‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 137 sur 161 · LA NUIT DES AÏEUX · texte numérisé non relu

LA NUIT DES AÏEUX

LE MAGE

Déjà les communes s'assemblent dans Tenceinte ; la fête des Aïeux va commencer. Entrons, voici la nuit.

LA FEMME

Je n'irai pas, devin ! Je veux rester au cimetière. Je veux voir un esprit, celui qui m'apparut, il y a bien des années, après mon mariage; qui se dressa soudain, pâle et sanglant, parmi tous ces fantômes, et me fascina d'un œil sauvage sans dire un seul mot.

LE MAGE

Il vivait peut-être encore lorsque je le conjurais ; voilà pourquoi il ne répondait pas : car, à l'assemblée des esprits, durant la nuit mystérieuse des Aïeux, on peut aussi invoquer les ombres des vivants. Leurs corps resteront en paix au festin, au jeu ou dans les camps; et les âmes, citées par leur nom, paraîtront en légère vapeur : mais tant que la vie les anime, elles seront sans voix, blanches, impassibles, muettes.

LA FEMME

Que signifiait cette blessure au sein?

300 LES AÏBUX.

LE MAGE

Elle voulait dire que son âme avait reçu quelque terrible atteinte "".

LA FEMME

Seule^ je vais demeurer ici.

LE MAGE

Je resterai près de toi. Les charmes pourront se faire en mon absence ; il y ac là un autre vieux mage. Entends-tu ces chants lointains? On s'est déjà réuni. La première conjuration est faite par la couronne et la quenouille; les esprits aériens sont invoqués. Vois-tu ces traînées de flamme qui tombent comme des étoiles^ ces traces de chaînes flamboyantes? Ce sont les myriades d'esprits qui demeurent dans l'air. Vois; ils brillent déjà au-dessus de la chapelle sous le noir linceul des cieux^ pareils à des colombes qui rasent, la nuit, les toits d'une ville embrasée : lorsque le blanc duvet de leurs ailes reflétant la rougeur de l'incendie, les oiseaux voyageurs semblent un essaim d'étoiles.

LA FEMME

Il ne sera guère parmi ces esprits.

LE MAGE

Vois; quel éclat jaillit de la chapelle ! Maintenant, on vient de sommer par la puissance du feu les corps livrés au démon , pour les attirer des déserts et des tombes. Les esprits passeront par ici; nous le reconnaîtrons, s'il nous en souvient encore. Cachons-nous dans le creux de ce chêne cave et desséché «^5. (y est ici que jadis s'abritaient les prophé- ' tesses. Déjà tout le cimetière est en mouvement; les sépulcres s'entr'ouvrent, une flamme bleuâtre les effleure; les planches craquent, elles éclatent : les réprouvés se dressent, i les tètes osseuses, les mains allongées, les yeux en flamme... I Cache tes yeux, cache-les au fond de cet arbre. Les regards

* Le Messianitme. Voyez la préface.

d'un vampire brûlent et consument au loin ; mais ils sont impuissants contre un mage. Que vois-je là !

LA FEMME

Parle !

LE MAGE

Cest un cadavre nouveau ; son linceul n'est pas encore déchiré par les vers. Une odeur de soufre l'accompagne ; son front est noir comme un charbon. A la place des yeux, deux plaques d'or étincellent dans les cavernes de son crâne ; au milieu de chaque orbite un lutin est fixé comme une prunelle, et, faisant la roue, scintille ainsi qu'un éclair. Le cadavre court à nous, grince des dents, tamise d'une main dans l'autre de l'arçent fondu, comme à travers un crible... L'entends-tu gémir?

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