‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 118 sur 161 · LA CELLULE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LA CELLULE DE PIERRE

LE PRÊTRE , priant prosterné à terre.

Seigneur, que suis>je devant ta majesté? Poussière et néant!... Mais lorsque je t'ai confessé ma petitesse, moi poussière, moi néant, je vais m'entretenir avec toi.

Vinon du prètrea

Le ^an s'est levé! c'est Hérode lui-même! Seigneur, maintenant la jeune Pologne est livrée tout entière aux mains d'Hérode... Que vois-je!... les cbemins s'étendent, se croisent en fuyant sur les neiges; des déserts... longs, blancs, infinis... tous vers le nord!... Làrbas, ils coulent vers un pays lointain comme des fleuves. Ils coulent... Celuici va heurter à la porte de fer; l'autre, comme un torrent, s'engouffre sous ce rocher, dans cette caverne : l'autre a son embouchure dans la mer!... Je voià une multitude de chiu^s courant cahotés par ces chemins^... Gomme des nuages chassés par les vents, ils volent tous vers une même

* L'harmonie de cette phrase imite assez bien le brait que fait ane kibitka sur les chemins pavés de glace de la Moskovie.

contrée... Ah! Seigneur! ce sont nos enfants!... là-bas! au nord ! . . . Seigneur ! Seigneur ! tel est donc leur destin, l'exil ! . . . Et tu leur permettrais de mourir si jeunes?... et la race entière serait anéantie par toi? -^ « Regarde!... » — Que vois-je!... un enfant est sauvé... 11 grandit... c'est un vengeur... un père de la patrie!... sa mère fut une étrangère; son sang est celui des héros d'autrefois : et son nom sera Quarante-Quatre "• !

Seigneur ! ne daigneras-tu pas hâter sa venue et consoler ton peuple?... Non! le peuple souffrira le mai*tyre...Je vois cette cohue... ces tyrans ! ces assassins !... Ils courent... ils le saisissent!... L'Europe entière traîne mon peuple* au supplice... elle le raille... — « Au tribunal!... » — C'est là qu'on arrête l'innocent ; au tribunal je ne vois que de^ témoins sans cœur, des juges sans âme... p voilà donc ses juges!... Des clameurs s'élèvent de toutes parts : « C'est Gallus! c'est Gallus qui le jugera! » Gallus ne l'a point trouve coupable, il se lave les mains; et voici ce que les rois ont crié : « Qu'il soit condamné et livré au supplice; que son sang retombe sur nous et nos enfants : crucifiez le fils de Marie! que les Barrabas soient mis en liberté ! Crucifiez!... il osa porter la main sur la couronne de César; crucifiez!... ou nous dirons que tu es son ennemi!...» Gallus a livré mon peuple... Déjà les rois l'ont saisi, garrotté; déjà, ils le naontrent à la face du monde , ulcéré de sarcasmes, le front couronné d'épines sanglantes... Et devant les peuples accourus pour le voir, Gallus s'écrie : a Voici la nation libre, indépendante ! . . . destinée à périr ! ... »

Seigneur! je vois déjà la croix!... Oh ! que sa voie douloureuse est longue!... Seigneur, prends pitié de ton serviteur, donne-lui des forces, car il va tomber sur la route et

* UUéralement ma nation. Mais il fallait ici un substanUf mascalio, comme narod , dont le sens collectif est bien plus étenda que celai de peuple.

LES MARTYBS. 247

mourir....La croix étend ses bras sur TËurope entière ; elle est formée de trois peuples desséchés comme de trois pièces de bois dur. Déjà on le cloue ^ déjà mon peuple est sur le trône de la rédemption... Ildit: « J'ai soif !...» Raguse^sTabreuve de fiel, et Bonis ^^^ de vinaigre ; et la lùère Liberté, debout à ses pieds , lève ses yeux en pleurs. Voyez ; le soldat moskovite accourt avec sa lance, et fait ruisseler le sang innocent de mon peuple. Qu'as-tu fait , ô le plus cruel , le plus insensé des sbires!... Lui seul pourtant sera converti , à lui seul Dieu pardonnera... 0 mon peuple bien-aimé!.. Déjà il a baissé sa tête défaillante en s'écriant : « 0 Seigneur! ô mon père! pourquoi m'as-tu abandonné?... » 11 est mort...

(On entend le ehctur des aoges... pois le chant de la RésorrecUon... à la fin an âlleloia. )

Au ciel ! il monte au ciel ! et de ses pieds s'envole une robe plus blanche que la neige!... Elle tombe... elle enveloppe le monde entier '^i... Mon bien-aimé dans le ciel n'a pas disparu à mes yeux; ses trois prunelles brillent comme trois soleils... il montre au peuple sa droite transpercée par le fer...

Cet autre homme, quel est-il?.. . Cest son lieutenant sur la terre. Enfant , je l'ai connu... plus tard , je l'ai vu grandir, corps et âme. Il est aveugle... mais il a pour guide un ange, un enfant!... Homme formidable , il a trois fronts et trois visages. Ouvert comme un baldaquin au-dessus de sa tête, le livre du mystère enveloppe ses traits... Trois cités s'étendent à ses pieds... trois limites du monde tremblent lorsqu'il appelle; et des cieux j'entends sortir trois voix pareilles au tonnerre : « C'est le lieutenant visible de la liberté sur la terre ! Il posera sur la gloire le fondement de son temple ! Dominant les peuples et les rois, il presse du pied trois couronnes,., sans couronne lui-même! Sa vie?... c'est la peine des peines; son titre?... c'est la nation des nations; sa mère fut une étrangère... son sang est celui des héros

d'autrefois, et son nom est Quarante-Quatre... Gloire! gloire I gloire «3» ! » (il s'endort ).

LES ANGES > desoendant Tisfbtes.

Il dort... Dégageons son âme de son corps comme on enlève de ses langes dorées un enfant endormi; dépouiiloosla doucement de Tenveloppe des sens, pour la revêtir de iimière, blanche comme l'aube du jour... Bien ! Fuyons à présent! Dans les troisièmes cieux portons cette âme radieuse, et déposons Tenfant sur les genoux de notre père; qu'elle reçoive, endormie , la consécration de ses baisers paternels. Avant les prières matinales, nous rendrons cet esprit à la vie terrestre ; nous l'enlacerons de nouveau dans les chastes langes de ses sens, et nous le déposerons dans son corps comme dans une couchette précieuse. ( Les anges s'envolent. )

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