A NOS AMIS EN RUSSIE
Vous souvenez-vous de moi?... Moi, toutes les fois que je rêve à mes amis morts, exilés, captifs, je pense à vous aussi ; vos figures étrangères ont acquis droit de cité dans mes songes.
Où ètes-vous maintenant? La noble tête de Ryleïeff ^^p, que j'embrassais comme celle d'un frère, est clouée par les arrêts du tzar à l'infâme poteau. Malédiction aux peuples qui lapident leurs prophètes !
Cette main que Bestoujeff me tendit, Bestoujeff à la fois guerrier et poète ; cette main, arrachée à la plume, séparée du glaive, le tzar Tattèle à la brouette des forçats : aujourd'hui elle creuse une mine , rivée contre une main polonaise.
Il en est d'autres que le ciel a frappés d'un châtiment plus sévère; peut-être en est-il parmi vous, qui, déshonorés par un emploi, par un ruban, ont prostitué pour toujours leur âme libre aux faveurs du tzar, et dont le front balaie aujourd'hui la poussière de ses antichambres.
Tel d'une bouche vénale entonne ses louanges et se réjouit du martyre de ses anciens amis ; tel autre se baigne dans le sang de ma patrie et se fait aux yeux du tzar un mérite de ses malédictions !
Si de bien loin ces chants lugubres parviennent jusqu'à VOUS; enfants du Nord,- du sein des nations libres ; s'ils élèvent leur voix au-dessus de la région des glaces, qu'ils soient pour vous un présage de liberté, comme les grues messagères du printemps.
îi06 LES AÏEUX.
Vous me reconnaîtrez à ma voix! Tantque j'étais enchaîné, me glissant terre à terre, je trompais le despote ; mais à vous j*ai révélé tous les secrets de mon cœur : pour vous j'ai toujours eu la simplicité des colombes.
Aujourd'hui je répands sur le monde ce calice de fiel; que Tamertume de mes paroles soit brûlante et corrosive ! que cette amertume, extraite du sang et des larmes de ma patrie, ronge et corrode, non pas vos âmes, mais vos fers !
Si quelqu'un d'entre vous m'accuse, sa plainte sera pour moi comme l'aboiement du chien, qui s'habitue si bien au collier, souffert avec une longue et muette patience, qu'il déchire en grondant la main de son libérateur.