UN VIEUX POLONAIS
J'ai connu les anciens Cichowski ; c'était une famille honorable de la Gallicie. J'avais appris qu'on avait arrêté et fait périr le fils de la maison... mon parent éloigné. 11 y a bienlongtempsque je ne l'avais vu... Dans quel temps vivons-nous, ô mon Dieu! et parmi quels hommes! Trois générations ont passé depuis que l'oppression pèse sur nos lètes; elle a désolé nos pères, elle désolera nos enfants, nos neveux !
ADOLPHE. ( On 86 r«88erre aatour de lai.) Cette connaissance remonte à mes premiers souvenirs. C'était alors un jeune homme vif, enjoué , spirituel , et d'un grand renom de beauté . Il était l'âme de toutes les réunions ; partout où il se montrait, il charmait les assistants par ses récits et son entrain. Il aimait surtout les enfants, et souvent me prenait sur ses genoux. Aussi, entre marmots, nous lui avions donné le surnom de l'aimable monsieur. Je me rappelle ses cheveux.. . maintes fois j'enroulais sur mes doigts leurs anneaux dorés. Je me rappelle son regard... ce devait
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être un regard d'enfant, innocent et joyeux"; car tout en s'arrètant sur nous, il semblait nous caresser et nous sourire... Alors nous ne voyions en lui qu'un camarade , un compagnon de jeu. Il était sur le point de se marier. Je me rappelle qu'il apportait aux enfants les dons de sa future , et qu'il nous invitait à ses noces. Après quoi , il ne revint plus... et Ton disait à la maison qu'il avait disparu, qu'il avait fui clandestinement ; que le gouvernement était à sa poursuite , mais n'avait pu découvrir ses traces : on assurait enfin qu'il s'était suicidé, noyé. La police vint con- Ormer ces conjectures par une preuve qui semblait irrécusable. On avait trouvé son manteau sur les bords de la Vistule ; on vint l'apporter à sa femme , elle le reconnut : il aidait péri ! mais le cadavre n'avait pas été retrouvé. Cest ainsi que s'écoula une année tout entière. Pourquoi s'étaitil tué?... On fit des recherches, on le pleura, puis on le regretta, puis... tout fut oublié. Une autre année s'écoula. Une fois, on conduisait au Belvédère* les détenus du couvent des Carmélites; c'était un soir pluvieux et sombre... Je ne sais par quel heureux hasard et qui fut le témoin de cette marche lugubre... peut-être un des intrépides jeunes gens de Varsovie qui épient le séjour et les noms des captifs. Des patrouilles stationnaient dans les rues, la ville était muette... Soudain on entendit au coin d'un mur une voix perçante : « Prisonniers , qui êtes-vous ? » Cent noms éclatèrent à la fois; parmi ces noms on entendit celui de Gicho^ski, et le lendemain on le fit savoir à sa femme. Elle se mit à écrire , à solliciter, à supplier, à frapper de porte en porte, mais elle n'entendit plus rien, que ce nom seul!... Et trois ans se passèrent encore sans nouvelles, sans espoir... On ne sait qui répandit le bruit dans Varsovie qu'il vivait encore, qu'on lui faisait subir la question,
* Palais de plaisance da prince Joseph Pooiatowski près de Vanovie; le grand-dHC Constantin en fat chassé le 29 novembre I830.
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qu'il souffrait en martyr, et qu'il n'avait jusqu'ici rien avoué ; qu'on le privait de sommeil pendant des mois entiers y en le nourrissant de harengs salés sans lui donner à boire '43 j qu'ensuite on le gorgeait d'opium , qu'on lui suscitait des fantômes , des revenants , qu'on le chatouillait sous les pieds, sous les aisselles. .. Mais bientôt on saisit d'autres patriotes , on en parla ; sa femme seule pleurait, tous l'avaient oublié.
Un jour, tout récemment, on vint sonner à la porte de sa maison. Elle s'ouvrit ; un officier, un gendarme à cheval et le prisonnier étaient là, sur le seuil... Oui, c'était lui, lui-même!... On fit apporter une plume, du papier, on fit signer à sa femme qu'il avait été reçu vivant de la part du grand-duc... La quittance fut emportée. On lui dit en le menaçant du doigt : « Si jamais tu parles!... » Et sans attendre la réponse on partit la nuit, comme on était arrivé. Tout joyeux, je cours l'embrasser ; mais un ami m'arrête en me disant : « N'y va pas aujourd'hui, car à la porte tu trouverais un espion. 9 J'y vais le lendemain; le perron était encombré de limiers de police. J'y retourne une semaine après; on ne reçoit pas, on est indisposé. Un jour enfin je le rencontre en voiture, hors des barrières. On me dit que c'était lui, mais je ne l'aurais pas reconnu. Il avait engraissé ; mais c'était un embonpoint hideux à voir, une enflure causée par la mauvaise nourriture et l'air putride des prisons : ses joues étaient bouffies, jaunes, livides, son front portait les rides d'un demi-siècle , tous ses cheveux étaient tombés. Je le saluai sans être reconnu : il ne voulut point me répondre. Je lui criai mon nom ; il me regarda fixement, d'un œil terne et sans expression. Quand je me mis à lui rappeler les détails de nos anciennes relations, il attacha sur les miens des yeux étonnés et qui semblaient m'interroger... Ah! tout ce qu'il avait souffert durant ses tortures de chaque jour, tout ce qu'il avait médité durant
ses longues nuits d'insomnie ^ tout ceia^ un seul instant a suffi pour me l'apprendre ; car ses yeux étaient d'une blan* cheur effrayante... ses prunelles ressemblaient aux débris des vitres cassées dans les fenêtres des prisons ^ dont la couleur est mate comme une toile d'araignée , et qui^ regardées obliquement^ brillent comme l'arc-en-ciel; on aperçoit à leur surface une rouille de sang , des étincelles^ des taches obscures : mais le regard cherche en vain à les pénétrer; ils ont perdu leur transparence; et l'on devine à leur aspect qu'ils ont séjourné dans des endroits bas^ humides^ souterrains^ ténébreux... J'y retournai un mois après; je crus que ce temps lui avait suffi pour se reconnaître sur la terre et pour rappeler sa mémoire. Mais il avait passé tant de milliers de jours sous les verrous de l'inquisition^ et tant de milliers de nuits à s'entretenir avec lui-même , tant d'années à lutter contre les ingénieuses tortures des tyrans^ et tant d'autres années entre des parois qui semblaient avoir mille oreilles pour l'épier ; n'ayant d'autre protection que celle du silence , d'autres compagnes que les ombres... que la ville joyeuse et bruyante ne put réussir à effacer en un seul mois l'apprentissage de ces plusieurs années de réclusion. Le soleil lui semblait un espion ^ le jour un délateur^ ses domestiques une garde , ses hôtes des ennemis... Si quelqu'un vient le visiter , au grincement du loquet il croit aussitôt que Ton va continuer l'enquête ; il détourne la tête et l'appuie sur sa main ; on dirait qu'il recueille ses pensées et les arme de courage; il serre les lèvres, afin qu'elles ne laissent point tomber de parole imprudente : il baisse les yeux , afin que les inquisiteurs ne puissent y surprendre un secret... Interrogé, il se croit toujours plongé dans son cachot, il fuit au fond de sa chambre ; et là, il se jette à terre en criant ces deux mots : « Je ne sais rien , je ne dirai rien ! )» Et ces deux mots sont devenus son dicton habituel. Sa femme et son enfant à genoux pleurent long-
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temps autour de lui avant qu'il parvienne à surmonter ses terreurs. Les captifs aiment à raconter leur captivité finie; je croyais qu'il nous en ferait un récit fidèle , que son histoire, l'histoire de tous les héros de la Pologne, grâce à lui , surgirait du sein des cachots et tromperait la surveillance des sbires... car maintenant la Pologne vit, elle fleurit dans les ombres de la teiTc ; ses fastes s'écrivent en Sibérie, dans les forteresses et les casemates... Et qu'a-t-il répondu à mes questions? Qu'il ne savait plus rien lui-même de ses sou ffrances, qu'il avait tout oublié. Sa mémoire, couverte d'un bout à l'autre, comme un livre dllerculanum , avait moisi sous terre ; l'auteur lui-même , ressuscité , ne saurait plus rien y déchiffrer. Il disait seulement : « Tout cela, je vais le demander à Dieu ; celui qui l'a écrit là-haut, un jour me le rappellera!...»
(Adolphe essuie des larmes. — Long sUence.) LA JEUNE DAME , aa littérateur. Pourquoi donc, messieurs, ne daignez-vous pas traiter de pareils sujets?
LE COMTE
Que le vieiix Niemcewicz >44 les consigne dans ses Mémoires. J'ai entendu dire qu'il s'amusait à coudre ensemble toutes sortes de paperasses.
PREMIeR homme de LETTRES.
C'est une histoire vraiment terrible.
UN PAGE
Tragique , sur ma parole.
PREMIER HOMME DE LETTRES
On écoute de pareilles narrations; mais qui donc voudrait les lire? Et comment peut-on, je vous prie, chanter des événements contemporains? Au lieu de mythologie, de merveilleux, vous avez des témoins oculaires! Et puis il est une règle de l'art, invariable et sacrée; c'est que les poètes doivent attendre jusqu'à ce que... que...
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UN JEUNE HOMME
Que?... Combien d'années faut-il attendre avant qu'un fait récent ne se dessèche comme le tabac ^ ne se meliifie comme une figue?
PREMIER HOMME DE LETTRES
Il n'y a point de règles explicites.
DEUXIÈME HOMME DE LETTRES
Cent ans , plus minus.
PREMIER HOMME DE LETTRES
Ab ! si peu !
TROISIÈME HOMME DE LETTRES
Mille y ou deux mille ans.
QUATRIÈME HOMME DE LETTRES
Quant à moi, il me semble que la nouveauté du sujet n'y fait rien ; c'est dommage seulement qu'il ne soit point polonais, national. Notre nation se distingue par un caractère simple et hospitalier ; elle n'aime pas les scènes terribles , violentes : que l'on chante les amours champêtres, les troupeaux, les ombrages, à la bonne heure!... Nous autres Slaves, nous aimons les idylles »<5.
PREMIER HOMME DE LETTRES
J'espère qu'il ne vous viendra pas à l'idée d'écrire en ^ers que l'on a mangé des harengs salés. Je dis, moi, que la poésie ne saurait se passer d'une certaine courtoisie ; et il ne peut y avoir de courtoisie où il n'y a pas de cour. Une cour! c'est l'arbitre suprême du goût, de la gloire et de la beauté. Hélas ! la Pologne est en danger ! Il n'y a point de cour à Varsovie!