‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 160 sur 161 · ROTES · texte numérisé non relu

ROTES

Quelquefois, plus rapide, il ne laisse eo courant Qae le choc d'un cadavre oa le cri d*an moanuit ; Comme si, d*iio seul trait franeliiSBaot deux armées , L'ange exterminateur les airait consumées! Mais le roi dont Porgaetl les envoie à la mort Est-il parmi les siens? partage-t-il lear sort? Mon ! du pôle lointain il contemple la guerre. « Cest lui qui fait trembler la moitié de la terre ; Quand du haut de son trône il fronce les sourcils. Les mères, par milliers, sont en^euil de leurs fils ! Cest lui , c'est l'empereur, dont un geste, un oukaze lette un arrêt de mort du Niémen au Kaukase ; Au signal de sa main le knout obéissant Dépouille Jusqu'aux os le peuple gémissant. O toi , dont chaque Jour se compte par victimes ; Toi , Dieu par ta puissance et Satan par tes crimes ; Quand le Turk au Balkan voit tonner ton courroux , Quand le roi de Juillet l>aise tes deux genoux , La Pologne, bravant l'effroi qui fenvironne , Se dresse contre toi , t'arrache une couronne. Héritage sacré des Jean , des Boleslas , Que ta main déshonore et que tu lui volas ! Le tzar est étonné, tous ses courtisans pleurent; Le tzar est furieux , et d'épouvante ils meurent . Mais voici les soldats dont la divinité, Dont la foi c'est le tzar : « Le tear est irrité. Mourons tous , disent-ils , pour le tzar, notre père ! » Paské^^ltch conduisant un nomade iiémisphère , Actif comme le knout dans la mahi du l^ourreau , Vient de tirer son glaive en Jetant le fourreau. Hourra! hourra! voyez cette immonde peuplade Déjà sur nos remparts montant à l'escalade; Déjà , vivants faisceaux , ils comblent les fossés De leurs troncs palpitants, de membres entassés : Un bastion, un seul, de son bronze sonore Rougit tous ces d^ri» et les foudroie encore. Tel un beau ver-luisant rongé par les fourmis Brille avant de mourir. Déjà les ennemis Ont couronné le fort , quand sa dernière fbudre Tout à coup démontée a roulé dans la poudre ; Et quand, servant sa pièce , un ancien canonnier La teignit de son sang et tomba le dernier. Tous les feux ont cessé ; le Russe est aux barrières. Où sont donc lesfbsils? Leurs balles meurtrières Ont mille fois autant résonné ce matin Qu'aux assauts simulés du grand-duc Constantin. Pourquoi se taisent-ils? Ah ! c'est qu'une poignée Dans le sang moskovite aujourd'hui s*est baignée; Cest que les bataillons Tun sur l'autre égorgés , N'entendent que la voix qui leur dit : Feu! chargez ! C'est qu'ils ont tous mordu leur dernière cartouche ,

HYMNB$. 4H

Une écantMi noircie est fig^ à leur l>oaclie ,

Cest que, depuis le jour, sans reculer d*uo pas,

Le héros fantissin affronte le trépas ;

Alors, ivre de sang, muet, presqu^en démence.

Il arme , il met en Joue , il tire, il recommence ;

Ses bras , comme agités par un secret ressort ,

Font mouvoir son fusil : et l'instrument de mort

Semble emprunter l'instinct de l'œil qui le gouverne.

Lorsqu*enttn te soldat .fouiUe dans sa giberne ,

Longtemps, profondément... puis il jette un cri sourd ;

Il sent que le mousquet s'embrase et devient lourd ,

II tombe auprès de lui le couvrant de sa baye.

Et n'a plus qu'un souhait : mourir sans être esclave!

Cependant l'ennemi pénètre dans le fort

Comme les vers impurs qui s'emparent d'un mort.

Ici, des pleurs de rage assombrissent ma vue.

rentends mon général... que sa voix est émue!

Armé de sa lunette , il avait bien longtemps

D'un regard inquiet suivi les combattants :

« Perdu ! » dit-il enfin, trahissant ses alarmes ;

Et son âme et ses yeux se remplissent de larmes.

« Cesl là, sous ce drapeau, qu'Ordon a combattu,

Ordon , le brave Ordon ! ami , le connais-tu ? ^ ,<-

Yois, ton jeune coup d'oeil vaut bien mieux que ce verre.

— Si je connais Ordon? jej'aime et le révère ! C'est là que je l'ai vu , debout sur le rempart , Animant ses soldats du geste, du regard... Oui... je le vols encore... à travers la fumée- Menaçant l'ennemi d'une lance allumée...

On le saisit., il meurt!... Oh ! non; la flamme en main , En bas, vers la poterne, il se fraye un chemin...

— Bon! dit le général, ils n'auront pas les poudres... » Une flamme... ua silence..., et le brait de cent foudres. La terre en noirs lambeaux a volé jusqu'aux cieux ; Les canons déchargés roulent sur leurs essieux ,

La raine ouvre en sautant ses parois écrasées ; Le sol tressaille au loin.. . les mèches embrasas D'étincelles sans nombre ont parsemé les airs, Et le vent nous apporte un tourbillon d'éclairs. Le bruit cesse ; on n'entend que le choc de la bombe Qui rugit, fume, éclate , en creusant une tombe. le regarde le champ, les soldats et le fort , Tout a fui , disparu , comme un rêve de mort; Seulement du rempart la ruine isolée S'élève tristement, noirâtre mausolée Où ceux qui le gardaient, ceux qui l'ont emporté, Ont conclu les premiers un durable traité. Si même l'empereur lui disait de renaître. Pour la première fois à la voix de son maître Le Moskal serait sourd. Tant de corps ennemis Dans un même tombeau se trouvent endormis...

440 Kons.

Ou Toof après U Bort rame libre et refcUve?

Qai le lait! Mab OrdoQ ! Q ert le saint da brare.

Le patron des femparti. Car la destmctieo

Est on acte ansd saint qoe la créatioo,

Qoand son ceone aœonpllt rétemdie jnstiee.

Dfteo prononça : « Qall soit! » Mea dira : « Qq*I1 périsse! •

Lorsque da monde anden par la foi déserté.

Devant la soif de Por fdira la liberté;

Qoand raffreax despotisme, échappé des abiraes,

L*aara oonrert, Tainca, de san^antes victinies :

Punissant l'oniTers dominé par les tzars,

Diea le fera santer comme Ordon ses remparts.

^* C'est M. de Mortemart qoi s*élait chargé perfa» et ne/a* de faire ratifier h Saint-Pétersboarg la poUttqae des Perler et des Sébasdaoi.

^ Le prince Paskéwitdi , Polonais d*origine , prince d*ÉriTan.

M Le tzaréwitcb Constantin, frère de Nicolas, mort en 1831, après une visite aa comte Orloff.

^' Grajioa a peat-étre enfanté Emilie Piater. Voyez la note ai&.

M A peine âgée de Tiogt-six ans , elle expira , le 23 décembre 1831 , dans one chétive odMuie, aa miliea des forêts de Bialowiez. Cest là qu'elle fat inhumée en silence , avec mystère , à cause de la présence des Russes dans la contrée. D'abord on mit seulement sur le lieu de la sépulture une croix de bois; et, quelque temps après , ane pierre blanche qui porte pour toute inscription : « Emilia. •

^ Bogdan Zaleski , poète exilé, est en effet le rossignol de la Pologne , comme MiçMewicz en est Paigle.

M Voyez la préface de la troisième édition. Ces vers ont été les derniers écrits par Miçkiewicz...

«' SofiNEts. — En traduisant ces sonnets, tout étincetaots de beautés poétiques, nous avons lutté contre les nombreux écudis d'une traduction interlinéaire. Ce genre de traduction, le plus apte à copier fidèlement Pexpression du modèle , n'est pas celui qui satisfait davantage le goût des lecteurs ordinaires. Bf. de Chateaubriand a pu le premier traduire Milton^d'après ce système; mais c'était après les Martyrs, ûprès le Génie du Christia' nisme. Nous n'aurions pas osé nous appuyer d'un si haut exemple, si notre livre n'avait pas le double but de révéler la pensée poétique de Miçkiewicz à la France, et de faciliter en même temps l'étude du polonais à ceux de nos lecteurs qui voudront s'y livrer. Beaucoup d'entre eux ont été rebutés par la prononciation de ces mots dont la construction bizarre semble défier l'organe le plus souple et le plus exercé. Cette difficulté pourtant est purement illusoire; car, en se servant des caractères romains, les Polonais , les Bohèmes et les lllyriens sont forcés de figurer par plusieurs consonnes réunies un son que l'alphabet slave exprime par une seule.

Voici ce que dit h ce sujet le poète cher au peuple, l'habile i^ofessear dont nous avons suivi les leçons, l'illustre Kasimir Brodzinski dans son Mémorial de Farsovie :

« Que le Polonais sourie avec une m&le fierté lorsque le riverain du Tibre ou de la Seine ose appeler rude son langage ; qu'il écoute avec une satisfaction intime, avec la dignité d'un Juge, l'étranger qui lutte pèni-

SONNETS. 44 f

blement avec la prononciation polonaise , comme le sybarite essayant de soulever une vieille armure romaine; ou lorsqu'il s'eftèrce cTarticuler la langue des hommes ayec Taccent féminin des entants ! i»

Et plus loin :

n Tant que le courage ne périra pas dans la nation ; tant que nos moiurs ne seront point avilie», ne désavouons pas cette mâle rudesse du langage. Elle a aussi son harmonie, sa mélopée ; mais c'est le mugissement d'un chêne tricentenaire, et non pas le cri plaintif et grêle du roseau qui plie à tout vent... •

"2 Le premier sonnet , publié en 1822 avec le Romancero de BUçkiewicz, fut un heureux essai d'un genre encore nouveau dans la littérature, polonaise; le second commence la série des quarante sonnets publiés à Moskou, durant la captivité de fauteur.

^ Cest le plus parfait , sans contredit , des sonnets de Bfiçkiewicz. Il y a dans cette page une cantilène à laquelle une oreille slave ne saurait résister; le célèbre Kurpinski, en la traduisant en musique, n'a fait que fixer par des signes son rhythme etsamélodie. Ainsi consacré, le sonnet du Niémen a fait le tour de la Pologne , et ne cessera de vivre que lorsque les eaux du fleuve auquel il s'adresse auront cessé de couler.

^* C'est ainsi que le poète , après avoir revêtu l'objet de ses chants de toute la magie de sa pensée, brise lui-même, d'un quatrain ironique, sa palette , ses couleurs , son tableau et son modèle. Ix)rsque le pape voulut séculariser Pétrarque, afin d'interrompre le cours de son célibat et de ses sonnets, l'amant de Laure lui fit répondre qu'il n'en avait en« core rimé qu'une soixantaine , et qu'il lui restait cinq fois autant à produire. Miçkiewicz, en 1826, n'était arrivé qu'au vingtième... mais dès lors il était facile de prévoir que le culte de la beauté extérieure ne devait point être le dernier mot de son inspiration ; qu'après avoir payé son tribut h tout ce qui séduit en ce monde le coeur de l'homme et du poète , il devait promptement reprendre son chemin vers un but étemel, national. Prenant pour bâton de voyage l'amour de la patrie et la foi , le pèlerin devait retrouver son étoile , Renaud devait reconquérir son armure.

«^ Alcée , né à Mitylène vers l'an 604 avant l'ère dirétienne. (f)

^ Léthé , fleuve de l'oubli dans les Champs-Elysées. Les Ames des trépassés allaient y puiser deux fois : l'une, à la mort, pour oublier les peines terrestres ; l'autre , lorsqu'après plusieurs siècles écoulés , elles devaient retourner dans d'autres corps, pour effacer de leur mémoire les mystères d'outre-tombe. (f)

Ce sonnet se termine par cet hémistiche , qui résume toute la pensée du poète exilé :

« Lecz przyidzie godzinat » (Mais une heure viendra !) La censure de Hoskou a jugé à propos de supprimer ces trois mots ; et le dernier vers est resté mutilé dans toutes les éditions.

*^ Les hurhan, collines tumulalres très-fréquentes sur les bords de l'Euxin, servent au voyageur de guide et de point d'orientation dans ces contrées où les chemins sont souvent obstrués par la végétation vigoureuse des campagnes. (t)

^'Toutes ces images, transportées d'un coursier qui s'élance à un vaisseau qui met à la voile , nous semblent de la dernière magnificence , et sont un digne reflet de la poésie arabe.

** Lm esprits du mal , les Div , doat U radne dziw , merveille ou teroear, a passé dans le slave , forait, diaprés la mythologie des Persans, les aocleos rois de la terre. À4|ouffd*bai expulsés par les anges , ils demeurent à la limite du monde, sous la montagne appelée Knf, (f)

'^ Les sommets du TchaHrdak { le mont h quatre cimes ) semblent toat en feu quelques minutes encore aprèi le coucher du soleil, (f)

Nous avons observé un phénomène semblable dans les montagnes environnantle lac de Zurich ; c'est h la réfraction des rayons du soldl dms le prisme des glaciers que l'on doit l'attribuer.

^' Le Tchatirdab est la plus haute des montagnes de Krimée , dans la chaîne méridionale; on le voit de loin , presque à 900 verstes (60 lieues ), semblable à un nuage Immense de couleur grisAtce. (f)

^3 Dans une vallée encaissée de tous c6tés par de hautes montagne, 8*élève la ville de Baqtchésaral , capitale des khans de Krimée. (f)

'^ Mesdjid ou djami, les mosquées des Mahoroétans. Extérieurement, aux angles de ces temples , s'élèvent dans les airs des tourelles élancées nomméfs minarets; à tous les étages règne une galerie, chour/é : c'est de là que les muezzins ou les annonceurs appellent le peuple à la prière. Cet appel, récité ou plutôt chanté du haut de la galerie, se nomme isan, CÛnq fois le Jour, à des heures désignées, Tizan se fait entendre de tous les minarets; et la voix claire et perçante des muezzins, interrompt religieusement le sHence accoutumé des villes mahométaoes, où les voitures traînées par des chevaux ne sont guère admises que dans les quartiers habités par les giaours, (Senkowski » CoUedanea , 1. 1. p. 66.) (f)

">* Eblis, Iblis ou Garazel, Lucifer chez les mahométans. (f)

^^ Le pharis^ nous l'avons dit, c'est le cavalier bédouin. (f)

''^ Non loin du palais des khans s'élève un mausolée dans le style oriental , avec une coupole hémisphérique. * (f)

Ce tombeau, élevé par Kérim-Gblral à une captive polonaise qu'il aimait de l*amour sauvage d'un Tatar, a fourni au poète national russe Alexandre Pouschkin le sqjet d'un poème célèbre : la Fontaine de Baqtchésarai.

''' Dans un jardin délicieux, parmi des mûriers en fleurs et des peupliers élancés, on voit les tombeaux en marbre blanc des khans et des sultans, de leurs femmes et de leurs proches; dans deux galeries latérales gisent les cercueils , Jadis «ouverts de riches tentures, aujourd'hui des planches nues, et quelques linceuls en haillons. (f)

'* L.es musulmans élèvent des tombeaux différents aux hommes et aax femmes. Ceux des hommes sont surmontés d'un turban de pierre, (f)

^ Le bountchouh est une lance h une, deux ou trois queues, et que Ton porte devant les pachas comme insignes de leur grade. (f)

«0 C'est ainsi que les musulmans ont coutume d'appeler les chiens et les chrétiens. Giaour veut dire adorateur du Feau-d^Or. (+>

^' Vallée délicieuse qui conduit à la rive sud de la Krimée. (f)

*^ Un des sites les plus pittoresques en Krimée. Les vents du nord n'y parviennent Jamais ; et le voyageur y trouve souvent en novembre le frais, sous d'énormes noyers encore couverts de feuillage et de fruits. (f)

*3 Le namaz est la prière des Turks, qu'ils récitent assis et faisant des saints. (f)

s< I^ riches musulmans mettent on luxe Inouï dans leurs rosaires. On en voit de pierres précieuses et de perles fines. (f)

SONKKTS. 44S

^ Les mérrten et les grenadieM , avec teon fraito d*un rouge éclatant , sont très-commans saHa e<He mériâionale de Krimée. (f )

.99 Padischah est un des titres du €raiid-Turk. Les souverains de France^ d'Autriche et de Russie sont égidement padisobahs, à l'exclusion des autres. (f)

*' Le gardien des deux , d*après la mjrtholoi^ de l'Orient , est Raniehy une des deux grandes étoiles, appelées As*SéimMein, de la constellation du Bouvier, Arcturus. L'auteur a conserré le nom de l'ange Gabriel, comme plus généralement connu. (f)

M Ce fleuve, traversant la Krimée, découle des flancs du Tcfaatirdah.

<* Petite ville sur un rocher ; des maisons sur le bord de l'abfme , comme des irids d'hirondelle ; sentier conduisant au sommet par une pente inégale et rapide. Dans la ville, en regardant par une fenêtre , on voit à ses pieds un précipice immense- (f )

M Le génie dramatique se fait Jour à travers tous les genres de poésie de Mi«^kiewioz. Cest le premier accord de sa lyre, auquel il revient malgré lui-même; le dialogue lyrique semble la formule invariable de sa pensée: comme la chanson pour Béranger, ou Tépitre poitr madame de Sévigné.

•1 Le cheval de Krimée , dans les traversées pénibles et dangereuses , semble posséder un instinct tout particulier qui devient la sauvegarde du voyageur. Avant de poser le pied et de faire un pas , il essaye la pierre, pour s'assurer si elle peut lui servir d'appui. (f)

^ L'oiseau-montagne (voir les Mille et une iViiitt), très-souvent chanté par les poètes persans sous le nom de Simurg, «Il est, ditFirdoussi date le Schah'Nameh, grand comme une montagne, et fort comme une citaddle. 11 emporte un éléphant dans ses serres. » Et plus loin : « Le simurg ayant aperçu des guerriers, s'élança de son rocher comme on nuage, et traversa les airs comme un ouragan , en jetant son ombre sur des armées de pfaaiis. )>

Hammer, Gesehiehte der RedehUnste Peniêns» Tienne, 1838, p. 65. (f)

^ Du sommet des montagnes , planant au-dessus de la région des nuages, si ToD regarde la mer, les nuages apparaissent comme de grandes Hes blanches. J'ai observé ce phénomène du haut du Tehatlrdah. (f)

<>< Sur le golfe de Ballaklava s'élève un château en raines, construit anciennement par les Grecs émigrés de Billet Plus tard les Génois ont élevé sur le même emplacement la forteresse de Zembalo. (f)

*» Les aïeux. — C'est le nom d'une fête populaire célébrée Jusqu'à nos Jours dans phisieurs contrées de la Ltthuanie, de la Prusse et de la Kour* lande, en commémoration des aieax. Cette solennité, dont l'origine remonte aux temps païens, était Jadis appelée Xhféte du Bélier; elle était alors présidée par un Vaidelote^ prêtre et poète, et dont le nom [kozlarz^ guslarz *) exprimait ce double caractère. Dans les temps présents, depuis que le clergé , d'accord avec les propriétaires, a cherché à déraciner un usage accompagné de pratiques superstitieuses et d'un luxe souvent blâmable, le peuple célèbre la fête des Âleux mystérieusement, dans les chapelles ou les maisons abandonnées , auprès des cimetières. On y dresse communément un festin composé de toutes sortes de mets , de boissons ,

* La guila, ou le nonochorde slave, tire aussi son origine de (a fête des Aïeux > tellement les Idées de sacerdoce et de poésie étaient confondues dan« la naïve imagination de nos pères, slaves ou lettons. Le même mot signlflait aussi enchantement ou sortilège. Le liéller, kûziel, était souvent le compagnon du diable.

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de fraiU, et Poo y convie let Ames des défauts. 11 est à resiarqaer que rasage de fêter aiosi les morts semble oomnran à tous les peuples idolâtres; la Grèce aux temps hérolc|ues, la Scandinavie et Jusqu^a^joard'hui les lies du nooveaa monde en offrent des exemples. Nos Aieux c^|>endant offrent cette particularité que les cérémonies païennes s*y trouvent slngulièremeat mélangées avec les rites du christianisme et se pratiquent en commun. Le basarÉM^ant placé le jour des Morts et la fête en qaes* tion à peu de distance l'un de l'autre , le peuple croit que ces mets, ces boissons et ces chants apporteront un soulagement aux âmes du purga> toire. L'objet solennel de cette fête» la solitude des lieux, l'heure nocturne , les rites fantastiques, parlaient Jadis vivement à mon imagination ; j'écoutais les légendes^ les fables et les chansons sur les défunts qoi revenaient avec des prières ou des avertissements ; et dans toutes ces monstrueuses fictions je croyais démêler une certaine tendance morale et certaines leçons données d'une manière populaire et palpable. Le drame des Ateux offrira des scènes dans le même esprit. Quant aux hymnes religieoses , aux sortilèges , aux invocations , ils sont pour la plupart et parfâs littéralement empruntés àla poésie traditionnelle. (f)

Depuis qoe Miçkiewicz a publié ces quelques détails sur les croyances des anciens Lithuaniens, une foule d'explorateurs, historiens, archéologues ou simples romanciers , se sont élancés sur les traces du poète, et noos ont révélé tonte cette sombre théogonie sacerdotale, avec les emprunts qu'elle a faits aux mythologies slave, grecque et Scandinave. C'est à BematowicK, Kraszewski et Marbutt surtout que l'on doit les travaux les plus sérieux sur ce sujet Le dttaliême fait le fond de toute la mythologie Uthuanteane; d'est le principe du mal en opposition et en lutte constante avec le prindpe du bien. D'une part on y voit figurer Kruminé ou Nia , déesse de» moissons; sa fille iVfola , enlevée par le sombre .Poklus, dieu des enfers, et la descente de Kruminé dans son royaume souterrain; l'aventure de Kawoi , dieu de la guerre , et de la gracieuse MUda , déesse de la beauté ; KaunU , fruit de leurs amours, cet enfant ailé qui tyrannise les dieux et les hommes , et qui donne son nom à la ville de Kowno^ la Cythère ou Paphos lithuan^nne, si souvent invoquée dans ks chants de notre poète. D'une autre part on distingue parmi les divinités de premier ordre Li^hua, déesse de la liberté, qui a transmis son nom à la Lithuanie, et qui avait pour attribut un chat ; évidenmient la Freya des Scandinaves. Les Murghi, ou les guerriers morts pour la patrie, ses amants, chevauchaient sur les nuages, faisaient ripaille et bombance dans les jardins bienheureux, situés à l'extrémité nord de la voie lactée, le Walhalla des Lithuaniens. Il y a là un double reflet de V Iliade et de VEdda, Le trimurti indien n'a pas été oublié : Prof^imas, le Destin , le Fatum des anciens , le dieu immobile , inexorable • qui règne dans les profondeurs dudel*, Okkajnrmas, le Temps ou Saturne , qui préside aux mouvements des corps célestes; ffissagistas , rOmnisdence, cette loi providentielle qui veille sans cesse à la conservation de l'univers, tels sont les trois noms de l'être suprême , de ce Dieu unique , Dewas , dont nos ancêtres paraissent avoir possédé la notion la plus distincte et la plos épurée parmi tous les peuples de Vàniïqxdié,. Perkounas, le dieu lançant la foudre, Jupiter, et Sotwaros, le soleil, Apollon, le dieu des poètes, des médecin* et des bergers, étaient des dieux d'un ordre inférieur; et, de même que les hommes, soumis aux arrêts du Destin. Les traditions d'un

LB8 aïeux. 445

déloge universel , d'aoe fomille choisie par les dieax poar régénérer la race humaine, d*une arche voguant sur les flots, de rarc«en-ciel, messager du beau temps, symbole d'alliance entre la terre et les deux, se retrouvent aussi dans les souvenirs des Lithuaniens , avec des circonstances tout À fait analogues , et souvent avec les expressions mêmes de la Bible. Ce serait une étude du plus haut intérêt que celle de la iiliation de ces dogmes, en rapport avec les autres religions de l'antiquité; elle nous convaincrait encore davantage de cette vérité : que si toutes les my thologies se ressemblent, c'est qu'elles reposent tontes sur un fond vrai, sur une révélation divine antérieure à tous les temps connus, transmise à l'origioe des peuples, et qui se serait altérée et corrompue à mesure que resclavage et l'ignorance étendaient leurs ténèbres sur la race d'Adam. Dans la tradition des Lithuaniens, aussi bien que dans toutes les autres , on pourrait retrouver des débris de cette révélation primitive, à travers toutes les iictions païennes et les erreurs mythologiques, fruit de la domination sacerdotale. C'est ainsi que sous l'enveloppe grossière du fétichisme indien on découvre l'idée d'un Dieu unique, avec les triples attributs de Puissance, d'amour et de Sagesse, sous lesquels il nous apparaît dans l'Évangile. C'est ainsi que les ombres géantes qui se meuvent à travers l'infini 4'Hésiode , en nous rappelant la rébellion et la chute des anges, ont quelquefois les proportions fantastiques du Satan de la Bible. Mais cette comparaison , qui jetterait un jour nouveau sur les origines lithuaniennes , encore si confuses et si problématiques , serait plutôt l'objet d'un ouvrage spécial ; nous nous contenterons d'indiquer ici les traditions qui peuvent se rattacher au texte de Miçkiewicz , et qui serviront à l'expliquer.

La notion de rimmortalité de l'âme était, comme celle de la Divinité, beaucoup plus précise chez les Lithuaniens que chez la plupart des idolâtres. Vers le mois d'octobre on célébrait la mémoire des aïeux , c'est-àdire des parents, des amis, des bienfaiteurs morts ou absents; et l'on servait des festins en leur honneur. C'était la fête de Yiélona, déesse de l'immortalité , de la vie future au-delà du tombeau. L'emblème de cette divinité était un signe appelé Pémixlos , que l'on traçait sur tous les pains et gâteaux qui lui étaient consacrés ; c'était un cercle surmonté d'une croix ou plutôt d'une clef mythique, et figurant l'empreinte que voici : 5 . Chez tous les peuples, le cercle fut Pimage de l'éternité ; un anneau fermé, un serpent se mordant la queue, signifie toi^ours dans les hiéroglyphes égyptiens l*étemité ou l'infini : et la croix fut pour toutes les nations et dans tous les temps l'emblème du salut, c'est* à-dire d'une meilleure espérance après la vie. AstarU, la plus ancienne des divinités connues , ont without a iomh , comme l'appelle Manfred , est toujours représentée sur les bas-reliefs avec un sceptre surmonté d'une croix. Sur les pierres du temple de Sera pis, à Alexandrie,, démoli par les soins de l'empereur Théodose, on a trouvé des signes identiquement semblables à celui dont nous avons parlé; et la statue de Sérapisde Canope , déterrée par Antoine Boslo , l'anteur de Roma subtertanea , avait ce signe empreint sur ses vêtements : de même que le dieu mexicain , exhumé dans la province Akuzamilh , qui semble avoir la même si^fication (voyez François Noôl, à l'article Sérapis). A Rome, sur l'obélisque érigé devant l'église de Saint-Jean de Latran , à côté de la Scala-Santa , Où distingue entre autres hiéroglyphes une re8seffil)lance de croix; on a vu le

446 VOTBS.

Tasse lat-m^me, expliquant an peuple romaiD ce signe mystérieux, en s'appuyant sor le témoignage de NicépbOre : «t Qui etiam hierofflyphtcarum IWerarutn inlerpretendarum periti, characterem suh crttcis forma vHamfuUtram êignificar* diaùerunU m (Lib. XII, c 26.) C*étail le temps de la plus grande gloire du po«te ctirétien ; et ie peuple accueillait ses paroles comme celles d*un proptièteoa d'un demi-dieu.

La clef mythique dans la main de chaque divinité signifiait le genre et retendue de son pouroir : sagesse, aux mains de l'Hermès égyptien ; ordre des saisons et cours du Nil ou fécondité , aux mains d'Osiris ou de Jupiter* Ammon ; expiation et chAtiment aux mains de Typhon ; éternité, à celles de Sérapis. Le même attribut $ se nomme cliez les indiens Kuri : Cest l'un des emblèmes de Wishnou , dont il signifie le culte. Souvent ce signe était profondément gravé sur les pierres tumulaires des Lithuaniens;*, en Poméranie, en Lusace et, selon le témoignage de Wormius, jusqu'en Danemark, où les frontières slaves et celles des Normands se touchaient, on trouve souvent de pareils tumulus , couverts d'inscriptions runiques et décorés de la def mythique de Viélona. (Voyez Monumenta Danica,)

La fête des Aïeux était célébrée par les Lithuaniens et par les Russes dépendants de la Pologne. Le mot slave Dziady, qui sert à la désigner, signifie ancêtres, vieillards ou mendiants ; tandis que le mot lithuanien Chaultyares, voulait dire fête des entrailles noires, à cause de la couleur des mets que l'on préparait pour les défunts. Ces mets étaient au nombre de douze ; on les plaçait sur une table couverte d'une nappe grossière; les boissons étaient disposées dans des amphores autour de la salle do banquet : on s'assemblait en silence.

Alors, dans Tabsence d'un Faîdeloté^ mage, ou prêtre lithuanien, le vourchaitis, le plus ancien de la famille ou de la commune, connaissant les formules sacrées du rit des Aïeux , foisait l'invocation en ces termes :

« Ames des trépassés, dont cette»maison se souvient, alewl et aïeule, père et mère, parents, cousins et amis , |e vous invite an banquet de tous les ans, désirant qu'il Tous soit agréable. Tout ceci vous est destiné; mangez et buvez. »>

Puis , après quelques instants de silence, lorsque l'invocation avait produit sop effet, et lorsqu'un frisson involontaire avertissait les assistants de la présence des esprits , ie mage ajoutait :

K Asseyez-vous , et faites votre repas avec le consentement de la Divinité. »

A ces mots succédait un nouveau silence , durant lequel les morts aspiraient la vapeur qui montait au*de8sus dûs plats fumants et nxNiiUaient leurs lèvres dans le^ coupes pleines et les vases consacrés. Dans ces moments , le moindre bruit était consid^é comme un présage funeste ; l'aboiement d'un chien, le tintement d'une cloche, le cri d'un oiseau suffisaient pour i€tét le troulile dans l'Ame des convives : car on savait que les esprits désertaient aussitôt la salle et retournaient dans leurs tombes, pour ne plus reparaître qœ l'année suivante.

Ije repas fini, le mage leur faisait en ces termes ses adieux , au nom de rassemblée : « Partez, âmes des trépassés ; mais, avant, donnez-nous votre bénédiction, et donnez la paix à cette denteure : allez où le desti» vous attend , et souvenez- vous de ne feire aucun dommage à nos jardins ni à nos champs, à nos maisons ni à nos pâturages, s'il vous arrivait de les traveirser avant la fin de l'année. »

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C'était donc une manière de conjurer les esprits, deprecari, comme disaient les Latins, au moyen des mets et des offrandes ; un contrat passé avec les morts, au moyen duquel on s'affrancbissait pour une année entière des tributs qu*ils ne manqueraient pas de prélever eux-mêmes sur les moissons et les troupeaux des vivants, si l*on négligeait de se les rendre favorables. Malheur au propriétaire ou fermier qui oserait exclure de sa métairie ou de son château la fête des Aïeux ! ses granges seront brûlées par la foudre, ses récoltes écrasées par la grêle, ses 1>estiaux frappés d'épizootie : la rancune des dieux se mesure à Topulence des hommes. Après le festin des morts, le repas des vivants. Les hommes se retirent pour quelques minutes, et les femmes, de concert avec les Valdelotes, enlèvent les plats , retournent la nappe et couvrent la table des mets les plus exquis , de gâteaux de froment marqués d'un pémixlos^ de vases de lait et d'hydromel. Alors commence un repas qui se prolonge Jusqu'au lendemain. Les prianières coupes sont épanchées sur la terre en guise de libations; et tous les convives, hommes et femmes, maîtres et serviteurs, doivent successivement porter la môme coupe à leurs lèvres : ce qui rappelle la circumpotatio des Romains. Puis , les mets oonsacréi sont déposés aortes tombeaux des morts, dans les temples et les cimetières, où les pauvres de la commune, qui portent aussi le nom de dziady, viennent les recueillir, en participant ainsi au régal des Aïeux. L'usage d'offrir des mets consacrés aux dieux remonte à l'antiquité la plus reculée. De tout temps les prêtres s'«n accommodaient, et les consommaient pieusement à l'intention de leurs fidèles ; on en voit de nombreux exemples dans le Livre de Daniel. Cet usage se continue encore aujourd'hui chez tous les idolâtres. Ils portent des viandes préparées sur les tombeaux de leurs morts, et les y laissent. Des Indo-Chinob s'étant aperçus que les soldats hollandais trouvaient ces mets funèbres de leur goût , les empoisonnèrent à plusieurs reprises , et dès lors les morts de leur nation n'eurent plus de convives étrangers à leur table. L'antiquité d'Homère et d'Hésiode est toute remplie de ces Festins des morts.

^ La veillée des morts. — Souvent les poètes , au lieu de chercher daas le monde extérieur ou dans le domaine du merveilleux la source de leurs inspirations , dirigent sur eux-mêmes cette faculté intuitive qui leur permet de sldentilier aux passions d'autrui; souvent ils entreprennent de retracer l'histoire de leur propre vie, qui n'est pour la plupart d'entre eux que l'histoire-intime de leurs pensées et de leurs sentiments.

Alors nait le drame individuel ou subjectif , ce drame éternel et le plus vrai de tous, qui se passe dans le cœur de l'homme , dont le poète est en même temps le héros et le narrateur. Alors il compose ce livre de la vie, dans lequel il vient jour par Jour, feuillet par feuillet , sous le rayonnement immédiat des circonstances extérieures, tracer le tableau de ce monde plein dç trouble et d'agitation qui se trouve au dedans de lui-même. Chaque poète de génie a composé son drame intime, cette biographie du cœur beaucoup plus attachante que les récits des passions et des faits supposés : Chateaubriand , dans René; Byron, dans Childe-Harold et Manjred ; Goethe , dans Faust et ff^erlher ; Miçkiewicz , dans les Aïeux. Si ces ouvrages nous intéressent plus vivement que tous les autres , c'est que nous y voyons l'homme lui-même, l'homme avec toutes ses hésitatiODs et ses faiblesses , qui nous parle sans cothurne et sans masque tragique , pour nous montrer à nu les palpitations d'un cœur tressaillant de

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