et mon frère aussi ? tous déportés?

SOBOLEVirSKI.

Tous, jusqu'au dernier... Je l'ai vu ,te dis-je. Je demandai au capwal de pouvoir m'arrêter un instant; il y consentit. Je me tins au loin ^ caché entre les colonnes de Téglise. On disait la messe; le peuple affluait de toutes parts : soudain il s'élance en tumulte vers la porte , et puis vers la prison. Seul, je restai sous le porche de l'église, devenue si déserte que je voyais tout au fond le prêtre officiant, le calice à la main , et l'enfant de chœur avec sa sonnette. Le peuple entoura la prison d'un rempart immobile. Des portes du cachot jusque vers le milieu de la place se tenaient deux rangs de soldats , tambours en tète , comme pour une grande solennité; au centre les kibitkas. Tandis que je les regarde, un agent de police achevai accourt vers la prison; sa figure est celle d'un grand homme s'apprètant à conduire un grand triomphe : oui, le triomphe du tzar, du grand vainqueur d'enfants! Au roulement du tambour les portes s'ouvrent. Je les vois ! chaque prisonnier est suivi de gardes , la baïonnette au fusil ! C'étaient de pauvres enfants souffreteux; ils avaient tous, comme des recrues, la tète rasée, les fers aux pieds "9. Pauvres enfants ! Le plus jeune se plaignait (il avait dix ans, le malheureux ! ) de ne pouvoir soulever ses chaînes, et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L'homme de police en passant demanda le motif de ces plaintes. Un homme plein d'humanité , l'homme de police ! lui-même il examina les chaînes : a Dix livres, dit-il, c'est conforme au règle-

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ment. » On entraîna lanezewski , car c'était lui!... Les tortures Pavaient rendu laid, maigre et noir; mais quelle noblesse dans ses traits! Ce jeune garçon si étourdi, si gentil il y a un an, regardait aujourd'hui du haut de sa kibitka, comme cet autre empereur du haut de son rocher!... D'un œil fier, sec et serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité ; il saluait le peuple avec un sourire amer, mais calme, il semblait vouloir lui dire : « Voyez si la douleur m'abat ! » Soudain il me parut que ses yeux avaient rencontré les miens. Comme il ne voyait pas le caporal qui me tenait par mon habit, il me supposa libre et m'envoya de la main un baiser en signe d'adieu et de félicitation. Tous les yeux, soudain, se dirigèrent vers moi; le caporal me tira violemment, afin de me cacher s je résistai, mais je nie serrai contre la colonne et j'observai à mon aise la figure et les gestes du prisonnier. 11 s'aperçut que le peuple pleurait en regardant ses fers; il en secoua la chaîne comme pour montrer qu'elle n'était point trop lourde pour lui. Aussitôt le cheval prit le galop; la kibitka s'élança comme un trait , et le condamné , ôtant son chapeau et se dressant de toute sa hauteur, cria d'une voix retentissante : « Non, la Pologne n'est point morte*! » La foule le déroba à mes yeux. Mais longtemps encore je vis cette main levée vers le ciel, ce feutre noir et déchiré comme un étendsffd funèbre , cette tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête immaculée, fière, brillant au loin, qui proclamait devant tous son innocence et sa honte. Elle surgissait du milieu des têtes noires agitées comme des vagues, pareille à celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main et cette tête sont encore devant mes yeux et resteront gravées dans mon souvenir... Comme une boussole,

* Premières paroles de la marche de Dombrowski, devenue» sacramentelles pour les patriotes de tout âge et de toute natton.— Ii*oubUoDS pas que tout cela se passait sous le règne libéral de l'empereur Alexandre i«'.

elles me guideront sur le chemin de la vie et m'indiqueront la vertu... Si jamais je les oublie^ o mon Dieu> oubliemoi dans le ciel!

l'hBMt LWOWICZ.

Amen, pour vous!

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