SCÈNE U
IniproTistttioiis
KONRAD y après uo long silence.
Seul!... qu'ai-je besoin de la foule ?suis-je donc chanteur pour la foule? Quel est l'homme qui supportera toute la pensée de mes chants? qui recevra sans baisser les yeux tous les rayons de liion âme? Malheur à celui qui fatigue pour la foule sa parole et sa langue ! la langue ment à la parole et la parole à la pensée... La pensée vole rapide dans Tâme avant d'échouer sur la parole, et les mots engloutissent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le soi tremble au-dessus d'un torrent souterrain. Au tremblement du sol, la foule devinera-t-elle la profondeur du torrent, la direction de ses ondes ?
Le sentiment se meut dans l'âme ; il s'allume, il s'embrase comme le sang dans ses prisons invisibles et profondes. Autant ils voient de sang sur mon visage, autant les hommes découvrent de sentiment dans mes hymnes !
Mon chant, étoile au delà des confins du monde !... une vue mortelle élancée à ta poursuite, même en empruntant des ailes de cristal*, jamais ne pourra t'atteindre; elle
* Un télescope donne à la vne des ailes de cristal. C'est là le sens véritable qu*il faut, selon moi, aUacher à ce passage.
LES MARTYBS. 221
heurtera seulement contre ta voie lactée, devinant qu'il y a là des soleils, mais sans savoir leur nombre et leur immensité.
A vous, mes hymnes, qu'importent les yeux et les oreilles des hommes ! coulez dans les abîmes de mon âme ! brillez sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, comme des étoiles d'outre-ciel* !
Dieu, et toi, nature, écoutez-moi! Voici des chants dignes de vous ! une harmonie digne de vous ! Moi , maître chanteur, j'étends les mains , je les étends jusque dans les cieux; comme sur les globes de verre d'un immense harmonica, je les pose sur les étoiles ; les étoiles, à mon souffle , s'agitent d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent : et c'est moi seul qui les a fait naître , c'est moi seul qui les connais par leurs noms. Je les assemble', je les sépare, je les réunis; je les enlace en accords, en arcs-en-ciel, en strophes : je les épanche en tonnerres, en traits de foudre!
Je retire les mains , et je les élève au-dessus des limites du monde. Les globes d'harmonie se sont arrêtés soudain. Je chante seul, je m'écoute chanter; ce sont des hymnes longs et modulés comme les plaintes du vent : ils pénètrent tout l'océan des peuples, ils gémissent comme la douleur, ils grondent comme la tempête. Les siècles les accompagnent sourdement, et chaque note vibre et brille à la fois. Je la sens dans les yeux, je la sens dans l'oreille ; ainsi lorsque le vent se joue avec les ondes, à ses sifflements j'entends sa vitesse : je le vois courir dans son vêtement de nuages.
De tels chants sont dignes de Dieu! dignes de la nature! Oui, c'est l'hymne-univers , l'hymne-création. Cet hymne, c'est l'omnipotence; cet hymne, c'est l'immortalité ! Je sens l'éternité, et je puis la produire. Qu'as-tu fait de plus grand,
* Pour éviter toute périphrase, J*ai encore préféré les étoiles d'outreciel, pour exprimer nad'niebne gwiazdy.
ô Dieu de la nature?... Vois comme je tiens ces pensées de moi-même ! la chair de mes paroles les recouvre; elles volent y se dispersent dans les deux ^ roulent^ chantent et ré. pandent la lumière. Elles s'éloignent... je les sens de nouveau; je m'enivre de leur beauté : je sens leurs contours sous ma main , je devine leur mouvement par ma pensée. Je vous aime^ ô mes radieux enfants!... ô vous^ mes pensées!... mes étoiles!... mes sentiments!... mes orages!... Je suis là^ parmi vous^ comme un père au milieu de sa famille; tous^ vous êtes à moi!
Je vous foule aux pieds^ vous tous^ poètes^ vous tous^ sages et devins^ que le monde a jadis vénérés ! S'il vous était donné de revivre parmi les enfants de votre pensée^ d'entendre les louanges et les applaudissements des siècles et de les sentir bien mérités ; si vos fronts rayonnaient encore de tout l'éclat de vos couronnes , auxquelles chaque jour attache un rayon : malgré ce concert d'hommages et toutes ces couronnes recueillies à travers tant de siècles et de nations ^ vous ne sauriez éprouver la plénitude de force et de félicité que j e sens auj ourd'hui^ dans cette nuit solitaire^ qu and je chante seul^ et pour moi seul^ au fond de mon âme seule !
Oui; je suis sensible , intelligent et fort; jamais je ne l'a* vais éprouvé comme dans cet instant. Aujourd'hui, je touche à mon zénith ; aujourd'hui , ma puissance atteint son apogée : aujourd'hui; je saurai si je suis le plus grand de tous... ou seulement le plus orgueilleux. Aujourd'hui^ c'est l'heure du destin; j'étends plus puissamment les ailes de mon âme : c'est l'heure de Samson^ lorsque ^ aveugle et dans les fers , il méditait au pied de la colonne du temple. Je jetterai ce corps de limon et je revêtirai des ailes d'archange... Il me faut de l'air^ de l'espace , pour m'envoler hors de la sphère des planètes et des étoiles ^ et ne m'arrèter qu'aux éternels confins du Créateur et de la nature !
Les voilà! les voilà! je les ai, ces deux ailes!... elles me
LES BCABTYBS. 223
suffiront^ je les étendrai du couchant à Taurore ; de la gauche, je frapperai le passé : de la droite, l'avenir!... Et sur les rayons de l'amour je m'élèverai jusqu'à toi... Et mes yeux pénétreront tes sentiments, ô toi qui aimes dans les cieux, dit-on, comme j'aime sur la terre! Oui, c'est moi ! J'atteins jusqu'ici !... Vois quelle est ma puissance ; vois où s'élèvent mes ailes! Cependant, je suis homme... et là, sur la terre, mon corps est resté! C'est là que j'ai aimé, dans ma patrie; c'est là que mon cœur est resté!...
Mais mon amour, dans le monde , ne repose pas sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; ni sur une famille, ni sur un siècle!... Moi, j'aime toute une nation!... J'ai saisi dans mes bras toutes ses générations passées et à venir; je les ai pressées ici, sur mon cœur : comme un ami, un amant, un époux, un père!... Je veux rendre à ma chère patrie la vie et le bonheur ; je veux en faire l'admiration du monde. J'ignore les moyens, etje viens ici les apprendre. Je viens armé de la toute-puissance de ma pensée , de cette pensée qui a dépossédé les cieux de la foudre , scruté la marche des planètes et sondé les abîmes des mers*. De plus, j'ai cette force que ne donnent pas les hommes ; j'ai cet amour qui brûle intérieurement comme un volcan , et qui parfois seulement fume en paroles de lave...
Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden, dans le fruit de la connaissance du bien et du mal; ni dans les livres, ni dans les récits, ni dans la solution des problèmes, ni dans les mystères de la magie. . . Je suis créateur ! . . . Mes forces me viennent de la même source que les tiennes; car toi, tu ne les as pas demandées... tu les possèdes... tu ne crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non plus. Soit que tu me l'aies donné ou que je l'aie pris où tu l'as pris toi-même, mon œil pénètre et commande ... Aux
* Franklin, Kopernik , la cloche à plongeur.
334 LES AÎBUX.
moments de ma puissance, si j'élève mes yeux vers les caravanes de nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs cinglant vers le nord sur une aile à peine visible , je n'ai qu'à vouloir , et soudain mon regard les enveloppe comme dans un filet. Les oiseaux font retentir un chant d'alarme ; mais avant que je ne les livre aux vents, les vents qui f obéissent ne les chasseront pas... Si je regarde une comète de toute la force de mon âme, unt que mes yeux la captivent, elle ne changera pas de place... Les hommes seuls, dépravés, fragiles, mais immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas; ils nous ignorent tous les deux : moi et toi !... Je viens chercher un moyen pour les dompter, ici, dans les cieux ! Ce pouvoir que j'ai sur la nature , je veux l'exercer survies cœurs des hommes... D'un geste je gouverne les oiseaux et les étoiles ; je veux ainsi gouverner mes semblables, non par les armes... elles ne blessent pas toujours; non par les chants... leur action est lente; n*n parla science... elle est vite démentie; non par des miracles... c'est trop éclatant : je veux les gouverner par l'amour qui est en moi, les gouverner tous, comme toi, mystérieusement, et pour l'éternité ! Quelle que soit ma volonté , qu'aussitôt ils la devinent, se rendent heureux en l'accomplissant; s'ils y résistent, qu'ils souffrent et qu'ils meurent! Que les hommes soient pour moi désormais comme les pensées et les mots, dont je puis créer à ma volonté un édifice de cantiques. On dit que tu règnes ainsi!... Tu sais que je n'ai pas corrompu la pensée, que je n'ai pas appauvri la langue; si tu me donnais un pouvoir égal sur les âmes !... je créerais ma nation à l'image d'un cantique vivant; et je ferais des prodiges plus grands que les tiens : ma création serait un chant de bonheur ! . . .
Donne-moi l'empire des âmes!... Je méprise tant cette construction sans vie que la foule nomme l'univers et qu'elle admire par habitude, que je n'ai pas encore essayé si ma
LES MAATYBS. 225
parole ne suffirait pas pour la détruire. Mais je sens intérieurement que si je comprimais^ si je faisais éclater d'un coup ma volonté , je pourrais éteindre cent étoiles et en allumer cent autres... car je suis immortel!... Dans Torbe de la création il est d'autres immortels... mais je n'en connais point de supérieur à moi. 0 toi^ le premier dans les cieux! je viens ici f interroger, moi, le premier des êtres intelligents sur la terre !... Je ne t'ai pas encore rencontré ; je devine que tu es... montre-toi, si tu veux que je reconnaisse ta souveraineté... Je te demande le pouvoir; donne-le-moi, ou j'en trouverai le chemin. On m'avait dit qu'il existait des prophètes, souverains des âmes... je le crois; mais ce qu'ils pouvaient, je le puis!... Je veux une puissance égale à la tienne : je veux gouverner les âmes comme tu les gouvernes!... (Long sUence. — Avec ironie.) Tu te tais?... tu ne me réponds pas? Je devine maintenant; je f ai reconnu : je vois, je comprends qui tu es et comment tu gouvernes. 11 a menti celui qui t'a nommé Amour; tu n'es que Sagesse. C'est par la pensée et non par le cœur que les hommes découvriront tes voies ; c'est par la pensée et non par le cœur qu'ils pourront ouvrir les dépôts de tes armes... Celui qui se plonge dans les livres , dans les métaux , dans les nombres, dans les cadavres, celui-là seul réussit à s'approprier une part de ta puissance ; il trouve le poison , la poudre*et la vapeur; il décompose la lumière, la fumée et le bruit; il invente la légalité et la mauvaise foi pour en imposer aux sots et aux savants... C'est aux pensées que tu as livré le monde; et les cœurs tu les laisses languir dans une éternelle stérilité : c'est pourquoi tu m'as donné la plus courte vie et l'amour le plus énergique. (Silence.)
Qu'est-ce donc que Famour, ta divine parcelle ?
Une éUncelle.
Et qn*e8t la vie linmaine en ce monde inconstant ?
Rien qu'un instant.
Et réelair endormi qœ Torage recèle ?
Une étincelle.
Et les siècles passés dans Thistoire flottant?
Bien qaHin instant.
D'où Tient ce corps fragile où ma pensée excelle?
D*ane étincelle.
El quel doit être an Jour le trépas qui m'attend ?
Rien qu*an instant.
Qu'est-ce que Dieu, le monde et Tàme universelle?
Une étincelle.
Et que deviendront-ils après la fin des temps?
Quelques instants !
yOlX DE GAUCHE. VOIX DE DROITE.
Je monte sur son Ame comme sur Insensé !... Défendons-le , entooun coursier... Au galpp ! au galop ! rons sa tête de nos ailes !
KONRAD
Instants!... étincelles!... Qu'ils s'enflamment et se dilatent^ ils créent ou détruisent... Courage!... encore!... étendons» prolongeons cet instant!... courage!... encore!... éyeillons^ enflammons cette étincelle !..« Bien^ c'est bien!... Une fois encore , je f invoque , je te dévoile mon âme soumise... Tu te tais? N'as-tu pas combattu Satan... Je te porte un défi solennel. Ne me méprise pas ! je ne suis pas sans appui. Bien que seul ici , je me suis élevé jusqu'à toi. Je fraternise par le cœur avec un grand peuple sur la terre... J'ai pour alliés des armées^ des puissances et des trônes... Si je te blasphème, ce sera le duel de Lucifer; plus terrible... Il te combattait esprit contre esprit^ je te combattrai cœur contre cœur... J'ai souffert^ aimé^ grandi dans les tourments et l'amour. Lorsque tu m'eus ravi le bonheur de mon âme , je ne rougis ma main que du sang de mon cœur; jamais je ne la portai sur toi...
V voix DE GAUCHE. VOIX DE DROITE.
Coursier, Je te change en oiseau : Étoile tombante! Quel délire!... sur tes ailes d*aig1e, va, monte, vole ! Tu roules brillante dans les abîmes.
KONRAD
Maiutenant^ mon âme est incarnée dans ma patrie et son âme a revêtu mon corps ; ma patrie et moi nous ne faisons qu'un. Je m'appelle Million /... car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. Je r^arde ma patrie en deuil comme un fils voit son père attaché à la roue du supplice ; je sens les douleurs de toute ma nation comme une mère sent dans ses entrailles les douleurs de son fruit... Je souffire, je délire !... Et toi, toujours sage; et toi, toujours joyeux, tu règnes , tu juges : et Ton te proclame infaillible ! Écoute ! si la foi de mes jeunes années, si ma filiale croyance n'est pas un vain mensonge ; s'il est vrai que tu m'aimes, comme tu chérissais le monde en le créant; si tu porte un amour de père à l'œuvre de tes mains ; s'il était jine âme seule aimante parmi les êtres sans nombre que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du déluge... si ce cœur n'est point un monstre, né du hasard et qui meurt avant l'âge... si dans ton royaume, sentiment n'est point désordre... si tu ne considères pas tous les millions d'hommes criant : « Pitié! » comme une équation insoluble à jamais... si l'amour est de quelque utilité dans le monde et n'est point de ta part une erreur de calcul...