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LE GRAND CHEMIN

Une kibitka vole sur la neige vers des contrées de plus en plus sauvages, comme au désert l'ouragan. Mes yeux plongent au loin comme deux faucons planant sur f immensité des flots, enveloppés dans l'orage , et n'espérant plus atteindre la grève natale ; autour d'eux règne un élément inhospitalier sans un asile où leurs ailes fatiguées puissent se reployer r l'abîme! partout, rien que l'abîme , qui doit les dévorer !

On n'aperçoit ni cité ni montagne, aucun monument de l'homme ni de la nature ; la terre est aussi nue, aussi déserte que le lendemain de la création, seulement le mammouth, navigateur entraîné par les ondes du déluge , se dresse parfois du sein de ces campagnes, et, dans un langage étranger au paysan moskovite, il proclame l'antiquité de leur origine : il atteste qu'aux jours du grand voyage de Noé , ce continent trafiquait avec les riverains de l'Asie. Seulement un livre venu de rOccident, arraché de force ou dérobé par la ruse, nous apprend que cette terre inhabitée a jadis enfanté plus d'un peuple. . . Mais de même que le flot des quarante jours a pesé sur ces plaines sans y laisser la trace de son passage, des nations sont issues de cette patrie sans y laisser le souvenir de leur existence... Quelque part cependant, bien loin, sur la roche des Alpes , les vagues poussées de ces déserts ont déposé leur empreinte; et plus loin encore, parmi les

* Dans. celle partie des AîeuXyVasMixùièt Appendice par le po^te, le dialogue devient une simple uarraUon , ou plutôt un monologue placé dans la bouche de Tacteur principal , Konrad ou Miçkiewicz.

ruines de Rome ^ on se souvient des brigands que ce sol a nourris.

Le pays s'étend neigeux , morne et désert, comme une page encore blanche que doit animer la plume d'un écrivain. Est-ce Dieu qui doit la remplir, en écrivant sur elle avec les justes, comme avec des caractères sacrés, les vérités de sa foi ; de cette foi qui donne à la charité l'empire des âmes, et dans le dévouement consacre ses triomphes?... Ou bien le vieil ennemi de Dieu et des hommes viendra-t-il graver dans ce livre avec la pointe du glaive que la race d'Adam est vouée à la chaîne, et que le symbole de l'humanité n'est autre que le knout?...

Sur ces plaines de mort le vent seul tourbillonne ; il enlève et jette au loindes montagnes de glace ; mais cette mer écumeuse, tuméfiée, ne découvre pas ses noires entrailles : à peine soulevée de son lit à la voix des autans, elle retombe glacée, blanche, immense, uniforme...

Parfois an ouragan furieux s'élance des profondeurs du pôle ; dans sa course impétueuse , il balaie la plaine jusqu'aux abords de i'Ëuxin, en chassant devant lui des nuages de givre. Souvent il enterre les aventureuses kibitkas, comme le simoun ensevelit rËthiopien égaré sur les steppes de Sârah. . .

Çà et là, des gerbes noirâtres percent la surface brillante et uniforme des neiges, et se détachent comme les falaises d'une île ou d'un continent ; ce sont les ormes , les ifs et les sapins du Nord.

Çà et là des arbres vaincus par la cognée, dépouillés de leur écorce et entassés par couches horizontales , affectent l'apparence de toits et de murailles, abritent des hommes, et s'appellent maisons : plus loin , des milliers de ces cubes sont jetés uniformément sur la plaine. La fumée qui monte au-dessus des combles , c'est le plumet qui se balance au casque d'un soldai; le vitrage brillant , c'est sa giberne;

ici les cabanes s'alignent deux à deux ^ là , elles se forment en carrés y plus loin elles s'arrondissent en courbes élégantes : ces demeures enrégimentées s'appellent une bourgade.

Voici des êtres humains ; puissantes épaules , vastes poitrines^ robustes encolures : comme les animaux et les arbres de ces régions boréales, ils sont pleins de sève, de vie et de santé. Mais la figure de chacun d'eux est comme les plaines de son pays, plate ^ ouverte et sauvage ; la flamme de leurs cœurs, de ces volcans souterrains, n'a pas encore jailli à la surface ; elle ne colore point leurs lèvres de ses lueurs de pourpre , et ne vient pas se figer dans les froncements de leurs sourcils, comme sur ces visages humains de l'Orient et de l'Occident, où tant de faits nouveaux ou traditionnels , tant de douleurs et d'espérances ont laissé leur stigmate ^ et qui sont comme autant de monuments populaires. Ici les yeux des hommes sont comme les villes de ces contrées, laides et mornes ; jamais le tumulte de l'âme n'agite d'une soudaine secousse leurs prunelles immobiles; jamais un long deuil n'a pu les obscurcir. A l'extérieur, magnifiques et superbes ; au dedans, tristes et stériles. Le corps de ces hommes ressemble au tissu grossier où l'âme, chrysalide vivante, s'emprisonne au retour des frimas, jusqu'à l'instant désiré où elle pourra fendre les airs de sa poitrine, sur ces ailes qu'elle aura filées, tissées, embellies de mille nuances. Mais quel insecte renaîtra dessous cette enveloppe, quand le soleil de la liberté lui rendra la vie? Brillant papillon, s'èlèvera-t-il dans les cieux, ou bien retombera-t-il en phalène obscure, honteuse postérité de la nuit?...

Divers chemins se croisent à travers la solitude; ce n'est ni l'industrie du marchand qui a frayé leurs voies, ni le pas des caravanes qui les a battues par un fréquent passage. Du fond de sa capitale le tzar les a tracées d'un geste. Et si par

b*lO LES AÏEUX.

hasard il rencontrait quelque pauvre hameau polonaûs ou les antiques paroisd'un château sarmate^soudain disparaissaient manoir et hameau, et la route du tzar traversait les ruines. Invisibles au milieu des campagnes, perdues dans les neiges, ces routes se creusent un lit profond à travers les forêts; droites et longues, lancées vers le septentrion, elles se détachent au milieu des bois comme le cours d'un torrent parmi les rochers sauvages.

Et qui donc voyage sur ces routes?... — Ici, couverte d'une neige floconneuse , débouche la cavalerie ; là, s'avance une noire colonne d'infanterie, dans un triple rempart de canons, de fourgons et dekibitkas. Tels régiments, d'après la teneur de l'oukaze impérial, reviennent de l'Orient pour combattre le Nord ; tels autres abandonnent le Nord pour les régions du Kaukase. Où vont-ils ? dans quel but? Nul ne le sait, nul ne le demande. Ici, vous voyez le Mogol à lafaoe rebondie, Fœii mince et recourbé en forme d'arc ; là s'avance d'un pas moribond le paysan lithuanien, ravi à son pauvre village, le front pâleetsoucîeux; ici luist'nt les mousquets britanniques, làdes Kalmouks font briller leurs carquois et leurs flèches empennées de givre. — Et leurs officiers, quels sont-ils?...— Ici on Allemand fredonne dans son carrosse une ballade sentim^H taie de Schiller, en donnant la schlague aux soklats attardés qui lui tombent sous le bâton. Ailleurs un Français sifQe en nasillant quelque refrain libéral; philosophe cosmopolite, voyageant à la recherche d'une condition, il discute en ce moment avec le chef des Kalmouks un expédient pour noa^ rir la troupe au plus grand rabais. Qu'importes! la moitié de cette soldatesque doit crever de faim, pourvu qu'ils puissent ensemble détourner la moitié de la caisse ! et pour peu que l'opération ne transpire pas au dehors, le ministre les élèvera à la classe supérieure, et le tzar leur enverra la croix pour avoir bien ménagé les fonds.

Soudain on voit accourir une kibitka. Avant-garde, trains

VOYAGE KN BUSSIE. 3H

d'artillerie, ambulances, tout se disperse, tout fuit hors de la route, même les équipages des commandants. La kibitka vole ; un gendarme frappe du poing le cocher, le cocher cingle du fouet les soldats, les soldats se ruent les uns sur les autres : tout fuit, et si quelqu'un est demeuré , la kibitka lui passe sur le corps. — Ou va-4-elle? qui mène-t-elle ?. . . — Personne n'ose s'en enquérir. Un gendarme est dedans ; il se rend à Saint-Pétersbourg, voilà tout : apparemment le tzar a fait arrêter quelqu'un. « Peut-être ce gendarme vient-il de l'étranger? dit le général... Qui sait quelle est sa capture !... Peutêtre le roi de Prusse, le roi de France ou le roi de Saxe en personne, ou quelque autre Allemand semblable a perdu les bonnes grâces du tzar; et le tzar dans sa clémence Ta fait cloîtrer dans une casemate : qui sait ! peut-être s'agitil d'une tête encore plus royale, peut-être est-ce Yerraolof en personne >7o !... Qui sait! ce prisonnier est, il est vrai, assis sur la paille ; mais quel regard féroce, quel extérieur superbe! oui, ce doit être quelque grand personnage. A sa suite , quel train de voitures ! sans doute sa valetaille et sa cour. Et chez tous, mais regardez^^les donc ! quelle audace dans les yeux !... je pensais, moi, que c'étaient les premiers seigneurs de l'empire, des généraux et des chambellans au moins... Ce sont de jeunes garçons, voyez ! Qu'estce à dire? où vont-ils donc ainsi? ce doivent être les enfants suspects d$ quelque souverain. » Telle était la conversation que les chefs entretenaient à voix basse... La kibitka court droit vers la capitale.

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