LA FUITE
La guerre éclate, il est parti; un an s'écoule, il ne revient pas »^.
C'est que sans doute il a péri. ;Mademoiselle, c'est grand dommage de vosjeunes années ; le prince vous fait connaître par un messager ses desseins amoureux.
Le prince fait bonne chère dans le château; mademoiselle pleure dans la cellule.
Ses paupières, jadis deux éclairs, aujourd'hui sont pareilles
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à deux sources troublées;sesjouesJadis une lunepleine,aujourd'hni sant pareilles au croissant amaigri. Ma fille! prends bien soin de tes charmes^ prends garde à ta santé !
Sa mère se tourmente, soucieuse ; le prêtre fait proclamer les bans.
Les convives accourent avec faste, avec bruit : <« Ce n'est pas à Tautel qu'ils me conduiront, c'est au cimetière ! ils dresseront ma couche dans le cercueil '7. Puisqull ne vit plus, je mourrai ; et toi aussi, ma mère, la douleur te tuera! »
Le prêtre s'est assis dans le confessionnal. Il est temps, ô ma fille ! d'aller à confesse.
La commère vient, c'est un vieiè oracle. « Chasse le prêtre, chasse le vieux bedeau ; Dieu et foi, songe et chimères !
« La commère a des remèdes pour tous les maux; la commère sait bien des secrets : la fougère ades fleurs, le tussilage a des feuilles, l'épouse a les dons de Tépoux. Je viens composer des charmes tout puissants!
« Tresse ses cheveux en serpent , attache ensemble les deux bagues, tire du sang de ta main gauche ; nous adjurerons le serpent, nous soufflerons à travers les anneaux : il faut qu'il vienne et t'emporte avec lui. »
La demoiselle commet le péché, le cavalier se hâte; on invoquait le fantôme, et le fantôme arrive : il entr*ouvre déjà sa demeure glacée. Mademoiselle ! mademoiselle ! n'est-ce pas un revenant?
Le silence, le sommeil régnent dans la cour du château ; la demoiselle veille toujours... Minuit sonne à l'horloge; les sentinelles se taisent, la demoiselle entend le galop d'un cheval : le mâtin, comme s'il avait perdu la voix, grommelle tout bas et se tait. La petite porte s'ouvre en grinçant, quelqu'un marche dans les longs corridors ; trois portes s'ouvrent d'elles-mêmes l'une après l'autre : un chevalier tout en blanc paraît et s'assied sur la couche.
Le temps passe, délicieux et rapide. Le cheval a henni, le
hibou a gémi^ Thorloge a frémi. « Adieu ; l'heure m'appelle, mon cheval m'attend; : viens plutôt ,Uève-toi, monte en croupe, et pour l'éternité sois à moi I sois à moi ! »
La lune brille, le cavalier galope à travers champs et bruyères. Mademoiselle, mademoiselle, si c'était un revenant!
Le destrier les porte comme le vent à travers le bois sombre ; seulement une corneille, effrayée de leur passage, s'assied de loin en loin sur un if desséché : les yeux du loup scintillent çà et là dans les broussailles.
« Au galop , mon coursier ; au galop ! au galop ! déjà la lune descend de son trône de nuages : avant qu'elle ne descende, il nous faut franchir dix rochers, traverser dix rivières et monter dix montagnes. Le coq chantera dans une heure !
— Où me conduis-tu ? — Chez moi; ma demeure est sur la colline du roi Mendog; le jour, le chemin est libre à tous; la nuit, nous voyageons sans qu'on nous voie. — As-tu quelque château * ? — Oui, un château-fort, et sans issue. — Mon ami, modère un peu ton cheval; je puis à peine me tenir sur la croupe. — Alors, ma chère, tiens-toi de la main droite au pommeau de la selle. Mais qu'as-tu dans cette main? est-ce un écrin précieux? — C'est la Journée du Chrétien. — Il n'est plus temps ; nous sommes poursuivis : entendstu les plaines retentir sous les pas de leurs chevaux? Un abîme est là, devant nous; jette ce bouquin inutile : vois, je lance mon coursier. »
Le cheval, comme s'il était délivré d'un énorme fardeau, franchit vingt toises de bruyères.
De détour. en détour, ils traversent un marais; le vent souffle au désert, une flamme errante les devance comme un
* Zamek v^at dire en même temps château et serrure, 11 y a dans rorigioal une serrure sans loquet, Nous regrettons de n'avoir pa rendre par an équivalent ce double sens, qui dans la traduction perd tout son mérite.
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guide et saute de sépulcre en sépulcre : sur son passage^ elle laisse une trace bleuâtre^ et le cavalier la suit sans relâche.
« Quel chemin^ mon ami! il n'y a pas ici de trace humaine. — Tout chemin est bon pour les fugitifs; devant le danger^ on court commeon peut. 11 n'y a pas de trace humaine sur mes terres^ car je ne laisse point entrer les piétons; des attelages superbes amènent le riche : le pauvre est apporté par des serviteurs.
u Au galop , mon cheval, au galop ! Taurore luit aux régions orientales, la cloche sonnera dans une heure; avant qu'elle n'ait sonné, nous avons à franchir deux rochers, à traverser deux rivières, à monter deux montagnes : le coq chantera dans une heure.
— Mon ami, serre donc la bride ; le cheval a peur, il fait un écart : il y a tout plein de rochers et d'arbres sur la route, il peut m^accrocher à un arbre. — Ma chère, quels sont ces cordes etces chiffons qui pendent?-^ Mon ami, c'est le scapulaire et le chapelet. ^ Maudite corde I elle fouette sans qu*on y pense les yeux du cheval. Vois comme il tressaillit; il va s'abattre ma chère : il faut jeter ces bagatelles.)»
Le cheval comme débarrassé de sa frayeur, enjamba cinq lieues de chemin.
« Quel est ce cimetière, mon ami? — Cest le mur d'enceinte de mon château. — Et ces croix, ces tombeaux? — Ce ne sont pas des croix; ce sont les flèches des tourelles. Nous franchirons l'enceinte et le seuil, car notre chemin aboutit à l'éternité.
« Halte, halte ! mon cheval; avantquele coq n'ait chanté, tu as franchi des rivières, des rochers et des montagnes sans nombre : et voilà que tu trembles en arrivant? Je sais ce qui te fait trembler, la croix * nous fait mal à tous deux.
« Krzyz signifie également la croix et les reins; J*ai préféré la première acception, car dans ane traducUon même interlioéalre, U m*eû t été impoMiliie de placer ie mot technique et barbare de lumbago,
50 POÉSIBS DIVERSES.
— Pourquoi t'arrètes-4Q^ mon ami ? la froide rosée m'a trempée^ la brise matinale souffle et me saisit; couvre-moi de ton manteau^ car je tremblede froid, — Prends ma tète dans tes deux mains^ ô ma chère^ et pose la sur ton sein ; mon front brûle : il brûle et pourrait échauffer des pierresJ
« Quel est est donc ce clou d'acier? — C'est la croix que ma mère m'a donnée. -* Cette croix aiguë comme une flèche me blesse le visage, me déchire les tempes ; arrière ce clou d'acier! »
La croix tombe à terre et disparaît.
Le cavalier prend alors la demoiselle dans ses deux bras ; sa bouche, ses yeux lancent des flammes, le cheval rugit d'un rire d'homme, ils franchissent les murs au galop : les cloches sonnent, le coq chante. Avant que le prêtre ne Boit venu dire la messe basse, cheval, cavalier, demoiselle, tout s'est évanoui. Le cimetière est muet, les croix debout sur les pierres prosternées ; une seule tombe sans le signe rédempteur semble fraîchement remuée...
Le prêtre s'arrêta longtemps sur la tombe et dit la messe pour deux âmes» 8.
LE MORLAQUE A VENISE.
(Imité da serbe.)
Aprèsavoir dépensé mon dernier sequinet lorsqu'une perfide sirène m'eut trompé, je m'en allais tout triste; un Italien me rencontra et me dit : « Viens, Dimitri, nous irons à la ville des mers, nous trouverons plus de belles filles et plus d'argent dans ses murs que de pierres dans tes montagnes.
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u Les soldats y sont habillés d'or et de soie ; ils boivent bien et s'amusent mieux encore : ils te donneront à manger, à boire, une solde , et riche te renverront chez toi ! A ton retour un galon d'or brillera sur ta kourtka, et ton sabre turk pendra sur un cordon d'arçent.
« Quand tu paraîtras dans le hameau , leâ femmes, sur ton passage, se presseront aux fenêtres ; et , quand tu t'arrêteras en chantant sous les fenêtres, elles te jetteront des bouquets dans le tchapka. Viens, viens, Dimitri, nous monterons sur le vaisseau de pierre, nous nous ferons citadins et nous serons riches. »
Insensé, je me laissai persuader ; je quittai ma patrie, moi montagnard, et je montai sur ce vaisseau de pierre qu'on appelle Venise. Ici, je seus le poison dans le pain quotidien, je cherche en vain la fraîcheur dans l'air envenimé. Plus de pensée sérieuse, plus de liberté ; je meurs garrotté comme wn dogue à la chaîne.
Quand je conte mes soucis aux jeunes filles, les petites folles rient de mon accent étranger. Ici, même les montagnards, mes compatriotes, ont adopté une nouvelle langue et des mœurs nouvelles... Je suis comme un arbre transplanté vers le milieu de l'année ; le soleil brûle son écorce et le vent disperse son feuillage.
11 est doux, sur la montagne, de rencontrer un visage de connaissance. Là, c'étaient tous de vieux amis. « Salut! s'écriaient-ils, salut au fils d'Alexis! » Ici, je ne rencontre aucune figure amie ! Je suis comme la fourmi élevée dans les bois que le vent jette au milieu d'un étang glacé !
Bioskou,»»