‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 136 sur 161 · LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR

C'est que l'on devait jouer plusieurs morceaux du même opéra; ils n'ont pas bien compris : et de là^ tout le trouble.

Cela vous regarde; arratigezrvous cfoiur/... Messieurs, messieurs ! (On entend de grands cris A la porte.)

MADAME ROLUSON, d'une voix terrible.

Je veux entrer ! laissez-moi !

LE SECRÉTAIRE

C'est l'aveugle !

UN LAOUAIS 9 effrayé.

Elle ne l'est plus!... Voyez comme elle monte l'escalier!

Arrôtez-4a !

d'autres laquais.

Et qui diable pourrait la retenir ?

madame rollison^ renversant par terre un valet* Je le trouverai ici, cet ivrogne, ce tyran!

UN laquais , voulant la retenir.

Mais rien ne peut lui résister! c'est une possédée ! Fuyons.

(Ils fuient).

MIÇKieWICZ. T. I. 2!>

990 LES aïeux.

MAIUIIS KOU4SaN.

Où est-il?... Je le trouverai! je luriserai son crâne sur le pavé... comme celui de mon fils s'est brisé!... Tyran! mon fils ! mon fils ne vit plus ! Us l'ont jeté par la fenêtre ! là^ sur le pavé^ sur les pierres!... Ne eroisrtu donc pas à l'enfer, vieux ivrogne^ souillé du sang de tant de petits enfants? Viens!... Où donc es-tu ^ crocodile? que je te déchire ici comme mon fils est déchiré, en lambeaux!... Ils l'ont précipité du haut d'une fenèibre dans la cour du couvent!... Mon fils! mon unique enfant! mon père nourricier! 11 vit, celui-ci^ et l'on dit qu'il est ufi Dieu^ un Sauveur!...

LB PRÊniE.

Femme ! ne blasphème pas ! Ton fils est blessé, mais il respire.

MADAME ROLUSON.

Il respire! mon fils est vivant!... Qui donc a parlé? qui? Serait-ce bien vrai, mon prêtre ?... Il tombe... J'accours aussitôt; il est tombé, disait-on... je vole, on Ta ramassé... et je n'ai pas vu son corps!... la dépouille de l'orphelin !... Moi , pauvre veuve, je n*ai pas vu le corps de mon fils!... Cécité cruelle!... Mais j'ai touché le sang sur le pavé... Par le Dieu vivant, je crois sentir ici le même sang!... le sang de mon fils!... 11 y a ici quelqu'un tadié de sang!... Ccst ici !... voilà son bourreau! (Elle t'avanoe droit vers le séoatear; celul-d 8*écarte avec effroi. Madame Rollisoo tombe évanooie. Le pvètre et le staroste seals s'empresseût wsMnr d'elle. — Oo eolend on coap

de foudre. )

TOUS , effrayés.

Le Verbe s'est fait chair * î... C'est ici ! c'est ici !

LE PRÊTBE.

Ailleurs!

* Ce mot a ici une double signilicaUon ; d*abord c'est la prédidioo du prêtre Pierre accomplie par la mort du médecin, et puis c^est ud pieux adage que les Pokmais ont coutume de répéter toutes les fois qu'ils se croient exposés à un grand danger.

LES MART\BS. 291

QUELQUKS-UNS.

Bien près. (A la fenMre.) A deux pas ! à Tanglc de la maison de l'Université !

LE SÉHATEUR y s*approobaDt de la fenêtre. A la croisée du docteur !

quelqu'un DES ASSISTANTS.

Entendez-vous dans la maison le cri d'une femme?

quelqu'un dans la rue^ riant aux éclats. Ua, ha ! l'enfer l'a repris !

( Pélican entre tout effaré. )

le SENATEUR.

Le docteur?...

PELICAN.

Tué, foudroyé. Ce phénomène demande explication. Dix conducteurs entouraient la maison, et la foudre l'a dépisté dans la dernière pièce ; elle n'a rien dérangé : seulement les roubles sonnants ont été fondus. L'argent était déposé dans une cassette, près de l'oreiller même du docteur; sans doute il aura servi de conducteur au fluide électrique.

LE STAROSTE

Les roubles de Russie sont, je le vois, bien dangereux.

LE SÉNATEUR , aux dames.

Mais VOUS avez dérangé la figure , mesdames; ce n*est pas

bien. (Toyantqu'elles s'inquiètent de madame RoIUson.) Il faut la porter au grand air, dehors , cela lui fera du bien. (Au prêtre) Aidez-lui donc à s'en aller î

LE PRÊTRE

Auprès de son fils?

LE SENATEUR

Où vous voudrez, au diable.

Son fils n'est pas mort de sa chute, il respire; me permettez-vous de la suivre auprès de lui ?

292 LES AÎEliX.

LE SÉNATEUR

Va-t'en où tu voudras et lue laisse en repos. (A part.)

Le docteur foudroyé! vrai, c'«ft inc&ncevëhU!

Le prêtre avait bien dit : Ha, ha, ha ! c'est le diable!

( A Mf convive^:. ) Eh bien , qu'y a-t-il d'étonnant à cela? U printemps engendre les nuages^ les nuages engendrent la foudre, la foudre tombe; tel est le cours ordinaire de la nature.

l'épouse du CONSEILLER, au sénatear.

Dites ce qu'il vous plaira, j'aurai toujours peur; je ne veux pas demeurer avec vous plus longtemps sous le même toit. (A son époai.) Je te l'ai toujours dit : « Mon époux, ne te mêle pas de ces affaires d'écoliers. Tant que tu donneras le knout aux juifs, innocents ou coupables, je prendrai patience; mais des enfants!... y> Eh bien, avais-je raison? Le docteur...

LE CONSEILLER, à 80n épOOSe.

Tu n'es qu'une sotte.

l'épouse du conseiller, à son époux.

Je retourne chez moi; je suis indisposée. (On eotend de nouveau le tonnerre. — Toat le monde s'enfuit; d'abord le côté gauche* puis le côté droit. — Restent le sénateur. Pélican, le prêtre.) LE SÉNATEUR, en suivant des yeux les fuyards. Maudit docteur! vivant, il m'ennuyait à périr; et mort, il me chasse mes convives. (A Pélican.)

Voyez donc cet abbé , voyez cet œil hagard ! Le drôle d*accident, le singulier hasard *\..

Dites donc, abbé, possédez- vous quelque maléfice?... Gomment avez-vous prévu à l'avance le coup de foudre?... Peut- ' être est-ce un châtiment divin ?.. . (Le prêtre se tait.) 11 est vrai, ce docteur a tant soit peu transgressé... Ce docteur est allé au delà de son devoir.. On aurait fort à dire,.. Qui sait!

LBS MÀBTYRS. 293

il y a des avertissemenis... Mon Dieu^ pourquoi ne pas suivre le droit chemin? Et bien, Tabbé?... Il ne dit mot. il rêve, le nez baissé. Mais je le laisserai libre; on dirait bien des choses /. . . (Il deyient penstf .)

PÉUCAN.

Ha, ha, ha ! S'il y avait quelque danger dans la poursuit des coupables, la foudre nous aurait pourtant donné la préférence!...

LE PRÊTRE

Je veux vous raconter deux paraboles très-communes, mais pleines de sagesse.

LE SÉNATEUR, areo dirloslté.

Sur la foudre?... Sur le docteur?... Parle !

LE PRÊTRE

Un jour d'excessive chaleur certains hommes vinrent se reposer sous un mur; c'étaient des voyageurs. Parmi ces voyageurs était un brigand ; et, tandis que les autres dormaient, l'ange du Seigneur l'éveilla : « Lève-toi, lui dit-il, car la muraille s'écroule. » Aussitôt après ces paroles , le mur s'écroula avec fracas sur ses compagnons de voyage. Ce bandit était le plus mauvais d'entre eux ; joignant les mains cependant, il remercia Dieu de lui avoir laissé la vie sauve. Et l'ange du Seigneur lui apparut et s'écria : « Tes péchés sont les plus grands, tu n'échapperas pas à la peine ; mais tu mourras le dernier, du plus infâme trépas ! »

Et voici l'autre parabole. Autrefois un général romain remporta la victoire sur un roi très-puissant. Il fit aussitôt mettre à mort tous les esclaves, tous les centurions et les capitaines ; mais il laissa la vie au roi , aux préfets, ainsi qu'aux légionnaires. Et ces prisonniers se disaient entre eux : « Nous sommes sauvés, allons remercier le général. » Lorsqu'un soldat romain désigné pour leur service leur dit : « En vérité, le chef vous a conservé la vie; mais il vous fera clouer à son char de victoire, il vous fera voir à toute son armée

et VOUS conduira dans la ville; car tous êtes de ceui que Ton mène en triomphe à Rome, la célèbre cité^ afin qne le peuple romiûn s'écrie : « Voyez, voyez ce général ! il a défait un si grand roi^ de si grands guerriers ! r» Et puis, qumd il vous aura montrés au peuple chargés de chaînes d'or, il vous livrera aux mains de Texécntear ; et Texécuteur voms descendra dans un noir souterrain, infect et ténébreux : où il v aura des pleurs éternels et des grincements de dents, w Ainsi parlait le soldat romain, et le roi prisonnier lui dit avec colère : a Tes piux)les sont ks paroles d'un insensé ; f«9-to jamais assis à la table de ton chef, pour coonattre ses conseils et ses pensées? » Après l'avoir govrraaadé de la sorte, le roi se mit à boire en riant avec se» compagnons de captivité, avec ses généraux et ses préfets.

LE sÉNATEVRy eooayék.

il bat la campagne. Prêtre, Ta*-f en où \m voudras ; si je te repêche encore, je te ferai si bien tanner la peau, que ta propre mère se te reconnaîtra pas : et que ta ressenibleras

à Rel&NMi. (Le sénatev té ommI à ses appartements avee Kltean. — Le pr4tre, ett sortant, veoooBire Konraé, que f <in conduit à la iatle d'enquête escorté de deux, soldais. — Konrad s'arrête et le considère comme che reliant à rappeler ses souvenirs.

KOMRAD.

Chose étrange ! je n'ai jamais vu sa figure, et je le connais cependant comme s'il était mon frère. L'aurais-je vu en rêve? Oui, j'ai rêvé, je m'en souviens maintenant, les mêmes traits, le même regard... C'est lui, me semblait-il, qui me retira de l'abîme. (Au prêtre.) Prêtre, quoique nous nous connaissions peu, ou que du moins je vous sois peu connu, recevez mes remercîments pour un service dont ma conscience seule porte le témoignage. H faut se féliciter des amis que Ton rêve lorsqu'on en voit si peu en réalité. Prenez, je vous prie, cette bague; vendez-la, donnez la moitié du produit aux pauvres, et pour l'autre moitié, faites dire une messe à l'intention des âmes du purgatoire : je devine ce qu'elles souf-

frent, puisque les limbes sont une prison. Quant à moi, je ne sais si l'on me permettra d'entendre encore une messe avant ma mort.

LE PRÊTRE

On vous le permettra. Pour cette bague , je veux vous donner un avertissement. Vous irez dans des contrées lointaines, inconnues ; vous serez placé dans la foule des grands, des riches et des sages : cherchez alors celui qui en sait plus que les sages... et vous le reconnaîtrez, car, lui le premier, il vous saluera au nom de rÉtemel. Faites ce qu'il vous dira. KONRAD^ en le regardant plus attentivement .

Que vois-je! est-ce vous?... Se peut-il!... Arrête un instant... au nom du ciel!...

LE PRÊTRE

Âdieu^ je ne puis.. .

KONRAl).

Un seul mot...

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