LES TOASTS
Qu'adviendrait-il des hommes et de l'espace où les hommes sont lancés, si l'on enretiraitsubitementla lumière, la chaleur, le magnétisme et l'électricité ?
Ce qu'il en adviendrait? c'est aisé à répondre : leS ténèbres, le froid, l'inertie et le chaos ; salut donc à toi , fille du soleil, salut rayonnante Lumière " !
Mais que nous sert d'avoir au cœur une étincelle de lumière dérobée au grand foyer des mondes, si cœur et monde tout est morne, tout est glacé : salut donc à toi. Chaleur, premier besoin des hommes!
Pleins de lumière et d'ardeur, l'orage peut encore nous disperser; unir le corps avec le corps, c'est la vertu de l'aimant : salut au Magnétisme !
Ainsi, lorsque parla vertu magnétique, nous formerons un cercle immense, alors une bouteille de Lcydc à la imain nous dirons : Vive l'Électricité !
Kowno, 182Î.
56 POBSISS DIVBfiSBS.
in.
ÉPITRE A LELEVEL,
A L'OCCASION DE L'OUVERTDRE DE SON GODRS D*HI8T0IRE GÉNÉRALE A L*UNIVER8ITÉ DE YILNO, LE « JANVIER 1822.
Bcllonim causas, et vitia, et modos Ladamque Fortanas, gravesque PriDdpain amfdtias, et arma...
Perienloss plennm opos aies Tractas, et Incedit per ignés Supposltos dnerl doloso.
HoRAT.,i'.nc. I.
Objet de nos longues prières, te voilà de retour d'outre- Niémen,radieuxLelevel!Lafoulecompatriote,accourantprès de toi, te demande comme autrefois d'améliorer les cœurs, d'illuminer les esprits. Celui-là mérite peu la reconnaissance publique, dont toute la grandeur est un vaste savoir, qui, faisant sous le poids de ses écrits, plier l'échiné des libraires,étend sa renommée d'une mer à l'autre ; mais bien celui qui, supérieur aux autres par la gloire , porte encore entre frères le cœur d'un frère. 0 Lelevel, comment puis-je assez t'admirer dans cette double auréole? Également heureux dans la recherche des amis comme de la vérité, te voilà, à peine sorti de l'adolescence, objet d'envie pour les sages vieillards ; ton nom, franchissant les barrières posées par Chrobry *», s'est révélé aux judicieux Teutons et aux Français intelligents : et si tes fidèles Lithuaniens te portent toujours le même culte, que nos voix et nos mains en témoignent.
Les élèves, se pressant à tes leçons, se rappellent les prodiges accomplis il y a trois ans, lorsque, par ton art miraculeux, tu évoquais les ombres grecques et romaines du fond de leurs tombes. Elles se lèvent, se dessinent sur ton
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miroir magique; le cimier de Pluton >> est tombé de leurs tètes; et les masques d'acier sous lesquels^ vivants^ ils cachaient leurs désirs et leurs craintes^ se brisent dans tes mains. Yoyez^ c'est le penseur du Phédon, c'est le vainqueur des Perses; nous mesurons les profondeurs de leurs âmes, les dédales de leurs pensées. Là, une étincelle d'en haut; ici, les semences du pouvoir. Agrandie au souffle puissant du destin, l'étincelle s'enflamme; et la semence produit un géant qui remplira le monde. C'est ainsi que les génies sublimes s'emparent de l'humanité; le présent s'efface devant leur majesté morte : tels êtres qui reposent encore dans le sein nébuleux de l'avenir, porteront le reflet de leur gloire ou les cicatrices infamantes de leur mépris. Mais il est aussi grand de régner sur le monde que d'apprécier les splendeurs d'un grand règne.
Souvent une ville s'abîme dans des profondeurs souter^ raines, le soleil même se couvre d'un crêpe lugubre, les ondes vomissent des flammes; les témoins de faits pareils sont nombreux^ et bien peu cependant savent en pénétrer l'enchaînement : mais ceux-là sont plus rares encore qui, rapprochant les faits isolés, savent expliquer comment une cause semblable engendre des effets divers, comment un phénomène souterrain peut bouleverser la face des mers et révéler des perturbations dans les astres.
En nous élevanttoujours plus haut, passons de la nature morte à la nature animée, dont l'humanité constitue la synthèse, et les esprits forment les éléments. Mais ici, comment remonter aux principes, relier la chaîne des conséquences? Ici, nous sommes éblouis par la diversité des aspects; ici, la pensée, guidée par les témoignages étrangers, voit à chaque instant le chemin manquer sous ses pas : et la belle vérité, trop avare de ses rayons, daigne à peine à nos yeux entr'ouvrir ses longs voiles. Tel la considère, et pourtant ne la voit pas. Depuis l'enfance, nous apprenons à la mécon-
naitre; sitôt qu'il nous est donné d'entrevoir^ des maîtres viennent suppléer à la faiblesse de notre vue^ et nous appliquent sur les yeux des verres de leur façon, àtravers lesquels on voit mieux et plus loin, mais qui teignent tous les objets de la couleur que Tinventeur leur a donnée dès le principe : c'est pourquoi nous rapportons leurs teintes mensongères et les défauts de notre propre vue aux phénomènes extérieurs. Homme! éternel esclave! non*seulement tes perceptions, mais tes idées mêmes dépendent toiigours de ce qui n'est pas toi ! Enfant, les préjugés héréditaires ont nourri ta pensée , jeune homme, les entraves de Thabitude la compriment ; tu crois souvent avoir enfanté une idée, et tu Tas sucée dans le lait maternel, ou bien ton maître en a saturé tes oreilles, en mêlant toujours son âme à tes aliments : et quoi que tu fasses, on devine à chacun de tes actes que ton fleuve natal c'est le Niémen; ton pays, la Pologne; ton univers, l'Europe !
Mais le soleil de la vérité ne connaît ni aurore ni déclin. Egalement favorable à toutes les races d'une nation, et partageant sa lumière àchaque contrée, à sa hauteur hommes et pays sont frères. Celui qui veut contempler sa face éblouissante, ne doit conserverque l'essence pure de l'humanité, et dépouiller tout ce qu'il doit aux autres : tous les emprunts et les dépôts étrangers.
Le ciel condamne l'historien à de pareils travaux ; beaucoup les entreprennent , mais qui donc pourra leur suffire? celui-là seul en qui se rencontrent, par un heureux prodige, l'inspiration divine avec le labeur de l'homme des champs. Évitant le tumulte des passions, les embûches de l'égoïsme, du milieu delà nuit qui l'environne il saura s'élever au-dessusdes étoiles ; de là, il nous avertira sur quel point se prépare l'orage qui menace les peuples : ou bien se plongeantdans les abîmes du passé, fouillant les ruines écroulées des siècles, il en extraira l'or natif de la vérité. 0 Lelevel ! chacun de nous
SCOLAIRES. r)9
peut dire avec un juste orgueil que ces qualités, tu les possèdes; remplissant aujourd'hui les saintes fonctions de l'historien, dis-nous ce qui fut, ce qui est, ce qui sera.
La première image de l'état social nous apparaît entre les rives de l'Euphrate et les crêtes du Liban. C'est là que sur des plaines libres de tout partage, les peuples se fondent en un grand corps; mais bientôt des oppresseurs leur imposent un joug humiliant, les cités sont entouréesde remparts, et les peuples chaînés de chaînes.
Ailleurs, parmi des îles et des détroits sans nombre, le Grec aux formes exiguës organise des républiques, semblable en son activité, aux insectes remuants, adorés des Myrmidons '^ dont à juste titre il tire son origine.'.Réfugié dans des villes hospitalières qu'il enrichit de son industrie, il donne aux dieux étrangers son indigène empreinte ; et les premiers temples qu'il élève sont ceux de la Grâce et de la Liberté, ses aimables aïeules, descendantes des cieux. Le cœur enflammé de leur double inspiration, le fils des Hellènes s*élance aux combats , à la chaire , à l'amour, aux chants des rhapsodes, aux jardins du Lycée.
Mais déjà le croissant des Mèdes se lève à l'Orient. Le monde se prosterne devant l'idole sanglante; chassé par le claquement du fouet monarchique , un troupeau d'esclaves descend du Kaukase. Xerxès détruit des générations et rase des cités, enchaîne les vagues delà mer, inonde le continent de peuplades nouvelles. Soudain la foudre part d'un nuage Spartiate, les peuplées s'entr'ouvrent, et la mer engloutit les vaisseaiix ^(f^ngers.
L'Europe, ayant ainsi échappé à son désastre , veut à son tour châtier l'Asie réfugiée chez elle, l'Asie dont le front s'est penché smrdes tapis de Perse et dont les armes brisées sont tombées de sa main trop débile. C'est dans cet assoupissement voluptueux qu'elle est surprise et chargée de chaînes par les bergers de Tibur, par la race de la louve italique.
60 POBSIBS DIVERSES.
Toujours inquiets, formés par leurs propres querelles, soit ruse ou violence, à détruire leurs voisins; constants agresseurs, au milieu de la paix ils exercent leurs bras à des luttes nouvelles : ou bien , s'entre-déchirant eux-mêmes, ils ne sont d'accord que lorsqu'il s'agit de spolier un ennemi. Mais lorsque les rivaux viennent à lui manquer, l'athlète prend de l'embonpoint et s'énerve dans l'oisiveté. Un tyran venge sur Rome le sang du monde entier, et le moude romain n'est plus qu'un cadavre géant, frappé au cœur par son esclave.
Qui saura dans ses dépouilles sanglantes éveiller un soufOe nouveau ? C'est vous, vous, fils ardents des glaciers Scandinaves! Ici , le seigneur tout bardé de fer, la lance au poing et le rosaire à la ceinture, dévoué à son Dieu, à sa dame, à la gloire, convie ses vassaux au banquet sous le portail gothique. Les jeunes paladins, en brisant des lances ou courant les bagues, obtiennent les couronnes et les sourires des dames, au son de la harpe des troubadours. Un cœur plus tendre que le nôtre brûle sous leur armure d'acier; eux les premiers .évoquent des cieux l'amour fidèle, l'amour ignoré de l'Hébreu spiritualiste et du Grec sensuel. Eux enfin, quand le frêle édifice des lois croule de toutes parts, l'étayent avec leur foi de chevaliers. Jaloux de redresser les torts ou de mériter les faveurs des belles, ils s'aventurent à travers l'Océan ou les déserts, apportant des combats lointains « un peu d'amour et beaucoup de couronnes; » ou bien sur les rives du Jourdain ils achèteiito^ leur sang la palme du martyre. Cependant des abbés sl!)IKj^tt|^:dlk^ leurs châteaux; le prêtre accourt au monastère etmreligiebse au couvent : les rois tombent de leur trône au bruit de la bulle romaine, et Rome ceint encore une fois le monde de ses bras immenses.
Chez les peuples dont l'édifice social repose sur des garanties, les chartes stipulent les rapports entre maîtres et
serriteuTS. Telle est la charte que la verte Albion écrit sur ses campagnes^ et celle que nous donnent les rois Jaghellons m.
Mais dans d'autres [contrées ^ le pied du chef de TÉtat courbe jusqu'à terre le front du vassal insolent. L'Espagnol fait plus; des bassins de Cadix il atteint aux confins des mondes inconnus. Cest là qu'il se rend chaque année pour déceler de nouveaux trésors^ en menaçant l'Europe de lui donner des fers. A rencontre de ses vœux^ d'autres pouvoirs se liguent; saisissent leurs glaives et contractent des alliances. Alors la diplomatie^née dans les ténèbres, étend sur le monde ses bras de polype. Qui veut garder son avoir ou s'emparer du bien d'autrui, doit avoir toujours l'œil aux aguets, le glaive sans cesse hors du fourreau. De là, défiance mutuelle, incessantes alarmes, luttes, fortunes subites et chutes inattendues. Les peuples et les terres, consi^ dérés désormais comme apanages de princes, sont découpés, vendus, légués, distribués; les gardiens deviennent les loups du troupeau, ou bien on s'arrondit au détriment du prochain.
C'est ainsi que tout se passe en Europe, avant que les laves n'aient mûri sous les cratères du volcan parisien. Là, ce sont les plaintes repoussées, l'oppression héréditaire, l'étemel conflit du temporel et du spirituel, les errements du penseur, les ardeurs inassouvies des jeunes cœurs, l'orgueil des maîtres, la furie des esclaves déchaînés; et comme la terre enceinte de germes contradictoires enfantait jadis les Pythons aux corps monstrueux, ainsi du chaos des idées et des désirs immenses naît Thydre révolutionnaire des Gaulois. C'est en vain que la violence la brise et l'enterre dans le sable ; les dents du dragon produisent encore des vengeurs. Là, une bande d'ergoteurs se lève ; les uns parlent de reconstruire sur la terre la cité de Platon : les autres font déposer les trésors en monceaux, afin de pouvoir les gaspiller tout à leur aise.
62 POÉSIES D1VEBSES.
Après avoir fait plier ou tomber la tête de leurs adversaires, baignés d'un sang fraternel, ils vont verser celui de l'étranger. De l'ère démocratique s'envole l'aigle impérial, l'étoile des légions polonaises se lève sanglante ; et maintenant, bien que les géants de l'ouest soient terrassés, leur sang peut encore féconder la terre **...
Où suis-je, Lelevel? quelle envie m'a porté sur des mers encore trop nouvelles pour mes faibles avirons ? Insecte infime saisi d'une ardeur d'aigle, d'où me vient l'audace d'imiter le vol savant de ta pensée ? Poursuis donc; car dans le cercle des historiens polonais, déjà grand, tu seras le premier ! Toi qui défends aux livres de mentir, et du sein même des mensonges fais jaillir la vérité, tu connais mieux que personne les immensités de ton art, la douceur savoureuse de ses fruits. De cette voix, dont tu sais si bien éveiller les acclamations et les applaudissements, dis-nous comment on doit gravir la montagne d'où, si jeune encore, tu nous éclaires. D'un œil indulgent appelle nos esprits inférieurs sur les saintes hauteurs habitées parle tien. Maintes couronnes plus dignes te furent décernées ; ne dédaigne point celle que t'offrent des élèves reconnaissants : et pardonne s'ils ont osé t'emprunter les fleurs qui la composent.
L'ÉTAPE D'UPITA \
(Journal de voyage).
«... Upita, jadis chef-lieu du district, aujourd'hui bourg malpropre. Une chapelle, quelques masures juives, des champignons en pleine croissance sur les marchés, jadis populeux; une colline jadis fortifiée, aujourd'hui défendue
* Prononcez : O upita.
SCOi.AIBES. 63
par l'ortie et le chardon , des murs en ruines : sur Tancien emplacement du château^ un misérable cabaret sans fené* ires et sans toit
a D'ennui, je me mets à considérer les figures, et je prête Toreille aux entretiens des hommes attablés avec moi. 11 y en a trois. Le premier est un yieillard aui cheveux grisonnants; la tête couverte d'un bonnet carré comme en portaient les confédérés de Bar, penché sur Toreille avec un certain air de crânerie : une moustache du temps des Augustes polonais *^. Un surtout aujourd'hui blafard, (car il est difficile de deviner quelle était sa couleur au temps de sa jeunesse) un sabre turk à la ceinture '7. A côté du vieux, un beau jeune homme se dandine sur le banc, en habit de drap coupé d'après la dernière mode; il passe sa main dans ses cheveux, rajuste son faux-col, et s'amuse alternativement avec les deux glands de ses bottes. 11 raille avec esprit son voisin, dont la cape or^ée d'une croix rouge annonce un homme d'église» Le juif >^ complète le personnel du car baret. L'homme au sabre turk dit à son hôte : ce Ici^ juif! jejveux te faire grâce. A quoi bon molester les honnêtes juifs le jour même du sabbat? Écoute, œmpère; je veux parier avec toi qu'aussitôt que Sycinski sera porté au cimetière^ nous aurons un broc d'hydromel. Pas vrai, mon voisin? » Le cabaretier remua sa barbe en signe d'adhésion. J'écoute avec un redoublement de curiosité. Quoi ! Sycinski ! à Upita même ? Nom tristement célèbre '9 ! « De quel cadav)^, dis-je, est-il question parmi vous, et de quel Sycinski? ^ Du vrai, du fameux Sycinski ! me répond le confédéré de Bar ; je vais vous conter la chose ab ovo. Sur ce lieu même où nous voyons aujourd'hui une hôtellerie juive, s'élevait Le manoir du défunt, fier de ses terres opulentes^ de ses puissantes eonnexionSy de sesclients* innombrables; et partant d'un essaim
* Les Polonais de vieille roche mcleut de nombreux macaroQîsmeâ laUosàleor langage, même parmi la petite noblesse ou le peuple. Toutes
64 POÉSIES DIVBRSBS.
d'électeurs parasites^ qui ne demandaient pas mieux que de lui Tendre leurs votes. Sycinski était le dictateur de chaque diétine *, supplantait des patriciens plus méritants et pins âgés. Mais cela ne lui suffisait pas; il aspinûl plus haut et plus loin : une vanité par trop biscornue commençait à lui crever les yeux. Vint la séance d'élection **. On arrangea le compère; car lorsque^ déjà certain d'être élu, il se proclame nonce ***, remercie la noblesse, invite à dîner, et fait sesmalles pour laMazovie, on dépouilleleftimtcm*'^, et Sycinski tombe soudain à quatre pattes, agitatus fitriis et impotens ira. Il jure de tirer vengeance de la noblesse. Oseelus! o dirœ! Il donne un diner; la cohorte abusée s'assemble, les tables plient sous les plats, le vin coule à torrents, la plèbe fait bombance. Mais le philtre délayé dans la lie trouble soudain les tètes; la joie cède aux cbicanes insensées, puis viennent les querelles, le tapage : c'est une vraie Babel. L'injure appelle le bâton, le bâton provoque le sabre; peu soigneux de leurs prunelles, de leurs côtes, frappant d'estoc et de taille, Tros Rututusve/uat, tous se sont entr'égorgés. Mais l'empoisonneur ne jouit pas longtemps de l'impunité ; car le feu céleste l'a consumé dans sa maison avec toute sa parenté : comme cet autre Ajax scopulo infixus aeutOy expirons flammas. 0 terrible, mais juste châtiment 1
« — Amen! y> dit le sonneur de paroisse. L'agronome en habit noir compare ce récit au blé dans un tamis; et, après avoir fait passer cette paille fabuleuse au van de la railles citaUons en laogae étrangère, introduites dans le texte polonais de Bfiçkiewicz, sont imprimées en ietlres italiques.
* Comices provinciaux.
** Ces termes parlementairts étaient en usage en Pologne dès le dixième siècle.
*** Les nonces étaient les élus de la noblesse, les députés étaient envoyés par les villes et les communes.
**** Le scrutin.
SGOLAIAES. 65
lerie, pour en extraire le grain précieux de la vérité , il termine par cette observation : « Monseigneur le grand-maréchal, avec lequel tous les jours je prends mes repas , et qui possède tout un grenier de bouquins, toutes les fois qu'il fait mention de Sycinski , s'écrie que les rois eurent les mains liées par lui seul.
« De ces mots du maréchal, le capable agronome déduit judicieusement qu'il ne s'agissait plus là de diétines ni d'élections, mais d'une guerre. Contre qui? A quelle époque? Questions ardues et sans solution. Contre les Turks ou lesSuédois peut-être ; Sycinski a probablement attiré le roià Upita, l'a livré entre les mains des agresseurs, et tué roi et patrie.
« 11 veut argumenter plus loin ; mais l'homme à la croix rouge l'interrompt d'une voix rauque et d'un regard farouche : « n est, certes, bien déplorable que les sonneurs veuillent endoctriner M. le curé, ouïes jeunes gens faire la leçon aux vieillards. Je vous le conterai, moi, comme le mieux informé. Ce n'est diétine ni guerre qui appela la foudre des cieux sur la tête de Sycinski ; mais l'impiété. S'étant apostasie, le maître de céans a fait, comme on dit, main basse sur du bien d'église. Il ne payait jamais les dîmes, ne fréquentait point la maison de Dieu , chassait les paysans au travail les dimanches et jours de fête ; l'évêque l'a plusieurs fois admonesté dans ses mandements , puis excommunié du haut de la chaire : le Sycinski s*en moquait. Le jour même de la Fête-Dieu, vers midi, tandis qu'on disait la messe à la chapelle, il fit creuser un puits. Il en tira sa ruine et celle de toute la contrée ; car il en sortit une telle quantité d'eau, que les champs détrempés, autrefois tout inondés de froment, se couvrirent de fougeraie, et les prés devinrent des fondrières tremblottantes. Sycinski, M. le juge * nous l'a très-bien" dit, fut tué par la foudre.
Joge de paix du district.
66 POÉSl£S DIVEBSES.
sa maison brûlée, sa progéniture extirpée. Le cadavre frappé de malédiction est encore dans son intég;rité ; la terre répugne à le recevoir, les vers craignent de rentamer. N'ayant pas trouvé de repos en terre sainte, il traîne par les rues, en véritable revenant qu'il est; car souvent un pauvre, le prenant au cimetière, le porte au cabaret le jour du sabbat, afin d'en effrayer et de rançonner le juif. ))
« Il se tait, et| entr'ouvre la closion du cellier. Le corps du défunt, hideux, amaigri, paraît devant nous. Ses jambes osseuses et noires s'allongent en échasses; ses bras sont croisés sur les côtes, son visage profondément cave et tordu. La fumée squalide de la mort a desséché ses joues; çà et là brille une dent à travers sa bouche corrodée. Du reste, tout son corps intactsemble avoir gardé une apparence assez voisine de la vie. Sa tête a conservé son étrange expression; et comme un vieux tableau laisse transpirer, à travers l'enduit des siècles, les traits primitifs de son modèle, ainsi cette figure, bien que le rayon de la vie en soit disparu, pourrait, à celui qui aurait connu Syçinski vivant, faire reconnaître Syçinski mort. Du premier coup d'œil on y voit quelque chose qu'il est impossible d'exprimer par des paroles. La farouche contorsion d'un visage où le crime a passé, semble encore figer la menace sur les traits du cadavre ; une joie perfide les contracte d'un affreux sourire : sur le front, la fureur d'un assassin, l'orgueil, dans la courbe des sourcils. Sa tête rentre dans ses épaules voûtées, comme si le poids de l'ignominie l'écrasait contre terre; ou commç si, forcément arrachée à l'enfer, elle voulait par force y retourner.
« Si la caverne, qui jadis fut habitée par le crime, quand les hommes l'ont détruite ou la foudre l'a brisée, laisse encore, par sa position sauvage et son apparence monstrueuse, deviner les brigands dont elle fut la demeure ; si l'on peut à sa peau reconnaître le serpent , on peut de même à son cadavre deviner la vie de Syçinski.
SCOUilBES. C7
a CompagnoDs! m'écriai-je, je vais vous metU^o d'ac" cord. 11 n'était pas coupable d'ua seul^ mais de tous les crimes à la fois. C'est par lui que la Pologne^ ivre des poisous qu'il avait préparés, tomba dans ie délire^ c'est par lui que les mains du roi furent liées : c'est par lui que le pays fut inondé de calamités ! )>
ft U me vint cette réflexion : Que sont les histoires populaires? Gendre recelant à peine une étincelle de vérité; hiéroglyphe gravé sur des pierres enduites de mousse; inscription d'une langue évanouie ; écho de gloire porté à travers l'océan des siècles, brisé sur des faits nouveaux, répercuté sur des mensonges, digne du sourire d'un sage ! Mais avant qu'il ne sourie, que le sage veuille bien nous apprendre ce que sont toutes les autres histoires! »
Odessa, 1825.
ÉPiTRE AU DOCTEUR S***,