SOBOLEWSKI
Cependant les voitures avançaient à la file ; on y jetait les prisonniers un à un. Je parcourus du regard la foule serrée du peuple et des soldats; tous les visages étaient pâles comme la mort : et dans cette foule il régnait un silence tel que j'entendais chaque pas^ chaque froissement des chaînes. Le peuple, l'armée, tous étaient émus; mais tous se taisaient, tous avaient peur du tzar... Enfin, le dernier prisonnier fut amené; il semblait résister; mais il se traînait à peine, le pauvre enfant, et chancelait à chaque pas. On lui faisait lentement descendre les degrés; mais à peine eut-il posé le pied sur le second qu'il roula parterre. C'était Wasilewski , notre voisin de captivité. 11 avait reçu tant de coups à l'interrogatoire d'avant-hier qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang au visage. Un soldat vint et releva le cçrps étendu ; d'une main il le portût jusqu'à la voiture, de l'autre il essuyait des larmes furtiv es. Le trajet fut long, solennel. Wasilewski n'était pas évanoui , affaissé , appesanti; mais il s'était roidi après sa chute; et, droit comme une solive, il étendait ses deux bras au-dessus des épaules du soldat, comme s'il était nK)rt sur la croix. 11 avait les yeuxhives, éteints, largement ouverts... Et le peuple aussi ouvrit les yeux et les lèvres; et de ces mille poitrines ud soupir immense retentit autour de nous, soupir creux et profond , comme si toutes les tombes enfouies sous l'église avaient gémi... Le commandant l'étouffà par un roulement; et l'ordre : « Aux armes! en avant, marche! »
ébranla la colonne. Chaque kibitka partit comme un éclair et traversa les rues. Une seule paraissait vide; elle contenait un prisonnier invisible dont la main étendue vers le peuple, engourdie^ morte ^ tremblotait à travers la paille comme en signe d'adieu. La kibitka disparut dans la mêlée. Avant que le fouet eût frayé un passage au convoi ^ on s'arrêta devant Téglise; et, au moment même où le cadavre passait, j'entendis la sonnette du servant. La nef était déserte ; je vis la main du prêtre élever vers le ciel la chair et le sang du Seigneur, et m'écriai : « Seigneur, toi qui répandis ton sang innocent pour le salut du monde, toi que Pilate a condamné, accueille cette jeune victime condamnée aussi par le tzar ! elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente ! » (Long silence.)