‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 161 sur 161 · ROTES · texte numérisé non relu

ROTES

souffrance ou de Joie ; c'est que. souvent nous y reconnaissons une image de nous-méme , mais idéalisée, agrandie dans la pensée du poète , oonune dans un miroir magique. Ces poèmes sont l'ceûvre de toute une vie, dont ils sont la première et la dernière pensée ; composés à de longs intervalles , vingt fois interrompus et vingt fob repris , ils ont toujours , comme l'homme lui-même, quelque chose d'incohérent et d'incomplet : on y voit des lacunes qui ne seront Jamais remplies, des irrégularités qui font douter parfois du génie de leur ouvrier-, telles sont aussi les paiges que nous mettons sous les yeux du lecteur. Le poème des Meua: s'ouvre dans l'original polonais par la seconde partie ; par cette Feillée des morts qui donne son nom à tout l'ouvrage , et dans laquelle le héros de la pièce , qu'il s'appelle Gustave, Konrad, ou Miçkiewlcz, n'apparait que sur le second plan, et ne remplit qu'un personnage muet. La première partie, qui devait renfermer les plus Jeunes années de Pauleur, ses impressions de collège , ses premières amours , n'a probablement Jamais été composée ; un chiffre seul indique sa place dans f osuvre du poète : édifice inachevé, comme ces basiliques immortelles que leur architecte a dédaigné ou n'a pas eu le temps d'accomplir.

*" La Jeunesse de M içkiewicz , comme celle de la plupart des poètes , a été maladive et pleine de souffrances. Une fois , le bruit de sa mort s'était tellement répandu qu'un de ses voisins , paisible habitant de Nowogrodek, l'ayant aperçu, pâle et défait, au milieu de la campagne, se mit à fuir à toutes Jambes en faisant le signe de la croix , et courut annonœr h ses concitoyens qu'il avait vu le spectre, le fantôme de Miçkiewiez. Cet incident, puéril en apparence , lui suggéra l'idée du prologue et peut-être de tout le poème des Aïeux, Un reflet de cette maladie qui faillit leoondirîre au tombeau se trouve aussi dans l'introduction de Thadée Soptiça, pour laquelle nous renvoyons le lecteur au second volume.

^ < Il n'y a rien qui soit plus insupportable pour un malheureux , disait lord Byron , que la consolation banale renfermée dans ces mots : <c Je vous r avais bien dit! » remède pire que le mal. Le même sentiment se trouve reproduit à la page 361 des Aïeux,

^ Voyez la conduite du comte Horeszko, grand-panetier de laoouronn*, envers Jacques Sopliça, simple gentilhomme , dans le roman de Tkaditt livre X.

^^ Tout ceci est parfaitement d'accord avec la tradition lithuanienne. Les âmes des enfants morts en bas âge erraient dans la région supérieure des vents et n'étaient admises à la vie étemelle qu'après plusieurs incarnations successives, après avoir atteint le degré de maturité nécessaire à leur destinée linale. Ce dogme s'appuyant sur la perfectibilité des âmes ou la métempsycose, safUrait seul pour démontrer l'origine Indienne des Lithuaniens.

Le dogme de la rémunération , nous l'avons dit plus haut , est impUdtement renfermé dans les croyances lithuaniennes :

« De belles femmes, des habits magnifiques, bonne chère, sommeil paisible sur des couches moelleuses, santé parfaite, gaieté constante, rires et Jeux , telles sont les délices qui attendent les bienheureux au delà du tombeau. Leur faculté de Jouir s'élève à là centième puissance, pour mieux éprouver toutes ces voluptés... »

Puis ailleurs : « Les ombres des guerriers morts pour la patrie ( les murghi) habitent la demeure des dieux , à l'extrémité septentrionale de

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]a voie lactée ; elles partagent leurs festins , boivent leur alus » (breuvage qui ressemble beaucoup plus à Taie des Anglais qu'à Tambroisie des Hellènes); et, pour achever ce tableau de béatitude par un trait qui peint énergiquement le caractère des Lithuaniens : « Elles régneront sur les Allemands! »

D'une autre part, voici le sort des réprouvés : « Les dieux leur reprendront tout ce qu'ils possèdent; ils les tortureront si bien avec Teffroi des châtiments, que les maudits hurleront et gémiront en se tordant les mains au milieu d'affreux supplices... »

■•> « La poésie slavonne , a dit Miçkiewicz à l'ouverture de son cours, est pleine du chant des oiseaux et du bourdonnement des insectes. » Tout est vivant, animé dans la nature; les fleurs parlent, les chênes pendent des oracles : la terre, les cieuxet les mers sont tout peuplés d'àmes et d'esprits invisibles. L'apologue est la forme de prédilection du conte populaire ; les conteurs ne se gênent pas pour mettre les oiseaux dans l'intimité et même dans la famille des hommes : c'est ainsi que dans le poème de Lubusza , une hirondelle est la sœur d'une dame de la cour. C'était la nature divinisée, le panthéisme lithuanien : « Oiseau» mes frères^ hirondelles mes sœurs, » disait aussi saint François d'Assise.

'»» Superstition locale. Quand vient le beau temps , Tarc-en-ciel descend sur les marais et sur les plaines inondées , pour faire remonter les eaux vers leur source aérienne , les nuages. Sa force d'aspiration est telle qu'il entraine des lacs tout entiers avec leurs poissons, a N'approchez pas de VarC'en-ciel^ dit le proverbe, car il vous saisirait et vous entraînerait dans Vespace. »

to3 C'est une pensée de saint Augustin , qui revient comme un pieux adage à différents endroits du poème.

">^ Les martyrs. — Depuis un demi-siècle , la Pologne offre d'une part le tableau de la persécution la plus inexorable; de l'autre, celui d'an dévouement sans bornes, d'une opiniâtre persévérance, dont on ne trouve des exemples que dans les temps primitifs du christianisme. C'est ainsi que les rois avaient, du temps d'Hérode, le pressentiment d'une révélation nouvelle et de leur chute imminente ; que le peuple croyait toujours avec plus de force en sa prochaine résurrection.

Le martyrologe polonais renferme plusieurs générations et d'innombrables victimes ; des scènes sanglantes se passent sur tous les points de notre pays et des terres étrangères. Le poème que nous publions aujourd'hui renferme quelques scènes partielles de ce grand drame , quelques traits de la pers^ution d'enfants soulevée par Alexandre 1*'.

Vers 1822, la politique du tzar, ennemie de toute liberté, prit une di* ' rection plus constante , et jeta le masque fatigant de libéralisme qu'elle s'était imposé. C'est alors que l'on suscita contre toute la race polonaise une persécution universelle , qui devenait de plus en plus violente et sanguinaire; c'est alors que l'on vit paraître sur la scène le sénateur Novosiltzoff , trop célèbre dans les fastes de la Liihuanie. Cette haine instinctive et féroce du gouvernement moskovite contre les Polonais, il se chargea de l'établir en principe, de la faire envisager comme prudente . et salutaire; ii la prit pour base de ses opérations: et pour but, U se proposa la destruction finale de la nationalité polonaise. Alors, toute l'étendue de pays entre la Prosna et le Dnieper, entre la Baltique et la Gallicie, fut organisée et murée â l'instar d'un immense prison ; toute l'ad-

mioUtratioD fui montéecomme an appareil de torture destiné à la Pologne, dont la roue était attelée de deux monstres : du tzaréwitch Ck>nfttaatin «t du sénateur Novosiltzoff. Ce dernier en tit d*abord Fessai sur les enfants et la jeunesse des écoles , afin de détruire dans son germe Tespérance des générations futures. Il établit le quartier général de son Inquisition à Viloo, capitale scientifique des provinces russo-litbuaoien- Ms. 11 y avait alors entre la Jeunesse de Tuoiversité diverses associations littéraires , ayant pour but le maintien de la langue et de la nationalité polonaises , que le traité de Vienne et les privilèges impériaux avaient garanties à la Lithuanie. Ces associations, craignant les soupçons que le gouvernement russe concevait sur leur existence , avisèrent à se disfoudre avant qu*unoukaze eût pu les frapper. Mais Novosiltzoff , bien qu'il fût arrivé à Vitno une année après leur dissolution , fit accroire au tzar <|U^1 les avait trouvées en pleine activité; il représenta leurs studieuses préoccupations comme une révolte permanente contre le gouvernement , fit incarcérer quelques centaines de Jeunes gens, et improvisa sous sa direction inunédiate des cours martiales pour juger les délits des étudiants. Dans la procédure moskovite , les coupables sont privés de tous les moyens de défense, car souvent ils ignorent de quoi ils sont accusés ; leurs aveux sont dénaturés, tronqués, exagérés dans le rapport de la commission, selon le bon plaisir de ses membres. Novosiltzoff, délégué par le tzaréwitch Constantin avec des pouvoirs illimités , était à la fois accusateur, juge et bourreau. 11 cassa plusieurs écoles en Lithuanie, avec la prescription aggravante de considérer tous les jeunes gens qui les avalent fréquentées comme frappés de mort civile ; de ne les admettre à aucune fonction, aucun emploi, de les exclure à jamais de tous les établissements publics et particuliers ou ils pourraient terminer leurs études. Un tel oukaze, empêchant les jeunes gens de s'instruire, est sans exemple dans l'histoire, et n'a pu être fabriqué que par un tzar moskovite. Après la suppression des écoles, les élèves furent condamnés par centaines aux o^nes de Sibérie, à la brouette , à Tincorporation dans les régiments asiatiques. Dans le nombre, il y avait des enfants appartenant aux meilleares familles lithuaniennes (V. p. 208). Vingt et quelques étudiants et professeurs furent déportés en exil perpétuel au fond de la Russie, attdnts et convaincus de nationalité polonaise. Parmi tant de proscrits, un seul parvint à se soustraire à sa condamnation:..

Tous les auteurs qui ont parlé de ces temps de persécution et de martyre s'accordent sur ce point, que dans l'affaire des étudiants de Vilno , il y avait quelque chose de divin et de merveilleux. Le caractère enthousiaste , affable , mais inflexible de Tbom48 Z\n , coryphée de la Jeunesse ; la pieuse résignation , l'amour fraternel de ses compagnons de captivité; le chàtineot de Dieu , qui poursuivait évidemment les bourreaux, ont laissé une profonde impression sur l'esprit de tous ceux qui ont pris part à oes événements et qui en furent les témoins , et semblent nous transporter dans les temps des miracles et de la foi primitive.

Ceux qui sont bien au fait des événements précités rendront à l'auteur It témoignage que les scènes historiques et les caractères des personnages agissants sont consciencieusement retracés, sans exagération et sans addition aucune. Et, en effet, que lui servirait de feindre ou dteagérer? Serait-ce pour exciter dans le cœur de ses compatriotes la haine des oppresseurs, oupourinspirerà l'Europe un peu de piUé?... Que sont toutes les

oalamttés aocieones en eomparaisoii de ce qui se |Ébe aqJoard*bai en Pologne, sans que les peuples de l'Europe en ressentent ni pitié ni tericor pour eux-mêmes ! L'auteur a voulu seulement conserver à son pays un souvenir fidèle de Thistoire lithuanienne durant ces quelques annérâ. il n'avait pas besoin d'exalter parmi ses compatriotes la baine des barbares étrangers, qu'ils connaissent trop bien depuis des siècles pour ne pas les détester. Et les pitoyables nations de l'Europe, qui ont pleuré sur le sort de la Pologne, comme les femmes et les enfants de Jériûalem sur le tombeau du Sauveur, n'entendront de notre part que les paroles mêmes du Sauveur : « Fillet de Sion, ce n*est pas sur moi^ vtais sur vous-mêmes que vous devez pleurer! » (f)

^^ Ce chronogramme rappelle l'épitaphe que lord Byron a faite à sa trente-troisième année, dans la nuit du 22 janvier 1821. « C'est ici que naquit Konrad; » écrivait l'auteur de Wallenrod dans un cachot, attendant sa déportation en Russie : ne tramait-il pas dès lors dans sa pensée le plan de ce poème, qui précéda l'insurrection polonaise, de même que l'éclair du glaive annonce la blessure et le sang! Le 29 novembre 1830 a vengé le i"' novembre 1823. Dans cette inscription est renfermée toute la deuxième partie des Aïeux.

'^^ Jegota est le prénom d'Ignace Domeyko, camarade et compagnon d'exil de notre poète. Dès 1822, magister en droit à l'université de Yilno, il s'établit l'année suivante à la campagne, et devint, comme il le dit lui-même : a le meilleur agronome de la Lithuanie. » C'est au milieu de ses soins agricoles , dans le palatinat de Nowogrodek, que l'arrêt de proscription est venu le frapper. Transféré à Yilno , bientôt après il partagea le sort de notre poète, aux côtés duquel il fit le voyage de Krimée. Émigré depuis la guerre de Pologne, il fréquenta l'école des mines à Paris; aujourd'hui, à Coquimbo dans le Chili, il vient d'établir un laboratoire de produits chimiques.

■1*^ L'abbé Lwowicz appartenait à cet ordre illustre, fondé par KonarslLi, a qui l'on doit la régénération de la langue et des lettres en Pologne, que les Jésuites n'avaient rien négligé pour altérer et corrompre; il était pfariste. Sa stature était celle d'un géant, ses mœurs douces et affables. 11 parlait peu, mais son âme était pleine d'enthousiasme et capable de s'élever aux plus héroïques dévouements-

10» Freiend était Volhynien ; poète agréable, joyeux compagnon, c'était, pour nous servir d'une expression vulgaire , le boute^n-train de l'université. On raconte de lui mille traits plaisants ; son caractère, du reste, a été fort bien retracé par Miçkie^lcz. Il est resté de lui plusieurs triolets.

to9 Jean Sobolewskt^ de Bialystok, était un des meilleurs élèves de l'Institut pédagogique, et promettait un excellent professeur de mathématiques transcendantes. Incorporé dans le corps du génie russe, il estmort vers 1827.

110 hesfeld'iœger, ou les chasseurs du tzar, sont une espèce de gendarmes. Ils ne chassent communément que les personnes suspectes de patriotisme. Ils sont montés sur ôBihibitkaSf c'est-à-dire sur des chariots «A lx>is, sans ressorts et sans la moindre ferrure , creusés en forme de cylindre et plus hauts devant que derrière. Byron fait mention de ce véhicule, <tan8 le Don Juan , en ces termes :

« A cursed sort of carriage vnthout springs^

f^hich on rough ronds leaves scarcely a whole bone. »

Onomatopée très-expressive et très-exacte défiottiOD. Le feld-isger a coutume de se manifester la nuit; il fait main liasse sur la personne désignée, sans Jamais lui révéler le but de son voyage. La iLibitlLa est munie d*ttne clochette de poste. Tout autre qu'un Lithuanien aurait peine à se figurer la terreur qui règne dans une maison devant laquelle retentit la clochette du feld-iœger. (t)

"■ Thomas Z an était, nous l'avons dit, l'âme, le chef des sodétés secrètes . qui ont conservé dans le sein de la Jeunesse lithuanienne le feu sacré du patriotisme. Il avait une taille élevée et pleine de dignité ; les traits du visage fortement accentués et légèrement marqués de petite vérole; le teint pâle, les yeux pleins d'une mélancolique expression et d'énergie. Sa figure ressemblait par moments à celle du Sauveur dans le portrait quePublius Lentulus , gouverneur de Judée , envoya au sénat romain. '

Sa voix était pleine d'entraînement et de chaleur, et lui avait fait donner par ses camarades le surnom d'Apollon. La force de caractère et la mélodie, telles étaient les deux qualités que le ciel lui avait départies, et par lesquelles il exerçait sur tout ce qui l'environnait une irrésistible puissance.

Les élèves de l'école supérieure de Vllno devaient , on le sait , ôter le chapeau devant tous les officiers russes, les fonctionnaires publics , les < espions déclarées, et même les maisons de leurs surveillants. En échange de leur salut, ils ne recevaient souvent qu'un regard de mépris ou parfois un coup de coude. Une pareille insolence de la part d'un prince russe Obolenskol , capitaine des gardes impériales ; fut châtiée d'un soufflet. L'étudiant donna son adresse et déclara se nommer Dawidowski. La police fut mise à la poursuite du coupable; mais à l'adresse indiquée on ne trouva que Dawidowski le savetier, qui fut tout étonné de recevoir Wllustre visite dont il était l'objet. Le bruit se répandit que le prince russe avait reçu un coup de savate sur la Joue; mais Pauteur du soufflet anonyme voulut réclamer la paternité de son oeuvre et proposer un duel à l'officier des gardes. Ce fut Zan qui l'en détourna ; il savait qu'au lieu de duel c'étaient les fers qui l'attendaient : vingt-cinq ans de boulet dans les casemates ou de service dans les régiments russes. Des perquisitions furent faites ; l'officier des gardes eut le front de chercher parmi les académiciens assemblés celui qui Pavait marqué d'infamie : mais , quoique tous connussent le nom du coupable , ce nom ne fut point révélé. Ce nom , on peut le dire aujourd'hui, puisqu'il est celui d'un brave et d'un insurgé : c'est celui de notre ami Jegota.

Ce fut la première occasion de rupture entre les étudiants de Vllno et les autorités russes, qui désormais ont nourri des pensées de vengeance contre tout le corps de Puniversité. Bientôt les persécutions oommeacèrent; des listes furent trouvées chez lankowski, étudiant de Sviislocz , qui, faiblissant devant les bourreaux, d'honnête étudiant qu*ii était, devint délateur, et couvrit son nom d'un opprobre éternel. Les prisons, les couvents et les édifices publics de la ville se remplirent de pauvres enfants dont tout le crime était d'avoir chanté quelques h3rmnes patriotiques (!•' novembre 1823). Novosiltzoff accourut de Varsovie, et l'instruction commença. Zan, au retour d'un voyage, vint se Jeter de luimême dans le cachot : il déclara que « lui spul était le promoteur et le chef des associations; que les étudiants, ses complices, n'avaient fait

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qa'obéir à ses conseils et céder à sod influence ; qoe la plupart n'avaient signé qu^à contre*cœur l*acte d'association rédigé par lui; qu'il réclamait eofin pour lui seul le châtiment que lui seul avait mérité. » On lui demanda cette déclaration par écrit, et U n'hésita pas à y apposer sa signature. Un pareil héroïsme étonna Jusqu'à ses lx)urreaux. Novosittzoff essaya de le séduire par des offres brillantes; mais Thomas Zan ne demanda que la prompte exécution de son arrêt. On ne se contenta pas d'une seule victime ; douze phUomathes et neuf phil arêtes furent exilés en Sil)érie; quatre excellents professeurs destitués; et cela, selon la teneur de l'oukaze du 14 septembre 1824 : « pour avoir voulu propager IHnsensée nationalité polonaise ,' » Parmi les professeurs était notre historien J. Lelevel; parmi les philomathes, notre poète Adam Miçkiewicz. Zam fut conduit dans les fers à Orenbourg, sur les confins de la Russie asiatique; mais il avait, par son noble dévouement, sauvé tous ces Jeunes gens, qui rentrèrent au sein de leurs familles , désormais frappées d'interdiction. Et toutes ces atrocités se commettaient sous le règne du tzar Alexandre, de ce dandy mélancolique, qui faisait de la philosophie allemande avec madame Krudener, ou du libéralisme français avec Talleyrand ! J'aime mieux Nicolas ; celui-là au moins n'était pas un hypocrite : c'est l'homme du discours adressé à la municipalité de Varsovie, un autocrate naïvement et franchement barbare.

Zan était poète; il écrivait des vers faciles et gracieux, il faisait des chansons, comme nous, il composait des articles; mais ce n'est pas là qu'il faut le chercher : car la poésie que bien d'autres simulaient dans leurs écrits, il l'a mise, lui, dans ses actes. Bien des fois il a chanté sous les verrous; et les prisonniers répétaient en chœur l'hymne commençant par ces mots : « Chante , pauvre oiseau, avant que la nuit vienne , » etc. Il a laissé plusieurs ballades parmi lesquelles on distingue le Sorcier Twardowski. Un article dans le Brukowieç , le Charivari de Yilno , intitulé Ma vie et ma mort, lui a valu des éloges et des persécutions. Voici quelques strophes composées dans les derniers moments de sa captivité, dépouillée», il est vrai, de tout le prestige de l'expression et du rhythme :

a Que nous sert l'éloquence? aujourd'hui ce n'est plus la grandeur. Lorsque la patrie nous appelle, taisons-nous, frères, taisons-nous! Voici les Juristes, nos amis; tendez-leur aussi la coupe. Demain nous apprendrons le droit, aujourd'hui c'est leur droite qu'il nous faut !

« Servez-vous du compas, de la balance, du mètre, pour les corps inanimés; mesurez vos forces à vos desseins , et non pas vos desseins à vos forces: car là où les cœurs brûlent, le courage est le compas de l'enthousiasme, le bien public en est l'échelle, et deux sont moindres que l'Unité.

« Jadis Archimède , lorsqu'il mesurait les routes de l'univers , l'étendue de la terre et des cieux , était pauvre lui-même et n'avait pas où reposer ses pieds. Aujourd'hui, que celui qui veut comme Newton ébranler le monde sur sa base, nous compte, amis et frères, et qu'il dise si nous sommes assez nombreux pour vaincre ! »

Depuis longtemps , selon la teneur même de son arrêt , Zan aurait dû être rendu à sa famille, à sa patrie; cependant, par un acte d'illégalité barbare, on le retient Jusqu'aujourd'hui captif dans la capitale de la Russie.

Voici par quel trait Joseph Straszewicz termine la biographie de notre béros (V. Les Polonais et les Polonaises de la révolution du 20 nov, ) ;

« Quoique absent dans la dernière laite, Zam fut un des héros du beau iDOuveroenl de 1830 , dont il avait dix ans à Tavance préparé les éléments. Plus d'une fois, son souvenir fut invoqué au milieu de cette grande crise; et, comme en France, où le rôle d'appel garda si longtemps le nom du premier grenadier, Latour-d' Auvergne, même après sa mort , dans l*insurrection lithuanienne, quand Ton demandait :« Quel est le premier soldat, le premier patriote de û contrée? » toutes les voix répondaient : « Zàn ! »

>•' Novosiltzoff était louche; ses traits portaient Tempreinte de rivrognerie et de la débauche. Toici le portrait que Mochnaçki en fait dan»son Histoire de V insurrection polonaise : « Buveur par tempérament, athée et matérialiste par conviction , voleur comme tous les proconsuls moskovites, au fond du cœur le plus immoral des hommes, il était cependant un des plus fermes piliers de la propagande religieuse. On disait, et non pas sans fondement, que Novosiltzoff, outre son caractère politique, avait encore une autre mission de la part de cette .caste moskovite qui 8*est promis l'entière extirpation du nom polonais. SU en était ainsi (et il est difficile de croire Topposé], il faut lui rendre cette justice qu*it s'acquittait de son mandat avec l'acharnement et la perspicacité d'un vrai Mc^ovite. Il pressentait la révolution , car il avait compris la nature de la Pologne telle que Tavait faite le congrès de Vienne , etc. »

Novosiitzoff est mort en 1828 ; et son épitaphe a été faite par un patriote octogénaire, le digne Niemcewicz :

« Lorsque le type de tous les ivrognes , le laid Novosiitzoff, se présenta sur les bords du Styx, Caron le repoussa avec sa rame et lui dit : « Tu ne passeras pas, à moins que tu ne trouves un monstre de l'enfer plus laid que toi-même ! »

><^ Félix Kolakowski de Mozyr, était, malgré son tempérament maladif, plein d'esprit et de gaieté. Ses cliansons faisaient la joie de ses camarades; sa plaisanterie incisive faisait rire toujours, n'attristait jamais. Il savait contrefaire en perfection la voix des professeurs, entre autres celle du recteur Malewski ; une fois la séance levée , c'était lui qui prenait la parole. 11 fut envoyé avec Wiernikowski à Kazan , où il put se perfectionner dans les langues orientales. En 1827, il fut rappelé à Saint-Pétersbourg , où il mourut deux années après.

"< Voici le quatrain que Miçkiewicz a composé sur Suzin^ et qui peint suffisamment son caractère :

« Il y en eut de braves , il y en eut de timides; mais se taire en prison et se plaire en prison, Suzin seul put y réussir! »

"^ Le diable , d'après les traditions populaires, se tient communément dans la l)oue. Pélican , recteur de l'université après Malewski , était originaire des marais de Pinsk.

ii6 Les prisonniers que l'on faft sortir au grand air après une longue détention, éprouvent une sorte d'oppression qui ressemble à Penivrement. (t)

"^ Un propriétaire qui vient s*établir dans une nouvelle maison, fait célébrer en LUhuanie une solennité appelée Inkrutowiny. Tous les actes de la vie domesUque y sont accompagnés de certains rites religieux. ( f)

"« Ces vingt kibitkas transportaient en Sibérie les enfanta des collèges de Keydany et de Krozé. La place dont il est question est située entre l'église de Saint-Kasimir et l'hôtd de ville, où viennent aboutir les trois rues principales : de la pOTte^Ostra, du Château et de PAllemagne. Uo

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de ces enfatits frappés de proscription , le Jeune Plater, âgé de douze ans, avait seulement écrit sur la table à calculer de sa classe : « Five la Constitution du trois mai! »

Voici ce que disait récemment M. Cyprien Robert, le successeur de Miçkiewicz à la chaire slave, dans la Âevue des Deux-Mondes > au sujet de cette constitution : « Que dire entin du peuple polonais ; et n*est-îl pas , depuis cinquante ans, le plus glorieux martyr de la liberté en Europe? Si la Grèce a eu son 3 septembre, n*a-t-il pas eu son 3 mai? Ces, deux glorieuses Journées n*ont*elIes pas donné au monde gréco-slave ses deux chartes les plus populaces? Sans doute , la Pologne n*a pas recueilli de sa charte du 3 mai tous les fruits que la Grèce semble devoir tirer de la sienne ; les grandes puissances, qui favorisent la Grèce, étaient au contraire liguées contre la Pologne : mais la France , si lière de ses souvenirs républicains et constitutionnels , ne doit pas oublier que le 3 mai polonais précéda le serment du Jeu-de paume et les grands jours de la Constituante, et que, pour devancer alors la nation française dans l'œuvre de rémancipation des peuples, il n*a manqué peut-être à la Pologne que d'être moins voisine de TÂutriche et de la Moskovie. » P. 4II ; 1845.

(19 oq serait bien étonné en France si Ton était forcé de recourir aux fers de vingt livres et aux menottes, pour appeler sous les drapeaux les futurs défenseurs de la patrie... En Russie, on enlève les recrues la nuit , on les garrotie, on les bâillonne, et le lendemain on leur rase la tête; peu s*en faut qu'on ne leur applique un chiffre à Tépaule!...

*^ Joseph Kowalewski était de Tlnsfitut pédagogique, et se faisait remarquer par son aptitude au travail. Sur les instances du mirza des Tatars, envoyé d'abord à Kazan, il fut autorisé à faire un voyage chez les Mogols et les Mandjours , afin de rédiger Thistoire des différentes tribus tatares. Plus tard, envoyé à Pékin, en Chine, comme interprète, il parvint à conquérir la contiance et l'estime universelles. Orientaliste, sinologue. Jurisconsulte et de plus ingénieur consommé, J. Kowalewski est assurément l'homme le plus savant qui existe. Aujourd'hui, il se trouve h la tête de l'instruction publique en Russie, comme ministre d'Alexandre II. Puisse-t-il être plus heureux que ses devanciers!...

"• Son nom, par respect pour les martyrs de Vilno, doit être oublié.

'" Que lankowski ne s'est Jamais vendu , nous en avons la preuve dans sa captivité et dans sa déportation communes avec les autres philarètes. Jusqu'aujourd'hui il est détenu à Yoronèje, au fond de la Russie.

■^ Antoine Goreçki, un des vétérans de la grande armée, colonel durant la dernière Insurrection de l83o et le meilleur fabuliste contemporain.

"* Cette chanson est réellement une improvisation de lankowski.

•2* Voici une théorie complète du vampirisme , d'après les superstitions accréditées chez toutes les races slavonnes. On reconnaissait de son vivaBt, à certains signes funestes , celui qui devait un Jour ressusciter sous forme de vampire. Aussitôt après sa mort on lui coupait la tête, on clouaif ses pieds et ses mains aux planches du cercueil , et Ton traversait sa poitrine d'un épieu de tremble, l*arbre sur lequel Judas se pendit après sa trahison. Si l'on négligeait de prendre ces précautions, le vampire se levait de sa tombe et hantait les vivants, jusqu'à ce que tous ses amis et parents fussent devenus vampires comme lui.

IT6 praga est la tête de pont de Varsovie da côté de la Lithuanie. Le massacre dont il est question eut lieu le 4 novembre I79l : k Frappez! »

a dit Catherine; et vingt mille habitants ont été égorgés parle féroce Souwaroff.

'"11 y a« dans la prosodie polonaise de ces Vers, un chant religieux qui , indépendamment du sens relevé des paroles, donne à notre âme une révélation du ciel. Ces hymnes d*amour divin , succédant au cri de Taigle , aux funèbres clameurs du réprouvé, an rire inextinguible des enfers, font venir les larmes aux yeux et dans la voix de tout lecteur polonais. Quel traducteur oserait se flatter de pouvoir reproduire , soit en vers , 80it en prose, Ten traînante harmonie de cette cantilène slave? Cest ici le cas de répéter le dicton : « Chi m' ha tradoito m' ha tradito. »

"* « Ici la critique serait facile , trop facile mène , dit George Sand ; on « pourrait dire que les révélations inintelligibles du dieu de Ronrad rap- « pellent un peu les énigmes sans mot des antiques oracles , et que c*est « un assez pauvre secours accordé à la foi et à la prière que cette vision « où , dans un chiffre mystique , la patrie du poète se voit délivrée par

• une réunion de quarante-quatre grandes villes, ou par un personnage

• dont le nom se compose de quarante-quatre lettres , ou par une armée «c composée de quarante-quatre phalanges, etc. Les Polonais se perdent « en commentaires sur cette prédiction. Nous n'en grossirons pas le « nombre... etc. Un seul mot d'ailleurs doit imposer silence à toute cen- « sure pédantesque : la Pologne est catholique, et Miçkiewicz est son « poète mystique. » {Revue des D. if., t. II, p. edS.)

>^ La dévote Marie-Thérèse d'Autriche , et son ministre Kaunltz.

<3« Le lil)éral Frédéric II de Prusse , et son frère le prince Henri.

(s^ Miçkiewicz , dans le sublime parallèle qu'il a fait du martyre de la Pologne et de la passion du Sauveur, a suivi en tous points la tradition chrétienne. La robe blanche quis'envole des pieds du Christ au momeotde son ascension , et qui enveloppa le monde entier, n'est-ce point, d'après la symbolique adoptée par le poôte sU ve , la parole de vie et de liberté que l'Émigration polonaise , après le désastre de la patrie, est allée portar au monde entier, depuis les rives de la Seine, Jusqu'aux peuplades sauvages de robio et du Meschascebé?

•33 II y a là dans le prêtre Pierre et dans le bernardin Robak de Thadée Sopliça deux caractères de prêtres polonais , deux types sublimes que nulle poésie au monde n'aurait pu enfanter, sans le dévouement du clergé polonais, avant et après la révolution. Qu*il nous soit permis de citer ici le nom de Gutkowski, évoque de Podlaquie, qui a combattu sous les drapeaux de la foi avec la même ferveur avec laquelle il avait jadis suivi les aigles polonaises sur les bords de l'Ebre et du Tage.

>^ Novosiltzoff , pour donàer le change à la société qui Tentourait sur son goût pour les liqueurs fortes, se disait servir à toute heure de la Journée du rhum blanc avec du sucre.

134 Le terme moskovite czyn ou tchin , terme d'origine chinoise ou fatare, ne peut être suffisamment rendu par celui de grade ou de fonction , et n'est intelligible que pour les Russes de naissance. En Russie, pour s'élever au-dessus du paysan ou du marchand , c'est-à-dire pour se libérer du knout, il faut entrer au service du gouvernement et s'embrigader dans la vaste famille des tchinowniki. Cette famille se subdivise en quatorze variétés. Il faut plusieurs années de service pour être promu à la classe supérieure ; les candidats doivent subir des examens et s'astreindre à des formalités pareilles à celles qui sont en vigueur dans la

LES MABTYBS. 4â7

blérarchie des maodarins chinois : ce qui prouve que cette dénominatioD a été apportée en Russie par iesMogoIs. Le tzar Pierre devina le premier }a signification technique de ce mot, et développa toute l'institution dans un sens tout à fait chinois. L« tchinownih n*e8t plus un paysan , et n*est pas encore un fonctionnaire , mais un magistrat en expectative qui postule un emploi quelconque. Chaque classe ou chaque tchin correspond à un grade de Tannée ; la douzième classe est celle du sous-lieutenant ou de l'étudiant à l'université; la dixième, celle du capitaine, ou de la dame d'honneur à la cour impériale; la neuvième, celle du major, ou du bachelier ès-lettres ; la huitième, celle du eolqnelou du docteur en philosophie; les classes supérieures comprennent les sawietni/si, conseillers réels ou titulaires ; l'arcAtrey, oul'évéque, aie grade de générai. Entre les classes inférieures et les supérieures, les rapports d'obéissance et de subordination sont à peu près les mêmes qu'entre les différents grades de l'armée. Dans une même classe, on peut passer d'une fonction à une autre, après un an de préparation. (t)

« Le principe mogol qui règne actuellement en Russie, disait naguère Miçkievvicz, est celui de l'anthropolàtrie. Lorsque deux Moskalsse rencontrent, de quelque tchin qu'ils soient, l'un devient aussitôt le dieu de l'autre. » Cette adoration réciproque est exprimée par la formule : tchin tchina potchitaiet. Certain Russe demandait à son voisin : <c Lorsque le bon Dieu sera mort, qui donc remplira son emploi de dieu ? -— Imbécile, repartit l'autre, notre impératrice Catherine la Grande (et il fit un grand signe de croix) ne manquera pas de donner son tchin vacant à saint Nicolas ! » Cette anecdote pîeint suffisanunent la culture morale et religieuse du peuple moskovite.

^ « La plaisanterie de Miçkiewicz est pleine de sel et de verve. Il a foit! aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec le knout ! > ( Georges Sand, Revue des D, M,)

*^ Miçkiewicz Juge un peu sévèrement la société de Varsovie , que, d'après son propre aveu , il connaissait à peine ; malgré ce défaut <, ou plutôt à cause de lui, le drame des Aïeux deviendra toiJ^ours plus attachant, car il signale dans leur vivacité les grandes et petites passions de l'époque. Il fait tour à tour passer devant nos yeux les coryphées de la littérature classique , dont Varsovie était la métropole ; c'est Osinski , professeur à l'université, qui défendait r^co/e/ranpat^e par le précepte et l'exemple; c'est Kozmian, conseiller d'État et auteur des Géorgiques polonaises; c'est enfin François de Sales Dmochowski , sur qui tombent à brûle-pourpoint les sarcasmes de Miçkiewicz. Ils les ont d'ailleurs bien justifiés en se soumettant tous trois à la magnanimité du tzar, tandis que le philarète exilé faisait entendre un chant de gloire et de liberté ; Vécole romantique , représentée dans l'Ëmigration polonaise par Zaleski , Miçkiewicz, Goszczynski, radieuse trinité, a gagné sa cause aux yeux de la patrie, après l'avoir victorieusement plaidée devant l'opinion. La Divine CoMÉDiB elle-même perdrait pour nous une grande partie de son intérêt historique si, au lieu de placer ses amis au ciel et ses persécuteurs ea enfer, le proscrit s'était contenté, comme Milton, de peindre des passions et des luttes surnaturelles , ou s'il était tombé dans la lourdeur allégorique de la Henriade, Il en est de même pour le Jugement dernier de Michel-Auge. D'ailleurs les beaux caractères deCichowski, des jeunes

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conjurés da Belvédère, saffiMot bien pour raebcter tout ce qu'il y a d'affligeant dans la peinture de cette prostitutioD officielle dont les fonctionnaires du tzar moskovite s'efforçaient dlnfècter la Pologne.

>>' Zenon Niemoiewtki j étudiant en droit, un des héros de la nuit da 29 novembre 1830, attaqua, lui dix-septième, le château du grand-duc Constantin et le chassa de Yarsovie.

'M Les kammer-iunker sont les valets de chambre en herbe des tzars de Russie.

^ Adolphe Cichowaki fut mis au cachot en 1823, et il n'en sortit qu'au mois de mars 1826. Il avait fait partie du premier comité patriotique, fondé quelques années auparavant par l'infortuné Lukasinskû Cest au silence de ces deux martyrs que Ton doit le salut des autres conjurés, et ta conservation du foyer révolutionnaire qui , de loin en loin , préparait la nuit du 29 novembre. Cichowski est mort dans l'exil « entouré de la considération de tous ses compatriotes. Vingt-cinq années de sa vie ont été consacrées à réunir une magnifique collection d'estampes et d'antiquités polonaises, vendue en 1658 à l'encan, à l'hôtel Bouillon , à des amateurs étrangers.

*^ Ceux qui connaissent le beau caractère et les inépuisables dévouements de madame Claudine Potoçka*, un des anges bienfdteurs de. la Pologne, n'auront aucun doute sur son identité avec \a jeune dame d« Miçkiewicz« Elle vivait encore à l'époque où le pofite écrivait ses Afettx : il n'a pas cru néoessairede citer son nom, gravé daas tous les oœars polonais.

'** Au dernier trait surtout, il est imposable de ne pas reconnaître FnmçùU de Sateê Ihnochowski, journaliste, industriel, chef de commandite, romancier, libraire, fabricant d'almanacbs, fleuriste et dramaturge médioore. Son père, écrivain distingué, a traduit V Iliade en vers polonais; et c'est peut-être la meilleure traduction qui existe dans toutes les langues.

X' M». Jaboktiçki , maître des cérémonies depuis le règne de Stanislas- Auguste ; ennemi naturel de toute révolution.

'^ Tout cet épisode est vrai jusque dans ses moindres détails. Voyez Phistoire de Modinaçki , de Soltyk , de Lelevel, etc.

^** C'est le célèbre auteur des Chants historiques, mort dans l'exjl à quatre-vingt-cinq ans. rfiemcewicz a été inhumé dans la délicieuse yallée de Montmorency ; et, de même que les anciens guerriers de la Lithuanie, ses ancêtres. Il avait marqué d'avance la place de son tombeau à côté du général Koiaziewicz , son frère d'armes.

^*^ Quelques commentateurs ont prétendu voir dans ce passage, et nous ■e sommes pas de leur avis , une allnsion.à K. Brods^nski , patriote distingué, chéri de la jeunesse polonaise , et qui naguère occupait avec tant d'éclat la chaire de littérature générale en Pologne. Son poème de H^ieslaw et ses chaAts populaires respirent tout le parfum pcintani«r des montagnes de Krakovie et tlu tertre virginal de Vanda. Sa dissertation sur la nationalité polonaise vivra aussi longtemps que la Pologne elle-même; et son Message de la terre d^oppression à la terre d*exH est peut-être l'égal du Livre des Pèlerins^ pour le charma de l'expression et la mélancolie des pensées. Ce gracieux poète , le Millëvoye de la Pologne , est mort d'une maladie de poitrine dont les peines morales sont venues hâter te progrès. Brodzinski a fait plusieurs campagnes de l'empire avec sou frèœ, tué à ses côtés, et à qui l'on doit aussi une excellente traduction de la Pucelle de Schiller. En Pologne tous les bons poôtes ao&t en aiéme temj^

LES MABTYRS. 459

hommes de cœar et bons citoyens Le honteox divorce entre la parole et l'action ne s'est pas encore accompli. Les dix-sept assaillants du BeWédère presque tons étaient artistes et poètes.

•<• Pierre fFysoçki fut le chef de l*école des porte-enseignes , pépinière ^ héros , qui décidèrent la nuit du 29 à l'avantage de Tinsurrection. Fait prisonnier en I83I, criblé de blessures, déporté, bétonné, torturé de mille manières , il est actuellement de retour dans sa patrie.

>«' Yoilà une mise en scène au grand complet. Tel était en effet l'aspect hatdtael des appartements du HIéroclès lithuanien. 11 y régnait toujours un air de fête et une atmosphère de bagne ; la Tour de Londres, moins les Stuarts : Teldorado ou l'enfer, quelquefois tous les deux ensemble. V. Y Histoire de la Révolution de Pologne , par MieroslAWski, II, 440.

■^ Cet odieux personnage avait nom Béeu, C'était le médecin , le complaisant, le délateur, le bouffon et le plastron de Novosiitzoff , qui l'avait fait professeur à l'université. Pélican et lui se détestaient cordialement; car chacun était pour l'autre un rival dans les bonnes grâces du sultan , et tous deux visaient au tchin suprême de l'université, le rectorat promis au plus utile. Aussi c'était a qui ferait le plus de bassesses. Bécu avait commencé comme Figaro , il finit comme don Juan.

|<9 Voici une de ces chansons d'étndiants composée par A. Odynieç :

« Amis, bannissons la tristesse; que le vin Jaillisse, que les pipes s'enflamment : que le temps s'écoule gaiement dans le cercle des amis !

« A quoi bon les plaintes? Ce qui est fait ne saurait se défaire. Tout deviendra douceur pour les bons, amertume pour les méchants.

«c Vive Stanislas! Que la coupe passe de mains en mains, car nous bavons à la santé de Zan ! Vive notre Ttiomas Zan !

« Si la vertu mérite nos hommages , qui donc en est plus digne que Czeczot ? Buvons à la santé de Jean !

« Vive Adam Miçklewlcz 1 il nous accorde de doux loisirs , et les peines cruelles s'apaisent aux sons mélodieux de sa lyre ! »

La petite poste entre les détenus se faisait de la manière suivante : l'alphabet était partagé en trois séries, et le prisonnier frappait dans la paroi le nombre de coups correspondant au numéro de la lettre dans la série. Cette manière de correspondre avait beaucoup d'analogie avec celle employée dans un autre cachot , le Spielberg , et dont Andryane nous fait la curieuse révélation dans ses Mémoires, Distribués dans plusieurs couvents de la ville , les prisonniers communiquaient par l'intermédiaire duphiiarète Budrewicz, aujourd'hui réfugié en France, qui pénétrait à travers les égouts et les cloaques, et portait de l'un à l'autre les correspondances écrites ou verbales.

'^ L'amphigouri des oukazes du sénat russe a passé en proverbe. Mais ce sont surtout les oukazes Judiciaires ou las décrets du sénat qui sont arrangés de manière à pouvoir les expliquer en faveur des deux parties, et par conséquent à prolonger les débats. Ce manège est dans l'intérêt des chancelleries du sénat, pour lesquelles tout procès est la source d'énormes bénéfices. (t)

>^* Quand un maître russe veut flatter son valet, il lui dit familièreroenl sukisyn , fils de chien ; ce qui équivaut à un : mon cher ami. C'est le troisième mot de toute conversation élégante.

>&2 Qu'ils étaient grands dès lors , ces pauvres enfants qui méritèrent un pareil étoge de la pari d'un Novosiltaoff?...

« L'enfoqt qai> aa beroeaa, sat écraser le front de Thydre, jeune bomme, étouffera les oentaares, etc. » Ode à la Jeunesse , p. 64.

«M Le Pélican^ appelé par les Grecs onocrotale à cause de soncriparUcu- Uer qui ressemble à celui de Tàne (6voç)... Le nom du Pélican est une allusion à son bec , qui , étant fort long , aplati et large à rextrémité , rappelle Jusqu'à un certain point la forme d*une hache (irsYexuç). L'extrémité de son bec, recourt>ée en crochet, est d^ln ronge vif. Son gosier est muni d'une poche élastique à laquelle on a donné le nom de blague,,, « Lorsque le sac est vide, dit le père Labat, il ne parait pas k>eaoooop; mais quand l'oiseau trouve une pèche abondante, il est surprenant de voir la grandeur et la quantité des poissons qu*il y fait entrer !... »

<c Le Pélican , ajoute le père Raimond , peut devenir non-seulement familier, mais docile. On en a vu chez les sauvages un si bien dressé, que le matin il s'en allait à la pèche et revenait le soir avec une ample provision de petits poissons pris dans les marais ; aussitôt on lui faisait rendre gorge, et ses maîtres lui en Jetaient quelques-uns pour son usage particulier... 11 est vrai que pour lui ôter la tentation d'avaler les poissons renfermés dans sa blague, on lui met au bas du cou un rut)an rouge assez étroit pour ne laisser passer que le fretin...

c< Sa chair étant dure et puante, on estime surtout le Pélican pour sa blague, sans laquelle on pourrait le confondre avec le cygne... Il est généralement considéré comme l'emblème de l'amour paternel et maternel.»

A ce dernier détail près , tout ce qui a été dit sur le Pélican pahnipède s'applique parfaitement au Pélican des marais de PinslL, recteur de l'université de Vilno, par la grâce de Novosiltzoff. Chirurgien par vocation, Pélican aimait la vue du sang et le tirait avec volupté; d'ailleurs, comme M. Pleurant, « il s'adressait rarement à des visages. »

'^< Pélican était secondé dans ses vues par le généreux Botwinko, qui s'entendait merveilleusement, comme on le voit, à donner la question. Cette qualité lui avait fait donner le tchin d'accusateur public ou de procureur. C'était l'œil du tzar, toujours ouvert sur la province de Vilno et considérant l'instruction publique sous toutes ses faces. Botwinko, de même que tous ses pareils , s'était associé un juif qui extorquait des sommes énormes aux patients, pour que l'œil du tzar pût dormir un peu durant l'instruction.

■ ^ Cest la même cause appar^nment qui a fait défendre après I83I de Jouer des tragédies sur les théâtres polonais. Peut-être aussi les Rosses avaient-ils l'instinct que la tragédie qui venait d'être Jouée sur le sol de la Pologne et dont Varsovie avait contemplé le terrible dénouement , était trop sanglante pour qu'aucune autre pût produire de l'effet, fût-elle même Rodoyune ou Macbeth.

'^ Le prince ZouboffavaH été un des derniers amants de Catherine; il n'avait en partage ni le caractère ardent de Potemkin, ni la iigure idéale de Lanskol : d'autres qualités sans doute avaient fait sa fortupe. La Jeune et belle ff^alentynowicz devint la Sunamite de l'ex-faTori; après an an d'esclavage, elle eut le bonheur d'être veuve : veuve d'un richard qui lui laissait presque toute sa fortune. Son or et ses beaux yeux avaient séduit le tendre Novosiltzoff. Le sénateur fit des dépenses énormes pour éblouir la princesse; et bientôt payé de retour, il retardait à dessein le Jugement des philarètes pour pouvoir prolonger son séjour à Vilno. La courtisane était cependant Polonaise au fond du coeur, et souvent die usait du pou-

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voir de ses charmes pour alléger la sentence des joges oa détendre le bras du bourreau.

■&^ L'influence que Leleyel exerçait à cette époque sur la Jeunesse de Yilno ne peut se comparer qu*à Fadmiration dont Abailard avait été l'objet au moyen âge. Goluchowski, Lelevel, Onacewicz représentaient dans la science la pensée politique de Thomas Zan.

1&» Le gouverneur civil de Vilno, Horn, et madame Horn son épouse» étaient les pourvoyeurs en titre du sénateur.

I&9 Le conseiller ou sowietnik Anderson était un des plus zélés inquisiteurs. Sa femme s'était fait une réputation de sottise et d'impertinence. Il y a plusieurs genres et variétés du sowietnik : il y a le sowietnik honoraire, le sowietnik assesseur, le sowietnik sous seing privé et la sowietnik réel ou actuel. « Le conseiller réel sous seing privé , disait un Rosse, homme d'esprit, est un triple mensonge; car son emploi n'est rien moins que réel , il ne conseille rien et n'a rien à démêler avec le cabinet privé du tzar : en outre , c'est souvent l'être le plus absurde de toutes les Russies. (f )

1^ Le regestrator-koleski est le tchin infime de la magistrature ; c'est quelque chose entre le copiste et le rédacteur des ministères : cependant il fait la roue et se rengorge à faire plaisir, lorsqu'il a le bonheur de trouver quelque chose au-dessous de lui. Quelqu'un disait à prqpos d'un tel tchiaownik : « C'est un honnête homme. — Pas du tout, repartit un sowietnik ; pour être un homme en Russie il faut être au moins conseiller d'État : dites plutôt que c'est un honnête garçon. » (f )

i>i Une invitation à quelque bal officiel équivaut en Russie à un ordre positif, surtout si c'est l'anniversaire de la naissance, du mariage ou du couronnement ; si c'est la fête d'un membre de la famille régnante ou même de quelque fonctionnaire haut placé. Dans un cas pareil il est très-dangereux pour un homme dont la fidélité serait suspecte au gouvernementt de ne pas répondre à l'invitation. On a vu souvent aux bals de la cour en Russie les familles des prisonniers d'État condamnés à la potence. En Lithuanie , le général Dyhitch Zabalhanski , tout en marchant contre les Polonais , et le féroce Chrapowiçki, tout en massacrant les prisonniers de guerre , invitaient la société polonaise à leurs fêtes et à leurs solennités triomphales. Le lendemain du bal, les journaux officiels proclamaient à son de trompe les « manifestations unanimes , le dévouement sans barn^es, la fidélité à toute épreuve des sujets pour le plus clément ^ le plus généreux et le plus aimé des monarques,*, >• (f)

>6- Bestovjeff ét^i le plénipotentiaire de la conjuration de Saint-Péteral)Ourg pour traiter avec les Polonais. C'était un jeune et chaleureux républicain. La première conférence eut lieu à KIow, avec Krzyzanowski; la seconde à Yilno , avec les philarètes. II reprochait à nos patriotes leur attachement à la forme monarchique et leur répugnance à répandre le sang des souverains. Laissez faire les Russes; une fois en révolution, ils iront plus loin que nous : ils font du despotisme en vrais Tatars et feront de la liberté en vrais Scandinaves.

>>3 Justin Pol était le plus beau des philarètes. Il est mort, vers 1825 , d'une maladie de poitrme contractée dans sa prison .

'*< Le docteur Bécu a été frappé de la foudre en plein midi , par le plus beau temps du monde. Ce phénomène, unique en Pologne, est trèscommun dans les contrées l)oréales , où le soleil et la terre se renvoient

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drataellement lears édftirs. Une foifl poar toutes , ce poème est vrai â'ua bout à raatre, vrai dans ses moindres détails; Miçkiewicz n'a ea que la peine de versifier cette solennelle tragédie, qiii avait si vivement frappé sa Jeane et féconde imagination.

«8* Voyage en Russie. — Nous verrons plus loin (Konrad fFàllenrod, \. II.) que les chênes étaient les premiers temples des Littiuaniens et des Prusses, ou Borusses (habitants des bois); qu'ib rendaient des oracles ainsi que chez les Romains; que le gui du chêne possédait des propriétés magiques , de même que chez les Gaulois ; que le chêne fut, de même que chez les Grecs , consacré au dieu de la foudre.

*^ Il est facile de reconnaître dans ce fantôme le docteur Bécu ; et Niçldewicz , de même que le Dante , châtie le damné par Pexoès même de la passion qui le dominait durant sa vie.

K^ Le second fantôme est celui du général Balkoff. En isiS, il fut préposé à la douane de Kadzivillow , près de Krzemiénieç. Bevena veuf vers cette époque , il se rendit à Saint-Pétersbourg , où il se fit une réputation d*bomme à bonnes fortunes et de joueur. Cette illustration hd valut l'amitié de Ifbvosiltzoff , qui lui proposa de venir partager ses fravaux à Yllno, et dont il fut depuis Hnséparable compagnon, n servit le sénateur avec un zèle intelligent, et fut, entre ses mains, llnstroment subalterne delà persécution exercée contre les enfants. Toujours à ses côtés , au bal comme à la torture, dans le même temps où ta princesse Zouboff devint l*ldole du maître, Tesclave devint amoureux d'une demoiselle Cblopiçlia (nom d'une triste célébrité). Après une orgie nocturne*, dans laquelle Novosiltzoff et son valet épuisèrent tous les raffinements de la débauche , comme s'ils pressentaient que pour l'un d'eux an moins cette nuit devait être la dernière, le général Balkoff se rendait, vers onze heures du matin , chez sa belle fiancée , dont il allait faire sa compagne. Au moment de franchir la porte-Ostra , sur laquelle se trouve une image miraculeuse de la Vierge , révérée de tout le peuple lithuanien , Balk<àf fut frappé d'une apoplexie foudroyante ; et les traîneaux , en s'arrêtant devant la porte de la Chlopiçka , ne lui amenèrent plus qu'un cadavre. La pauvre fille , effrayée , courut chez le recteur Pélican , hii cria de loin : (( Le général se trouve mal ! » et tomba sans connaissance. Les saignées du Pélican et les larmes de la Cholpiçka furent sans effet.

Quelques jours après , Balkoff fut inhumé dans le cimettère gréco-russe qui se trouve exposé sur une hauteur, près de Vilno. Les élèves de la l!aculte de médecine, guidés par une curiosité blâmable, même pour des disciples d'Esculape, allèrent examiner sur le cadavre, trois jours après son enterrement , les effets d'une apoplexie foudroyahte. Hs trouvèrent la peau toute découpée en bandes transversales , comme si Ton venait de le Âistiger. Saisis d'étonnement et de dégoût , ils le poussèrent du sommet de la montagne; et le cadavre, abandonné à lui-même, s'arrêta sur les bords d^rts d'un ruisseau. Le lendemain, 11 y eut une tomhe vide dans le cimetière; tontes les perquisitions furent inutiles : seulement une semaine après, aux croassements des oiseaux de ptole, on découvrit le cadavre à demi dévoré. Craignant une nouvelle exhumation , on transporta les ossements )en Russie , où sans doute on les a recouverts d^m rocher de marbre ou d\in monument de bronze.

Observons ici que tous ceux qui ont pris part à cette croisade contre lajeunessepolonaiseontpérid'une mort ignominieuse ou violente. Balkoff,

YOYAGB EN BUSSIE. 4&S

frappé d*apoplexie foudroyante; Bécu, taé par le fea do ciel ; Botwinko, ^lestitué et condamné pour vol; KroKkowski, pendu en I83i par Jes insurgés ; et celui qui répondait devant Dieu et devant les hommes de tous ces crimes « qui pouvait les empêcher, le tzar Alexandre , lentement consumé par le poison... Cette main invisible'mais sûre, qui frappait les Infanticides, ces prémices des étemels châtiments qui les atteignaient déj& sur cette terre, n'ont pas sans doute peu contribué à développer la disposition religieuse que Miçklewicz avait puisée dans ses souvenirs d*enfance , et dont la dernière expression fut le livre des Pèlerins.

^ Yilno fut , on te sait , fondée par Gédimin , sur le lieu même où il venait de tuer un bison. Voyez le t)eau roman de Poîata , traduit du polonais par Letoumeur.

1^ La conjuration moskovite existait depuis I8I7. L^sdeux foyers principaux étaient Tultchin et Moskou. RyUi^fti Pettel se trouvaient, en I82I , à la tète des deux comités.

170 Le peuple , en Russie , est fermement persuadé que le tzar peut faire saisir et Jeter dans une kibitka un autre souverain quelconque de TEurope. En effet, Je ne sais ce qu'on répondrai, dans certaines cours, à un feld> iaeger qui se présenterait avec une mission pareille. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Movosiltzoff répétait sans cesse : « Nous n'aurons de paix et de sécurité qu'après avoir introduit un tel ordre de choses , que notre feld* i»ger puisse remplir les ordres du tzat avec la même facilité à Paris, à Vilno et à Stamboul , qu'à Saint-Pétersbourg. » La destitution du général Termoloff , gouverneur de la Géorgie, et dont le nom était très-populaire parmi les Russes , fut considérée comme un fait plus important que sll s'agissait d'une victoire sur quelque roitelet d'Europe. Celte croyance Hltra-moskovite n'a rien que de très-naturel. Rappelons-nous que son altesse royale le prince de Wurtemberg , faisant le siège de Dantzig avec les alliés , écrivait au général Rapp « qu'un général russe est égal , quant à son tchin respectif, à la première majesté venue; et pourrait même porter le titre de roi , si tel était le bon plaisir du tzar. » Mémoires du gé' néral Rapp, (f)

'7 > Exclamation du souverain des Goths à l'aspect du Cotisée. (f)

*'' En hiver, le Jour tombe, à Saint-Péterstx>urg , à trois heures après midi. (f)

' "'* Les fumées des villes septentrionales , qui montent dans les airs sons mille formes fantastiques, offrent un aspect pareil à celui du mirage^ qui trompe l'oeil du navigateur sur les mers de Sicile ou dans les sables de l'Arabie. Le mirage représente tantôt une ville, tantôt une campagne, un lac ou une oasis. Les objets se dessinent avec précision ; mais , toujours insaisissables , ils se présentent à une égale distance du voyageur, et finissent par s'évanouir. (f)

'^< Les Finnois, appelés en russe Tchoudes ou étrangers^ habitaient les rives marécageuses de la Neva, sur lesquelles s'élève aujourd'hui Saint- PéterslMurg. (f)

'^* Plusieurs historiens ont raconté la fondation de Saint-Pétersbourg. On sait qu'il a faUu recourir à la violence pour contraindre les habitants à venir s'y établir, et que plus de cent mille esclaves ont péri durant les travaux. Des contrées lointaines oot fourni le granit et le marbre ame^ nés par mer. (f)

Pendant que le tzar Pierre Jettait les premiers fondements de sa capi-

taie, un tcbonde vint loi frapper familièremeDt sur Vépaille, en s^écriant t • C'est donc une ville qae vous constraisez ici ? '- Oui , lai répondit le tzar, et la plus l)elle du monde. — Une ville sur le sol de la Neva! Vous êtes fou. Regardez ces sapins centenaires; voyez-Yoos à leur cime cette empreinte grisâtre? — Eh bien, après! — C'est la trace de la dernière inondation !... « Pour toute réponse, le tzar fit abattre toua les sapins. Xerxès avait de même voulu donner des chaînes à la mer irritée. « Saint Pierre , le chefdee apôtres ^ dit Mochnaçki, érigea son trône sur un roc; Pierre P', le pape moshovite , établit le sien sur la boue. »

176 Les cultes qui se sont séparés de l'Eglise catholique Jouissent d'une protection spéciale en Russie ; d'abord, parce que leurs adhérents transigent facilement avec le schisme, à l'exemple des princes et des princesses d'Allemagne; ensuite, parce que les pasteurs sont les nteilleurs appuis du despotisme, en inculquant au peuple l'obéissance pour l'autorité civile, même eu matière de conscience , lorsque les catholiques s'en réfèrent à la décision de l'Eglise. On sait que les communions d'Augsbourg et de Genève se sont réunies en une seule sur un arrêté du roi de Prusse, (f)

"^ La vapeur produite par la respiration s'exhale eu hiver sous la forme d'une colonne, longue parfois de plusieurs mètres. (f)

En 1832 , Miçkiewicz comparait les promeneurs à des cheminées ambalantes; en 1840, il les aurait assimilés à des locomotives.

17B Ud aigle blanc sur champ de gueules et un cavalier sur champ d'azur, telles sont les armes accouplées de la Pologne et de la Lithuanie.

"^ Alexandre Pouschkin , tué dans un duel avec le baron Heckeeren, diplomate , aujourd'hui sénateur.

180 Telle est l'inscription sur le cénotaphe du tzar Pierre : « petro paimo,

CATHARIN4 SECONDA. > Cf)

»* Ce vers est littéralement traduit d'un poète russe dont le nom m'échappe. (t>

10' La statue équestre du tzar, modelée par Falconnet , et celle de Marc- Aurèle , exposée au Capitole , se trouvent ici fidèlement décrites, (f)

'"3 Là tarentule, espèce de grande araignée venimeuse, est assez commune dans les steppes de la Russie méricUonale.et de l'Ukraine. (f)

'** Les décorations moskoviles avec leurs différentes classes, y compris les chiffres de la cour impériale et les barettes indiquant le nombre dets années de service,'sontan nombre d'une soixantaine. Il arrive de voir briller sur un seul uniforme Jusqu'à vingt décorations et plusieurs crachats, (f)

18& Il y a quelques années , un officier de la cour se coupa la gorge, parce qu'à une présentation solennelle on lui avait assigné une place iiiférieure à son tchin. C'était le Vatel de la hiérarchie. (f)

iw Le portrait du tzaréwitch , héritier du trône (aujourd'hui Alexandre n ), est exposé dans la galerie de tableaux moskoviles, à VHermitage. Le peintre anglais Dow a représenté l'enfant en uniforme de hussard et le fouetàlamain. (t)

'*? Frédéric écrivait à Voltaire, le lo novembre 1737, àRémusberg:

« Monsieur, je vous avoue qu'il n'est rien de plus trompeur que de juger des hommes sur leur réputation. L'histoire du tzar, que Je vous envoie, m'oblige de me rétracter de ce que la haute opinion que j'avais de oe prince m'avait fait aventurer. Il vous paraîtra , dans celte histoire , tout différent de ce qu'il est dans votre imagination; et c'est, si Je peux m'exprimer ainsi , un homme de moins dans le monde réel.

LE PBESBYTÈBE. 46$

« Ua coDooon de circonstances heureuses , des érénemenU fevoraMei €t ngnorance des étrangers ont fait du tzar un fantdme héroïque, de la grandeur duquel personne ne s'est avisé de douter. Un sage historien , en partie témoin de sa vie , lève un voile indiscret , et nous fait voir ce prince avec tous les défauts des hommes et avec peu de vertus. Ce n'est phis cet esprit universel , qui conçoit tout et qui veut tout approfondir ; mais c'est un homme gouverné par des fantaisies assez nouvelles pour donner un certain éclat et pour éblouir. Ce n'est plus ce guerrier intrépide, qui n« craint et ne connaît aucun péril ; mais un prince l&che, timide, et que sa brutalité abandonne dans les dangers. Cruel dans la paix, faible à la guerre, admiré des étrangers , haï de ses sujets , un homme entin qui a poussé le despotisme aussi loin qu'un souverain puisse le pousser, et auquel la fortune a tenu lieu de sagesse; d'ailleurs, grand mécanicien, laborieux, industrieux et prêt à tout sacrifier à sa curiosité. »

Que reste-t-il alors de Pierre /e-6mnef, après ce jugement sur un Tatar sauvage par un Allemand corrompu?

iM N'est-ce pas un souvenir gracieux du lac de Genève et du Salève aux flancs azurée, qui vient se refléter sur les neiges détrempées de la Neva? Après le tumulte et la confusion d'une revue, une douce réminiscence de la campagne, ayec tout ce qu'elle peut offrir de plus frais et de plus riant à l'imagination ! Heureux artifice du poète, qui rompt la monotonie d'une description et ne manque jamais son effet.

>*» Ce même peuple slave a répondu à la terrible accusation du poète, en 1825, en Jetant dix tètes sanglantes sur l'échafaud qui devint le trône du tzar Nicolas.

'^ Le peintre Oleszkiewicz ^ renommé à Saint-Pétersbourg pour ses vertus , sa science profonde et ses mystérieuses prophéties. Son nécrologue a été inséré dans les journaux de Saint-Pétersbourg, en 1830. (f)

L'église des Carmes, à Varsovie, possède une magnifique copie de la Transfiguration de Raphaël par le peintre polonais.

>^' Le poète chrétiep montre toujours l'orgueil puni par le plus terrible châtiment , la démence. Voyez Vlmprovisation , page 220.

i»3 Le lecteur est prié de se reporter quelques pages plus haut , à la parabole du prêtre Pierre : a Tes péchés s(W)t les plus grands , tu n'échapperas pas à Ta peine ; mais tu mourras le dernier, du plus infâme trépas ! » Page 203.

<93 Le presbytère. ~ Cette partie avait été composée avant les deux précédentes, et publiée dans la première collection de romances et ballades de Miçkiewicz. Il y a entre le Presbytère et les Martyrs dix ans d'intervalle.

'9* Quoiqu'il soit impossible de déterminer au Juste quel est ce personnage , à travers la symbolique de la quatrième partie des Meux , moins positive et moins transparente que celle des deux autres , nous croyons pouvoir affirmer que ce prêtre aux cheveux blancs , entouré de marmots qu'i 1 considère comme ses enfants, ce professeur qui a formé l'esprit et le cœur de Gustave , et qui de la part de son élève est Tobjet de tant de vénération, n'est autre que l'abbé Miçkiewicz lui-même. Tonde de notre poète. Après la suppression de l'ordre des jésuites, en 1775 , par Clément XIV , l'université de Vilno , fondée par Etienne Batory, resta sons l'administsation des mêmes prêtres connus désormais sous le nom d'ex-Jésuites. Un rejeton de cette confrérie est parvenu Jusqu'à nos Jours ; et l'abbé Miçkiewicz futencore en i8io doyen de la faculté des sdenoes physiques et mathémati-

466 IfOTES. .

qaes. Pea avant sa mort, il se retira dans sa cure de Nowogiodek.

>M La durée des études ooiversitaires était de trois ans; après lesquels le pèlerin revenait dans sa maison , riche de la science acquise, mais plus pauvre dHIlusions quil n'en était parti. Ce chiffire de trois, semble avoir une propriété particulière dans le poflme des Aieux, Trois années , pois trois heures, trois lumières, trois ^nres de mort, etc. Nqtre poésie populaire est toute pleine de ce chiffre ternaire.

iM C'est un des passages les plus admirés pour la mélodie du thythme et la vigueur de l^expression.

197 Le Jardin de Tvhanowicze , à quelques milles deNowogrodek, sur le lac du Switez. Voy* p* 9.

•^ Cest la seconde strophe d'une chanson populaire qui commençait » peu près ainsi :

« Vous n^étes plus, rêves d'une heure; L'avenir me glace d'effroi :

Je t'admire, hélas! et te pleure.

Mais Je ne saurais être à toi , etc. »

199 XI y avait là quelques vers d'une incontestable beauté. Gustave comparait le premier baiser d'une amante au sentiment que l'on éprouve à la première communion , lorsque Vkme entière se réunit sur les lèvres et vole au-devant du Sauveur. Ces vers ont été supprimés dans toutes les éditions.

^^ Quelques prêtres catholiques , pour échapper à la persécution dont ils étaient l'objet de la part du gouvernement moskovite après l'aboUtlon de l'ordre des jésuites , et pour pouvoir demeurer dans le pays, ont été forcés de prendre femme et d'embrasser le rite grec-uni , qui ne diffère du catholicisme que par quelques détails de discipline.

'°' « Si , étant sortis pour combattre vos ennemis , le Seigneur votre Dieu les livre en vos mains ; et que , les emmenant captifs ,

a Vous voyez parmi ces captife une femme belle, que vous aimiez et que vous vouliez épouser,

«c Tous l'introduirez dans votre maison : die rasera sa chevelure et se fera couper les ongles... » Deutéronome ^ XXI, 10.

« Celle-ci s'appellera d'un nom pris du nom de l'homme; parce qu'elle a été tirée de l'homme.

« Tu quitteras ton père, et tu quitteras ta mère... et tu suivras ton époux , et vous serez deux dans une même chair... b Genèse, II, 23.

'*' Ces vers ont été traduits en anglais par une Jeune compatriote de Byron , madame Ëléonore Orlebar, née Kingston ; et Je n'hésite pas à donner ici cette charmante traduction qui , faite sur la mienne, a restitué à ce morceau le naturel et la simplicité du style qui le distinguent :

ft Draw nigh ; upon tba bed of death

Smillng she falls asleep :

Like the pale dawn , vi'hen opal clouds

Around her wheel and weep.

An aged priest is at the door ;

fier friends in mouming near,

Her mother yet more sad I see :

And a smothered wail I hear.

LE PBE6B\TÈBE. 467

He dares not on Ib^dyiog gaze...

Hec lover koeds apart, aod prays,

The traisient brightoess of her eye9,

By turns revives and shioes and dies !

Tbe rose is lading from her mouth»

Now for evermore 'tis flowo;

And the repose of Joy i^ there ,

And the violet ibère bas blown.

She lifts her colourless brow, and gives

To as» a loviog smile;

Tben sees tbe weeping circle round ,

And sadly talls the wbile :

As wbite as is tbe sacred bread

Tbe boly priest briogs near ber bed.

Her arms are stiif, her trembling breast

More slowly quivers.^ is ai rest...

Oh Mary! thou art deadli

Look at tbis latest pledge oC love ,

A diamond batbed in flame;

Thiis to ber saphire eyes, a ray

Of her parting spirit.came;

Twas Hke tbe iosecti siLver wing

Tbai cbarms our sommer sbade.

Or tbe dew drops by tbe tempest dim'd ,

Upoo tbe long grass laid.

No more résistance unto Death

She made , than makes the flower

Unto the hand that gathers it;

T*was tbus she met bis power.

It fell on ber like sdow in spring

On tbe tirst pale blossoms shed;

Bat we are leCt to weep atone :

Oh Mary ! thou art dead ! » 8ih Deeember 1887.

^^^ En ouvrant une tombe aux envbroos de Tusoolum , dans la campagne de Rome , on vit une clarté brillante et soudaine se répandre dans tout rintérieur. La disposition de la tombe et quelques détails dans les lettres de Gicéron laissèrent présumer que cette tombe pouvait être celle de Tullia, sa tille ; et cette découverte mit tout le monde savant en émoi. On écrivit beaucoup et on disserta davantage sur la nature de la lumière surnaturelle qui s*était exhalée du corps de la jeune fille ; et i*hypothè»e la plus vraisemblable fut que la lampe suspendue à la voàte du caveau avait été alimentée , pendant des siècles, par un filet d'huile minérale ou de pétrole , qui suintait lentement le long des parois.

•<*^ Ce pourrait être une réminisceBce de ces quatre vers de V Enfant prodigue de Voltaire , traduit en polonais par Tr8ml)eçki ;

« Un amour vrai, sans feinte et sans caprice, Est en effet le plus gnuad frein du vice; Dans sfes liens qui sait se retenir Est honnête homme, ou va le devenir. »

Mais il D*y a que deux Yen dans le polonais.

^ C«t iisecte , dont Pétinoelle « UlunUne tout le buisson , » qui bientôt <c attire l'ennemi^ b est, Je le crois, une brillante allusion à Tbomas Zan.

^ Ce taret. Jadis ^mnef usurier, est sans doote le recteur Malewski, bomme de savoir et de probité , mais poussant la parcimonie Jusqu'à l'a^ varice. Pélican, son indigne saccessenr, nommé par Novosiltzoff , fut un être stupide et déloyal, mais en revanche prodigue Jusqu'à la débauche.

^^ La prédiction de Gustave s'est aocompBe la même année par la mort de rabbé Miçkiewicz.

^ Quoiqu'il soit impossible , en lisant ce passage, de se défendre d'une réminiscence classique , toute cette description est tracée avec un sentiment si vrai et si profond , elle s'accorde si bien avec ce que nous avons éprouvé nous-mêmes, que ce morceau doit nous paraître empreint de la plus sincère et de la plus haute poésie. Des larmes bien réelles nous avertissent que le chien noir de Gustave, ou , disons-le plutôt , de Miçkiewicz , vaut bien le fidèle Argus du roi d'Ithaque. Si tel ou tel proscrit pouvait avoir une vision de sa maison natale, peut-être trouverait-il que ce qui se passe dans la demeure du poète exilé n'est que Joie et fête auprès de la désolation qui règne dans la sienne...

^ Voici des stances que l'on a trouvées en 1827 dans le pavillon de Miçkiewicz, à Tubanowicze :

« Avec la piété d'un pèlerin , avec le cœur d'un amant malheureux, Je vous salue, arbres chéris, témoins de la fatale matinée dans laquelle Adam se sépara pour Jamais de la céleste Maryla : Je vous salue et je vous quitte avec le même deuil avec lequel ces tendres cœurs se sont fait leurs adieux.

« Bénie sois-tu , Jeune ange, dont les yeux ont lancé les traits toutpuissants de l'amour ; béni sois4u , Jeune poète, dont le cœur emporta de ces lieux les voluptés, les oralntes et les tourments de l'amour! Vous fûtes malheureux ; à vos malheurs le monde porte envie : point de gloire sans souffrance, point de bonheur sans amour! >»

Ces stances étaient signées Hipp. Klim,

>*<> C'est œ que Sigismond-Auguste disait à ladépntation de la diète, qui lui conseillait le divorce avec Bart)e Radzivill , épousée contre le vœu de la nation.

2" Le peuple lithuanien fut, on le sait, idolâtre Jusqu'au quinzième siècle , et le dernier admis dans la communion chrétienne. Parmi les peuples les plus civilisés de l'Europe , un c^l attentif pourrait encore démêler quelques vestiges des superstitions pidennes; comme le bœuf-gras en France , la nuit de Walpurgis en Allemagne , les feux Saint-Jean en Pologne, le carnaval en Italie, etc. : tellement il est dlffidle de déraciner les croyances qui se sont pour ainsi dire incarnées dans un peuple pendant une longue succession de siècles.

>>> n est sans doute question ici de la société satirique des Szuàrawçp, dont tous les membres avaient pris les noms des dieux lithuaniens , et qui raillaient avec esprit, mais souvent avec amertume , tous les travers de l'époque. Matérialistes , quoique bons Polonais au fond, ils ne virent dans l'assodation des philarètes qu'un Jeu d'enfants, et ne compri-

GHAnNA. 46d

rent pAS qae ceux qu^oD appelait alors les romantiques parlaient le langage des révolutions.

^'3 Quelque grand seigneur des environs de Mowogrodek , qui opprimait les paysans. Le damné de la première partie, p. 177.

3i4 Le censeur Golanski, ex-jésuite, qui refusa Vimprimalur à Tépltre adressée à LeleTel. Voyez p. 56.

><^ Grajima. " Voici, d'après le Jugement de Maurice Mochnaçki, le cbef-d'œuvre de Miçkiewicz sous le rapport du style; et nous adoptons dans toute son étendue celte appréciation de notre meilleur poète par notre meilleur écrivain. Grt^ina fut notre vade mecum durant toute la campagne de 183 1 ; elle nous a suivi, depuis Grocbow et Waver jusqu*à Varsovie , avec l'immortel poème du Tasse , avec Armide , Erminie et Clorinde. D'autres motifs d'admiration sont venus se Joindre à ce premier souvenir ; Grajitia a sans doute inspiré Emilie Plater, l'héroïne de l'insurrection lithuanienne. N'est-ce pas sa lecture qui a donné à la faible Jeune tille , élevée Jusque-là dans la mollesse et l'opulence , cette exaltation patriotique qui lui a permis de subir toutes les fatigues, toutes les privations d'une guerre d'insurgés ; sans qu on Tait vue un seul moment tomber de lassitude, ou tressaillir à l'aspect de la mort! Hais, moins heureuse qu'elle, ÊmUie Plater ne devait point la trouver sur les plaines de la Litbuanie, au milieu des chants de victoire et de liberté de ses frères; il lui a fallu compter une à une les dernières pulsations du cœur de sa patrie abandonnée, et mourir de douleur en la quittant, mourir avec l'Ultime sentiment de l'inutilité de ses sacrilices 1 11 y a dans l'histoire d'Emilie des détails qui se rapportent tellement à la légende de Gr^jina, qu'il serait impossible de se méprendre sur leur parenté, r^ous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier tous les traits de ressemblance qui peuTent exister entre ces deux guerrières; ressemblance toute naturelle parmi deux soeurs, deux âmes d'élite, appartenant à une même génération de héros. La Tierge martyre a réalisé la fiction du Valdelote lithuanien ; elle l'a mise en quelque sorte en scène sous nos yeux, et sur le même théâtre. Trois fois bénis les vers faits pour inspirer de telles actions, et les pofites qui font un tel usage de leur puissance !

Nous faisons des vœux pour qu'un Jour, Dieu Tenille le plus prochain possible , l'admiration et la gratitude nationale lui élèvent un monument digne d'elle, avec des faisceaux d'armes et des trophées de victoire, et Toisiu de celui que les Lithuaniens se proposent d'ériger à la mémoire d'Adam Miçkiewicz. C'est près de Nowogrodek sans doute, la ville natale du pofite, en face du tumulus de Mendog et sur la plaine dite de Grajina, que ces deux monuments seront édifiés. Nous voudrions que le souvenir de l'une fût désormais inséparable du souvenir de l'autre; Grajina a déjà trouvé son poète : sa sœur Emilie ne peut manquer d'avoir bientôt le sien.

Nous voudrions aussi rappeler à l'attention du public les antécédents d'une monarchie limitrophe, qiœ nos aïeux ont vue naître , et qui se donne d^a des airs de légitimité traditionnelle. Devant son existence à rhospitalilé polonaise, l'Ordre teuto nique a dû son agrandissement aux querelles de ses voisins , dont il savait parfaitement tirer parti , quelle que fût la cause qu'il embrassât ; ainsi qu'on en voit un exemple dans le poème que nous avons sous les yeux. Moines chassés de la Terre sainte pour leurs intrigues , d'une main ils luiptisaient, et de l'autre ils massacraient

MlÇKlEWiCZ. T. I. 40

leê malheareiueB peaplactes (iniffiiqaes , d*ttiie même origine c|ae les iithaaniens; ceux-ci établis sur la rive droite, ceun-là sar la rive gaudie du Niémen. Déeimés, dépouillés, tra^fués dans leurs forêts, bientôt les Prusses furent contraints d*adopter la langue et la croyance des vainqueurs, de même que ceux>ci , plus tard , ont usurpé leur nom. Dans la première moitié du seizième siècle, Âll>ert , à la fois margrave de Brandebourg et grand>maltrede rOrdre, neveu de SigismondJ**', roi de Pologne, embrassa la réforme proclamée par Luther. Il fut imité par tous ses chevaliers ; et comme ils avaient été d'abord infidèles à leur mission religieuse, ils devinrent paijures à leurs engagements les plus sacrés envers la Pologne. L'action de ce poème se passe vers 1886 , époque du baptême de la LRbaanie; le premier roi de Prusse ne fot sacré qu'en ITOI , ifest-àdire plus de trois siècles af^ès.

Le traducteur est persuadé que ces guerres de croisade et de paganisme, en plein quatorzième siècle , sont un fonds riche en poéde , mua mined'or qui n'attend que la main.créatrioe du g^le pour prodeire ses inépuisables richesses.

>>< Nowogrod (la petite) ou Nowogrodek^ ville antique delà Lithuanie,' possédée primitivement par les lazvingbiens, puis par les RussieDS, détraite par les Tatars lors de Tincursion de Baty ; et, après ledr retndlev occupée et rétablie par Erdivil Montvilowicz, ducde Lithuanie. Stryikowsk raconte ainsi cette prise de possession t « Après avoir passé le Niémen^ les Lithuaniens rencontrèrent , quatre milles plus loin , une grande et belle montagne, sur laquelle était l'ancien chàtean des ducs russiens, Nowogrodek, noriné par le tzar Baty. Erdivil y établit sa résidence, et rebâtit le cbéteaii; après quoi, s'étant rendu maître sans coup férir d'une grande partie des terres russiennes, qui n'avaient ni défenseurs ta habitants, il prit le titre de grand-duc de Nowogrodek. { Ckron, de Stryikowêki , page 265, édit de Kœnigsberg.) Les ruines du château existent encore, (f)

3" L'Ordre des chevaliers de la Croix, nommés aiKsi Frères bospitaliers, Marianites, Chevaliers teutonlques, fondé en Palestine l'an iioi; appelé vers 1230, par Konrad , due de Mazovie, au secours de ses £fats, menacés par les Prusses et les Lithuaniens. Il devint par la suite l'ennemi le plus redoutable, non seulement des peuples païens, mais encore des pays chrétiens qui se trouvaient dans son voisinage. Les annalistes du temps s'accordent à le peindre comme un Ordre avide , san> guinaire et peu soucieux de la foi chrétienne. Les évéques se plaignaient au pape de ce que les chevaliers étaient un obstacle à la conversion des païens , qu'ils pillaient les églises et opprimaient le clergé. On pourrait trouver de nombreuses preuves à l'appui de ces assertions dans les accusations tant de fois portées contre eux devant les papes et les empereurs. Voici, à ce sujet, les expressions de Jean de Winterthur, eoelédastlque allemand, et comme tel ne pouvant être suspecté de partialité en laveur des païens : « Vers ce tonps, comme Je le tiens de personnes dignes de foi, les chevaliers teutonlques, maîtres de la. Prusse, ayant dédaré la guerre au roi de Lithuanie, le dépouillèrent d'une partie de ses £lats. Pour recouvrer son bien, Mendog leur offrit d'embrasser la foi catholique; mais, comme les chevaliers se montraient peu disposés à tenir leurs promesses , le roi dit en langue lithuanienne : « Je vois quii y va non de « ma fol, mais de mes richesses; c'est pourquoi je reste païen. » On assure ( et ce serait bien affligeant et bien préjudiciable à la religion cathoHque >

GBAJINA. 471

que les ehevaliers préfèrent voir ce& peuples plongés dans Tidolàtrie, afin de pouvoir faire des conquêtes sur leur sol et leur faire payer un tribut (chose qu'ils ne manquent 'pas de prélever religieusement), plutôt que de les voir baptisés et libres de ce tribut.

« On dit encore que les chevaliers exercent également leurs ravages sur les terres des princes fidèles et sur celles des princes infidèles. » {Corpus hUtoriarum medii œvi; ediiio Joannis Georgii Eccard. Lipsiœ, p. 1847.)

Un écrivain, d'ailleurs peu favorable à la Litbuanie et à la Pologne, Àug. Kotzebûe , rapporte à peu près les mêmes détails sur la conduite Injuste et cruelle des chevaliers à l'égard des Prusses , dans son ouvrage : Preussens œltere Geschichte. On ne saurait lire sans horreur le récit des atrodtés exercées sur un peuple malheureux. Nous en citerons un seul exemple. À la fin du quatorzième siècle , lorsque la Prusse entière était soumise à TOrdre teutonique, le grand maître, Konrad fTallenrod (le) héros du poème suivant), irrité contre Tévéque de Kourlande, fit couper la main droite à tous les paysans de son diocèse ; témoins Léo, Treter et Lucas David. Tels étaient les dievaliers de TOrdre teutonique, tout composé d'Allemands. H n'est donc pas étonnant si les Prusses et leurs frères Jes Lithuaniens avaient voué une haiue tellement implacable à leurs oppresseurs, qu'elle devint, pour ainsi dire, inhérente à leur caractère national. Aux temps de leur idolâtrie, et même après leur conversion, les pleureurs chantaient aux funéraill^ d'un Prusse ou d'un Lithuanien : « Va, pauvre défunt, quitte ce monde misérable pour un monde meilleur, où l'Allemand ne régnera pas sur toi , mais bien toi sur lui. » (Voy. Bielski et Stryik.owski). Jusqu'à nos Jours , au fond de la Litbuanie pruftsique, on ne peut pas faire à un paysan de plus grande insulte que de l'appeler Allemand. (f)

La Prusse proprement dite, établie le long du littoral de la Baltique entre le Niémen et la Yistule, fut de tout temps vassale et tributaire de la Pologne. Appelés par le duc Konrad de Mazovie, qui leur céda les territoires de Cutm (Cbelmno) et de Dobrzyn en échange de leurs secours contre les Prusses idolâtres, les chevaliers teutoniques avaient bâti les châteaux de Yogelsang et de Nessaû sur la rive gauche de la Yistule; avec Ift citadelle de Thorn (Torun) sur la rive droite (1232) : ils avaient ainsi fermé les embouchures du fleuve polonais. Dans la suite ils bâtirent le château de Cuim; et, pénétrant dans la Pomérélie, ils y fondèrent la ville de Marienw«rder. Une colline s'étendant le long du Nogat, un des bras de la Yistule, d'une part à travers le pays plat jusqu'à Elbing (Elblong), de l'autre jusqu'à la chaîne de montagnes en amont du fleuve, et protégeant la navigation depuis la pointe de Montaû jusqu'au Frisch-Haff, semblait inviter les chevaliers à y construire un château. A l'endroit où s'élève le fort de Marienbourg se trouvait npe ancienne chapelle renfermant une image miraculense de la Yierge; elle occupe aujourd'hui un dès côtés de l'autel dans l'église du château auquel elle a donné son nom. Des colons allemands et polonais vinrent, en 1276, s'établir dans le voisinage , et reçurent le droit de bourgeoisie et de cité. Le fort, très-simplement bâti dans l'origine, fut agrandi en I28I , par la construction de la partie nommée l'ancien châieaii. En 1303, le grand-maftre Godefroy de Hofaenloé résolut d'y transférer le siège même de la grande-maltrise de l'Ordre, qui depuis son expufeion de Jérusalem avait été d'abord à Saint-Jean d'Acre, puis à Yenise. Le chapitre, assemblé à cet effet à'Elbing, ratifia

cette translation. Siegfroy de Feachtwaugen, saccessear de Hohcnloë, fit ajouter an nord-onest de Pancien château plasieurs bâtiments fortifiés qu^on appela le château moyen. On attribue au seizième grand-maftre , Didier d'Altenbourg (I33&), la construction de l*église de Notre-Dame, de laciiapelle de Sainte-Anne, des nouvelles fortifications appelées le bas château, et d*un pont sur le Nogat.

I^ redoutable édifice demeura dans cet état et fut la terreur de tout le voisinage pendant plus d'un demi-siècle. En I4I0 , la guerre éclata entre le grand-mattre Ulrfc de longingen et VladislaS Jaghellon, roi de Pologne. Qb dernier, ayant écrasé les chevaliers dans les plaines de Gilgenbourg (Grunwald et Tannenberg), s'avança vers Marienbourg, où le commandeur de Scbwetz , Henri Reuss de PlaOen, s'était jeté avec quelques troupes. Au signal donné , un boulet de canon devait fracasser la colonne qui soutenait la voûte de la salle ^ù te chapitre était assemblé; et, comme Jadis le temple des Philistins sous l'effort de Samson, le repaire teutonique devait aussitôt s*écrouler sur la tète de ses habitants. L^mmense boulet de pierre passa à trois doigts de la colonne sans Tendommager, et se brisant en deux hémisphères, sincrustadans la ïnuratlle opposée. L'Ordre fut sauvé; car le roi Jaghellon, prévenu d'un complot germanique dans rintérieur du pays , fut contraint à lever le siège au bout de deux mois.

Les chevaliers , rassurés , redoublèrent bientôt de vexations et de violences sur les provinces qui leur étaient soumises. Une confédération d'États et de bourgeois, réunie à Marlenwerder, offrit à Kaslmlr, rot de Pologne, la souveraineté de la Prusse, et déclara vouloir se soustraire à tout Jamais à la tyrannie de l'Ordre. Après une guerre d'extermination de treize ans, Kaslmlr vint en personne, en 1457 , occuper le§ places qu'il avait conquises , ou qui lui étalent offertes par les Ëtats de Marlenwerder Il prit possession du château de Marienbourg ; et le grand-maftre, qui s'y trouvait gardé comme otage par ses propres vassaux, abandonnant les reliques et les vases sacrés pour sa délivrance, se rendit d'al>ord à Dirschaû (Czczew), puis à Kœnlgsberg , qui devint le chef-Heti de l'Ordre. La paix de Thom , conclue en 1466 , assura à la couronne de Pologne la souveraineté de la Pomérélie, des territoires de Culm et de Michalow, ainsi que des châteaux d'EIblng et de Marienbourg. Les chevaliers ne conservèrent que la Prusse orientale, pour laquelle Ils relevaient de la Pologne; le grand-mattre devint prince polonais et conseiller de la république. En 1525 , Albert de Brandebourg, dernier ^grand-mattre, renonçant à sa dignité , se fit luihérlen , sécularisa les biens de l'Ordre , se maria, et signa le traité de Krakovie, par lequel il devenait duc héréditaire de Prusse sous la souveraineté de la Pologne. La paix de 1720 assura de nouveau aux Polonais toutes leurs anciennes possessions dans ce pays.

C'est ainsi que le château de Marienbourg, conquis en 1626 par' les Suédois , brûlé de fond en comble en 1644 , après être resté pendant 307 ans au pouvoir des Polonais, fut réuni en 1772 aux États de Frédéric II, roi de Prusse, qui, pour Justifier le partage de la Pologne, avait fait valoir ses prétentions sur la Pomérélie polonaise, relevant, disalt-ll, de son titre de duc de Poméranie, Enfin TQrdre teutonique, qui ne fut pins qu'une pépinière de bandits à lasoldednplus offrant, fut aboli par Napoléon I«'en I809.

C'est sous un prétexte tout aussi futile et déilsojre que les tzars de la Grande-RuMie ou de Moskou s*emparèrent, en 1793 et ^5, de la Russie polonaise {Rut^- Blanche et RusBte- Noire), ou de la Uthuanle.

GBAJINÂ. 473

^'^ Allemand, niemieç, en slave, signifie homme muet; par opposition à slave^ qui signttie homme parlant,

3'^ Fitoid^ fils de Keystout^ an desplos grands tiommes qae la Lithaanie ait produits. Pour ses faits politic^es et militaires , Toyez l'ouvrage de Kotzebfie, dté plos liant, ainsi que son Histoire de Skirghetlon. Leipsick, I820. (f)

*^ Chorsé (Szozorse), boarg antique à l'est de Nowogrodek. Mendog ou Mindove, Mindagos, Mendolph, fils deRingotd, grand-duc de Lithuanie, fut le premier qui, après avoir entièrement affranchi son pays du joug de l'étranger et après l'avoir rendu redoutable à tous les peuples voisins, embrassa le christianisme, en 1262; et, avec l'assentiment du pape', fut couronné roi de Lithuanie , à Nowogrodek. (f )

231 Le gouvernement de l'ancienne Lithuanie était en partie théocratique , et les prêtres y exerçaient une grande influence. Le grand-prétre portait le titre de Krivé-kriveyto. Les chroniqueurs qui veulent donner aux Lithuaniens une origine grecque ou romaine) prétendent que ce nom vient deKvpioç, KtiptâTOTOç. La résidence de ce grand-prétre était aax environs de Szwentamesta, en Prusse, où l'on voit aujourd'hui le village de Heiligenbeil. Cest là qu'à l'ombre d'un chêne sacré, iJ reeeraltles offrandes du peuple et donnait ses ordres aux Valdelotes , qui parcouraient ensuite le pays avec les marques de leur mission , et proclamaient les volontés du grand-prétre. (f) •

2" Deux articles essentiels des banquets de l'ancienne Lithuanie. (f)

'^ Il faut se rappeler que la Russie était alors une dépendance de la Pologne. On désignait par le nom collectif de Russie les provinces suivantes la Gallicie, ou Russie-Rouge, échue par succession à la Pologne; la Fo- Ihytiie, la Podolie et V Ukraine, ses enclaves inaliénables; la Russie- Blanche et la Russie-Noire , autrement dites la Lithuanie, qui lui furent acquises par union volontaire et par alliance. Le nom de Russie ; que le grand-duché de Moskou s'est arrogé en 1764, est une dénomination purement illusoire, et ne peut tromper que les Ignorants.

"* L'Ordre teutonique était gouverné par un graod-maitre élu par le chapitre des chevaliers; puis le grand-komthour, le tretzier ou trésorier de l'Ordre, le 'maréchal{ ou chef militaire, et les commandeurs' ou kora> thours des communautés, étabUsdans différentes villes etch&teaux. (f)

L'Ordre teutonique se composait de chevaliers et d'ofiidersqui, d'après les statuts, devaient tous être gentilshommes; puis de prêtres ou chape* lains et de frères servants. Il y avait cinq principaux dignitaires , qui ne pouvaient être pris que dans la classe des chevaliers ; c'étaient, après le grandmaître, le grand-oommandeur ou percepteur, le maréchal, le grand-hospitalier, le trésorier et le nappier. Le grand-maître avait le commandement suprême, le grand-komthour avait autorité sur les prêtres et les frères servants, le maréchal conduisait les troupes sous les ordres du grandmaf tre , le grand-hospitalier dirigeait le service des hôpitaux , le trésorier avait la garde des fonds , et le nappier prenait soin de l'habillement. Le grand-mattre était désigné dans le chapitre par voie d'élection ; il était inamovible : lui-même 11 nommait les chevaliers aux emplois subalternes , avec l'agrément du chapitre. Ces emplois étaient annuels. Walsselius nous a laissé un dénombrement des principaux officiers teutoniques qui subsistaient du temps de Konrad de lungingen (1394- 1404) ; et voici le résumé de ce catalogue : le grand-maltre, le grand-commandeur, le maréchal;

474 MOTBS.

viBgt-hoitooBBiaiidflQrf , quaraiMe-tix oommandeara decbAleaox, qoalrevingt-un hospitaliers, treote-doq mattns de coavenU , soixaDte-cinq cellieis» qniftiite-diiq maîtres ë'bâiel , treote-sept provisears, dix-huit panetieis , traote-aeiif oialtres de la pédie et trente-neof maîtres de moalins. Selon œl anoaUste, H y avait sept cents frères simples , cent soixantedeox prêtres et six cent vingt domestiqaes.

"^ Us Uthnaniens avalent ane manière spéciale de mesurer les saisons, les mois, les heores et les Jours (Ypyex Kotzebûe). La constellation précitée s*appelaU dans leor langae Reiis. (f)

** L'armés teotonlqne était composée des frères on chevaliers de l*Ordre; des éeuyccs et des lalqnos attachés au service de rOrdre; des retires on cavaliers , volontahres on choisis parmi les vassaux , et d'hommes de pied è la solde de l'Ordre , appelés lantguenetê, è*est-à«dire fantassins, (f)

^^ Dans prcsqoe toutes les descriptions de batailles, les chroniques afttrment que les Allemands surpassaient les Lithuaniens par la taille et la vigueur, que les eeups de leurs lances étaient irrésistibles. Keystout et IfarimuBd tarent ainsi désarçonnés en oombat singulier, i (f )

^ Les Lithuaniens honoraient les serpents, et les nourrissaient dans leurs maisons. Jean Lasiçki nous a donné de ce culte les notions les plus exactes, en parlant de iiiê Samogiitarum : « NutiutU eiiam quasi deos pénates, nifri coloris^ obesos et guadrupeéUs serpentes quasdam^ giv&Uos • voeatas, » {Resp, Polon, et Lith,) StryikowsU et Guagnia prétendent en avoir eneon vu de leur tsmps dans les environs de Yiloo. (f )

*** Las contrées voisiMs de la mer de Wariag, Varech, ou de Normandie, auJounThui mer Baltique. Les grands-duos de Uthuanie avaient soin dlnvesUr leurs parents de terres conquises sur Tennemi. Il ontvil. Biendog, Gédhnin usèrent de ce droit féodal. (f)

^ Khozmrest nom asIaUque des Kosaks. La mer des Khoxares est la mer d'Âxof.

*>* Troki, avee ses deux châteaux , dont l'un bétl sur une He, au milieu d'un lac, fut d'abord la eâpitala de K^fitout, puis celle de Vitold. (Voy, Kolalowia, p. S6M (f)

*>> Vallée déHdense, consacrée par les lithuaniens Idolâtres au culte de MIMa, gradeuse divinité de l'amour* AuiJourd'hui oe lieu s'appelle ia vallée 4e MiçHewias; et é^est ainsi que la Uthuanie, devenue durétienne, a perpétué chez eHe le culte de la beauté. { Voyez Kolalowicz , p. 38; OeUartus, p. «66; Rustowski, p. a«6.)

3^ Les Valdelotss, sigonotes, Uagustones étalent des prêtres chargés de raconter au peuple , dans un langage rhytbmlque , les fastes des aïeux À toutes les solennités , et prindpâènent à celle du Bélier, célébrée en autoBMM. Que les anciens Lithuaniens et Prusses ahoaleot et cultivaient la poéde, nous en avons la preuve dans l'Immense quantité de vieilles chansons populahres et dans la témoignage des historiens. Stryikowski nous apprend qu'aux funérailles des princes un Valdelote chantait leurs exploits; nuds les détails les plus curieux à ce sujet se trouvent dans l'ouvrage allemand : Femtch einer Cesehiehte der Hochmeister; Berlin, 1798. L'auteur de ce Uvie estimable , Becker« cite une ancienne chronique de Vincent de Mayence, chapelain du grand-maitre Dusener von Arfberg, et qui écrivit l'histoire de son tei^ps depuis 1346. Nous y lisons, entre autres, qu'au banquet d'éleoUon du grand-maitre Wimdek de Kniprod, un mtfiifetMi^«r obtint pour prix de ses chMts, outre Im applaudisseBeols

GRAJINA. 476

qui lui furent prodigués « une coupe d'or. Un pareil succès encouragea le Prusse Bixeius, présent au festin, à faire aussi valoir son habileté;. il demanda la permission de chanter dans son langage lithuanien , et il célébra les hauts faits du premier des rois lithuaniens, Yaldevout : le grandmaitre et les chevaliers, ne comprenant pas le lithuanien , huèrent le poète et son po€me, et lui donnèrent en récompense un plat de noix vides. Kotzebûe et Bohusz ont donc raison de soutenir que la iiltérature lithuanienne devait être riche en poèmes historiques , quoique fort peu s^en soit conservé Jusqu^à nous. Les Teutons défendirent, sous peine de mort, Tusage de cette langue aux magistrats et à tous ceux qui approchaient de la cour ; ils expulsèrent du pays , avec les Bohémiens et les Juifs , les Valdelotes, les bardes lithuaniens , qui seuls pouvaient connaître et chanter le passé de leur nation. Dans la Lithuanie elle-même, après lUotroduction de la langue polonaise et du christianisme , les anciens rites et Tidiome national furent proscrits; le bas peuple, réduit à la culture des terres, oubliant le métier des armes , désapprit aussi ses chants héroïques pour des chants plus analogues à sa nouvelle situation , comme Tidylle et l'élégie. S'il restait encore quelque chose des anciennes traditions et des chants héroïques, on n'en faisait part au peuple qu'à la célébration d'anciennes cérémonies superstitieuses, accompagnées du plus profond mystère. Simon Grunaû , dans le seizième siècle, dit avoir assisté par hasard, en Prusse, à la fête du Bélier ; à peine a-t-il pu sauver ses Jours en Jurant aux villageois de ne rien révéler de ce qu*il aurait vu ou entendu. Quand le sacrifice fut terminé, un vieux Vaïdelote se prit à chanter les actes des anciens guerriers de la Uthuanie, en entremêlant ses chants de prières et de leçons morales, Grunaû , qui comprenait parfaitement le lithuanien , avoue ne s'être Jamais attendu à quelque chose de pareil de la bouche d'un Lithuanien , tant il y avait de beauté dans le sujet et de charme dans l'expression. (f}

^* Skirghellon , frère et lieutenant de Jaghellon.

'^^^ Race particulière de chevaux samogitiens, appelés He</étv«. Ces che> vaux , dont la cavalerie lithuanienne savait si bien se servir, ne doivent pas avoir été aussi débiles que nous les voyons aujourd'hui. Voici une andeoae chanson sur le cheval de Keystout, qui ne sera pas lue sans intérêt :

« Le Germain peut vanter son sabre et son armure ,

L* Arabe son coursier; Mais Keystout à Yilno fit prendre sa monture

Et lorger son acier.

Son cheval est grisâtre et de petite taille ;

Son glaive est à deux' mains :

Pourtant, lorsqoHl s'enivre au vent de la bataille ,

Tremblez, Turks et Germains !

Le Germain sur ce fer, dans la lutte enflammée,

Brisera son damas ; Le khan fuirait en vain : son aigle de ^r^mée

Ne le sauvera pas !

Car du sang ennemi sa haine meurtrière

Aiguisera racier ; Car le cœur du héros sur la lice guerrière

Battra dans son coursier ! » (f)

^ A peu de distance de la ville de Nowogrbdek , se trouve une élévation qu'on appelle la montagne de Mendog; sur le sommet quelques ruines : on prétend qu'elles renferment le tombeau de ce prince.

>37 Ponary^ chaîne de collines longeant le cours de la VilTa , et dont la pente se confond avec les campagnes de Kowno. ' '

'3* On reconnaît ici le cri de guerre distinct des deux nations. Celai des Allemands était : « Hop, hop ! da stick und poss! » (f )

^ Niémen (Cbronus), grand fleuve de Li tbuanie , prend sa source près du village nommé Szaçk, dans le palatinat de Minsk ; et, recevant quelques petites rivières oomme Uzdzianka^ Sierwiecz, passe près de Nowogrodek. 11 reçoit une autre rivière nommée Szczara; puis, traversant le palatinat et la ville de Grodno , monte Vers le nord , après avoir arrosé les plaines de Kowno descend vers Tllsitt (Tylza), pour se jeter, par plusieurs embouchures, dans le Kuriscb-Haff, un des golfes de la mer Baltique.

'«* Perhounai^^Ssu du tonnerre, adoré en Lithuanie, et Pochvist, dieu des orages chez les Rnssiens. On montre jusqu'aujourd'hui, à Nowogrodek , les restes des temples de ces deux divinités. (f)

'<' Les Lithuaniens brûlaient, en l'honneur des dieux, les prisonniers de guerre et particulièrement les Allemands. Ceux qui se distinguaient le plus par la naissance on la valeur étaient désignés pour ce sacrifice; lorsqu'il y en avait plusieurs , le sort choisissait la victime. Après la victoire que les Lithuaniens remportèrent sur les chevaliers , en I3I5, Stryikowski en cite un exemple : « Les Lithuaniens et les Samogitlens, pour remercier les dieux de cette victoire et du riche butin fait sur l'ennemi , leur offrirent un sacrifice et des prières. Ils allumèrent un grand bûcher sur lequel ils firent monter, avec son cheval et son armure , un chevalier, Gérard Rudda, staroste de la province de Sambie, un des plus considérables d'entre les prisonniers; et ils envoyèrent son âme au ciel avec la fumée et ses cendres à tout les vents, u Vers la fin de ce même siècle, les Prusses, déjà baptisés , s'étant soulevés et ayant défait quatre mille Allemands, le komtboar de Memel fut pris et brûlé. Voyez Lucas David, p. 2i56. ff )

^* L'usage de brûler les corps , commun à presque toute l'antiquité, se conserva en Lithuanie Jusqu'à Tintroduetion du christianisme. Les chroniqueurs veulent y voir une des preuves de l'origine grecque ou romaine qu'ils attribuent aux Lithuaniens. Stryikowski décrit en plusieurs endroits les cérémonies funèbres avec beaucoup de détails, particulièrement oeUes qui eurent lieu à la mort de Reystout. « Le corps de Keystout fut amené de Yilno par Skirgbellon , frère de Jaghellon , avec tous les honneurs dus aux princes. Un grand bûcher de bois sec fut élevé dans le lieu sacré; on y fit tous les préparatifs pour brûler le corps selon les coutumes des pères. On lui mit son armure et ses habits de prince; puis, avec son sabre , sa lance , son carquois et son cor de chasse, on le plaça sur le bûcher, et à ses côtés son ami fidèle, son cheval tout vivant et tout caparaçonné ; deux faucons , deux lévriers et plusieurs autres chiens, des griffes d'ours et de panthère ; puis, après avoir invoqué les dieux et chanté les exploits du guerrier défunt, on alluma le bûcher dont le bois résineux fut promptement réduit en cendre ainsi que le corps et tout ce qui l'accompagnait Ensuite les ossements furent réunis et renfermés dans un cercueil. Telle fut la fin et la dernière pompe du grand prince Keystoul. » (Page 4«7.) ft)

3*3 ix caractère et Faction de Grajina paraîtront peut-être peu conformes

GBAJTNA. 477

aux mœurs da temps , va que les historiens font an tableaa peu ilaltear de la condition des femmes dans l'antique Lithuanie. Ces malheureuses victimes de l'oppression et de la barbarie, vivaient méprisées et condamnées à des travaux d'esclaves. Mais, d'un autre côté, nous trouvons chez les mêmes historiens quelques détails contradictoires. Ainsi, d'après Shûtz et Kotzebûe ( Belege und Erleuterungen), on voyait sur les anciennes monnaies et les drapeaux des Prusses une femme couronnée; d'où l'on pourrait déduire qu'une femme avait jadis régné sur ce pays. Des traditions beaucoup plus certaines et plus rapprochées de notre temps nous ont apporté les noms de Ghézana et deKaryna, prétresses divinisées, dont les reliques ont été longtemps conservées dans les églises devenues chrétiennes. Une chronique volbynienne manuscrite rapporte les faits héroïques des femmes d'une ville de la Lithuanie, qui, en l'ateence de leurs maris partis pour la guerre, défendirent Jusqu'à l'extrémité les murs de leur ville; et qui , voyant l'impossibilité de résister plus longtemps, préférèrent à Tesclavage une mort volontaire. Kromer raconte quelque chose de semblable au sujet du château dePuilen. {PoloniOy sive^ etc., p. 206.) La ballade du Switez, p. 9, est fondée sur une donnée analogue.

Od peut accorder ces récits contradictoires, si l'on considère que la nation lithuanienne était composée de deux races depuis longtemps réunies, mais toujours un pçu di^rentes l'une de l'autre; c'est-à-dire des autochtones et des anciens conquérants du pays , à ce qu'il paraît Normands. Ces derniers avaient sûrement conservé les sentiments de respect et de dévouement pour le beau sexe , qui étaient propres à leur origine. Et même dans les anciennes lois et coutumes des Lithuaniens , les femmes de cette race étaient honorées d'égards tout particuliers. D'ailleurs, le mépris des femmes et leur avilissement ne se font apercevoir que dans des temps plus rapprochés ; tandis que le siècle où nous plaçons l'action de ce pofime est empreint d'un esprit chevaleresque et presque aventurier. Nous voyons le vaillant et sévère Keystout aimer tendrement sa Birouta , simple jeune tille consacrée aux dieux, dont il avait fait son épouse, après l'avoir, au péril de ses Jours, arrachée du sanctuaire ; et, un peu plus tard, Yitold sauvé de la prison et d'une mort certaine , grâce au courage et à l'adresse de son épouse. (f)

^** La lin de Litavor est conforme aux usages de l'époque. Les Lithuaniens, affligés d'un grand malheur ou d'une maladie douloureuse , mettaient le feu à leur maison et mouraient dans les flammes. Leur premier roi et grand prêtre, Yaldevout, mourut de cette manière, ainsi que la plupart de ses successeurs. Ce genre de mort était regardé comme très • honorable. " (f)

Le poème de Grajina a subi plusieurs transformations avant de recevoir sa forme définitive , sous laquelle nous l'avons traduit pour le public français. L'édition polonaise de 1858 , publiée à Varsovie , nous fournit à ce sujet de curieux renseignements. Le manuscrit autographe^ qui se trouve dans la fiche collection de M. Alexandre Przezdzieçki , porte pour titre : Korybut, prince de Nowogrodek; l'héroïne, dans tout le cours du poème, sauf l'épilogue , se nomme Karyna, Le texte diffère peu de celui d'aujourd'hui ; et l'écriture souvent illisible atteste une improvisation rapide, tracée au courant de la plume. Cinq ou six jours ont sufli à la composition de ce poème. Miçkiewicz était, en effet , comme tous les poètes hors ligne , doué d'une extrême facilité; et tous ses écrits , même

let plo« travaillés eo a|»pareoce,porteiil]e cachet de Tinpiovisatioii. Le Liwre des Pèlerins ^ la deuxième et la tioisième partie deâ Aieux , ainsi que le fomaii«po6nie de Thadée SopHça^ sont le frait d'une seule année de travail, sonvent interromi^a par les préoccupations de Texil et les soins de la famille. Ne devons-nous pas en conclure que, sans llnfàme complot dont il a été victime, sans le piège tendu sous ses pas par les promoteurs et les adeptes du Messianisme^ pour le déshériter, lui et ses auditeurs, de la chaire slave qu*il occupait avec tant d*éclat au collège de France, lii^Licwicz aurait à coup sûr replacé la littérature nationale, par une série de cbefs-d'ceuvre imdiortels, au niveau de notre ancienne littérature des qnin;dème et seizième siècles. Depuis 1844 , époque de la suppression de son cours, Jusqu'en 1865, date de sa mort, c'est-àdire durant vm parcours de onze années, il n'a pas écrit un seul vers polonais! Quelle perte inappréciable pour les lettres , pour sa patrie , pour l'Europe entière ! Ce deuil profond que nous exprimons ici, et que toute la Pologae éprouve aussi bien que nous*méme, nous fait maudire a tout Jamais les indignes suppôts du despotisme, qui se sont emparés de la personne et de l'Ame de notre poète, et qui vivent aqjourd'hui dans l'opulence et l'abjection , après s'être enrichis de ses dépouilles.

Pour les costumes et les armes des anciens guerriers lithuaniens, voyez l'édition ^eKonrad ^alUnrod et de Gtv^in^ illustrée par Bl. Jean Fysiewicz, Paris» 84, rueLaffitte; et pour leurs ctiants nationaux, les Mtu»ciens polonais eiskwes^ paf Albert Sowlnski, Paris, 1867.

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