‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 21 sur 161 · ROMANCERO · texte numérisé non relu

ROMANCERO

Elle s'en revient satisfaite du conseil. En rêvant les douceurs d'un nouveau mariage^ elle ne craint plus le fantôme; car elle arrête dans sa pensée de ne jamais l'évoquer en aucune circonstance : et^ contente de sa décision ^ elle sort comme eùe était entrée^ courant à la maison sans rien dire à personne. Elle court à travers champs et forêts ; elle vole ^ralentit son pas^ écoute et réfléchit^ il lui semble que quelqu'un la poursuit^ en lui disant tout bas : « C'est moi^ ton mari^ ton mari ! y> Un silence profond règne à l'entour. Elle écoute^ réfléchit et demeure immobile. Puis elle part^ elle s'élance; ses cheveux se dressent sur sa tête, elle n'ose se retourner, car elle entend gémir dans les buissons cette voix, répétée par l'écho :

« C'est moi, ton mari, ton mari ! »

Dimanche approche; le jour du mariage arrive. A peine le soleil s'est-il levé, les deux jeunes gens sont sortis dans la plaine.

La maîtresse, conduite à l'autel par un cortège de jeunes filles, s'avance au milieu de l'église et prend le premier bouquet; elle le présente à l'assistance, en disant : « Voici des fleurs de lis dans mon bouquet. Â qui sont-elles? Qui sera mon époux, mon amant? »

L'aîné des deux frères s'élance de la foule; la joie éclate sur ses traits, il saute et frappe dans ses mains : « Vous êtes à moi, voici mes fleurs! Parmi les calices des lis se trouve un nœud de rubans; c'est ma devise, ce sont mes rubans, mes couleurs : ce bouquet est à moi ! à moi ! à moi ! à moi ! — Tu mens, s'écrie le second ; au sortir de l'église vous pourrez voir la place où j'ai cueilli ces fleurs. Je les ai trouvées sur le pré, non loin du ruisseau , sur la tombe du bosquet. Je vous montrerai la source et le tombeau ; ce bouquet est à moi ! à moi ! à moi ! à moi ! y> Les deux mauvais frères se disputent; celui-ci affirme.

l'autre conteste. Les glaives sont tirés ; un combat s'engage, ils s'arrachent le bouquet, en disant : « A moi ! il est à moi! »

Soudain les portes de l'église s'entr'ouvrent avec fracas. Le vent a gémi; les cierges sont éteints : un fantôme en linceul apparaît. On reconnaît son armure, sa démarche; il s'arrête, tout frémit, il regarde obliquement, et crie d'une voix sépulcrale : « A moi le bouquet, à moi l'épouse! Ces fleurs sont cueillies sur ma tombe. Prêtre, que ton étole unisse nos deux mains ! Malheur à toi, mauvaise femme ! C'est moi, ton mari, ton mari !... Mauvais frères, malheur à tous deux ! Vous avez dépouillé mon tombeau ; suspendez ce combat sacrilège : c'est moi, son mari, votre frère ! A moi le bouquet, à moi l'épouse, à moi vous tous! En route pour l'autre monde ! »

L'église tremble jusqu'à ses fondements; les parois chancellent , la voûte craque*, la terre s'entr'ouvre : et l'église tombe dans l'abîme. Le sol la recouvre en entier; et des fleurs de lis croissent aussi hautes sur son faite que le seigneur repose profondément dans la terre «^.

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