‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 25 sur 161 · NÂ^TURAUSTE, AVAIVT SON DÉPART POUR UN VOYAGE •SCIENTIFIQUE EN ASIE · texte numérisé non relu

NÂ^TURAUSTE, AVAIVT SON DÉPART POUR UN VOYAGE •SCIENTIFIQUE EN ASIE

0 prêtre d'Esculape ! tandis que révélant à l'Asie païenne le culte de ton dieu méconnu, tu portes à l'étranger le bienfait de la santé, tu laisses parmi les jeunes Lithuaniennes plus d'un cœur malade. Toi-même, tu ne mourras pas d'ennui ; car sous le ciel étranger, dans les ondes, sur la terre, tu seras salué par mille connaissances. Tu jettes un regard sur le peuple égayant par ses chansons les plages éthérées, et comme un roi tu connais le plus infime de ses citoyens. Est-ce un oiseau domestique , un volatile sauvage ? combien de printemps a-t-il fallu pour em plumer ses ailes? en

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quel lieu court-il les reposer? tu le sais y toi qui sais tout.

La mer qui nous effraye par le seul aspect de ses gouffres^ ne saurait attiédir ton ardeur de recherches. Tu descends sous les voûtes transparentes parmi les algues cultivées de la main d'Amphitrite^ dont la forme est plus indécise que celle des songes^ dont les couleurs sont plus changeantes que le rayon derarc-en-ciel. Cest là que tu retrouves rétoile qui ne luit que sous les mers^ la lampe éclairant les veilles du sage de Stagire, la nacelle qui fend les ondes amères d'un aviron vivant, et les sabres tranchants de Tarsenal des poissons*.

Voyage digne d'envie! là, cependant, partout une mort imprévue, cruelle et sans gloire, dresse ses embûches au voyageur. Ne nous mettons point en peine des mystères du règne aquatique; Tesprit a bien assez des arcanes de la terre. Au signal de ta baguette magique, la fontaine de science jaillira des sables d'Astrakhan ; les montagnes briseront leur écorce, pour te livrer passage et f admettre-au travail occulte des précieux métaux dans les creusets de la nature. Pour moi, peu avide de trésors, j'estime les découvertes d'un moindre éclat, mais plus riches de souvenirs. Je quitterais volontiers un schiste adamantairepour les cryptes fermées d'une clef d'améthyste.

Connais-tu leur origine? Lorsque, parmi les arbres de l'Ëden, notre père adressa le premier soupir à sa compagne, la terre s'empara de ce souffle primitif de l'amour et l'enferma dans une pierre précieuse. Ces vérités sont écrites en caractères hébreux sur un rocher ^^ , ou pétrifiées dans les archives secrètes de la terre. Prends les clefs d'Humboldt pour déchiffrer ces alphabets antédiluviens, et sois le biographe de notre planète. Ne f effraye pas des annales un peu sombres de la terre ; ses [couches , de même que les

* L'étoHe marine, la lampe d'Aristote» le naatUe et respadon.

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rides d'une vieille^ te diront le nombre de ses années. Et quand tu trouveras une erreur dans les dates ou les faits ^ interroge le mammouth comme témoin oculaire; tu le trouveras endormi sur un cèdre pétrifié. Au nom de Botanus 3< il se lèvera en bâillant des deux mâchoires; messager du passé , il secouera de ses yeux un sommeil de quarante siècles^ et te fera le récit de sa vie et de sa mort, nouveau comme un prodige, mais vieux comme le monde : véridique comme un calcul, mais étrange comme un spectre.^

Adieu ! pars , établis tes domaines dans le passé, rappelle à ta mère nature les jours de sa virginité. Moi poëte, je me sens possédé d'un nouveau désir; Tavenir est le sujet de mes colloques avec Tempyrée. Astrologue, j'ai lu dans les astres une fin joyeuse et prochaine de notre tournée. Essuyant de nos fronts la poussière du voyage, nous mêlerons au tokai vieux quelques gouttes du Niémen ; et pour être proclamé le roi des scrutateurs, il faudra le premier scruter le fond d'un verre. Alors, nous compterons tous les ennemis de la raison et de la vertu au nombre des espèces disparues, et nous causerons du départ qui nous attriste aujourd'hui comme d'un fait antédiluvien.

LE DABUER.

A FRANÇOIS MALEWSKJ, AVOCAT.

Cesse , ô mon François ! d'interroger les codes volumineux; pour aujourd'hui, lia poussière accoutumée les réclame. Fautril toujours se complaire aux images de la faiblesse et du crime, compter une à une toutes les imperfections de la nature humaine? Ce sont des tableaux trop affli-

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géants pour tous tant que nous sommes ; le cœur n'en re« tire aucun profit^ quoique l'esprit en fasse son aliment. Autre chose est de vivre sans crime, et de connaître le crime. Le législateur lui-même ne fut pas toujours fidèle à la loi qu'il avait écrite. En dépit des statuts par lui-même établis, le Locrien punissait sur le père left fautes de l'enfant; et celui qui avait couvert les Douze-Tables de préceptes divins, donna le premier à la cité l'exemple de la transgression.

VHm que sert d'invoquer les anciens exemples ! La nature elle-même t'invite à suivre mon conseil. Le droit demeure dans les cités, la droiture habite les campagnes; ce sont les sentiers fleuris, non les marbres pompeux, qui conduisent à sa retraite. Moins savants > mais peut*être meilleurs, nous'avons ensemble fui le village; retournons-y de concert : qui se divertit ne pense pas à mal.

Et si la saison encore mal mûre du printemps, si la chaleur du jour ou le frais du soir nous trouvent assiégés dans les chaumières, cela nous empèchera-V4l d'inventer quelque jeu charmant? Que le sage condescende aussi parfois jusqu'aux jeux de l'enfance; non pas vers ceux qui, se prolongeant jusqu'à minuit, fatiguent le corps sans reposer la pensée; non vers les cartes, la roulette ou les osselets, stérile amusement*de la foule grossière, lorsque le but du jeu, c'est l'argent; son appât, Tavidité; son auxiliaire, la bassesse; et son arbitre, le hasard : mais vers le jeu plus réfléchi des dames, convenable aux esprits élevés, propre aux vigoureuses intelligences.

Les limites du Rathay nous ont transmis ce jeu; c'est par Inique le jeune sultan se rompait au métier des armes ^'. Conduisit des bataillons d'ivoire , il apprenait comment il faut marcher à l'ennemi, battre en retraite; ou bien , en appropriant les diverses capacités aux charges de l'État, par un jeu difficile il s'initiait à l'art plus difficile de régner.

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Aujourd'hui^ ce ne sont plus les conquérants ni les têtes couronnées^ mais les cœurs sensibles qui prennent en affection les dames. Loin des plaisirs bruyants^ inaccessibles à l'avidité , ils abrègent la journée par un jeu aimable. Arrière tout homme à la figure et aux mœurs étrangères! un couple bien assorti doit seul entrer dans la lice ; deux amis, ou plutôt encore deux amants.

0 François ! tendre de cœur et froid par condition, ignorant l'amour, tu ne peux assez apprécier les dames ! Je veux donc f enseigner les lois de ce jeu; car un regard t'apprendra quelque jour la puissance de ses charmes.

O Vida 331 toi que l'habit polonais a si bien travesti ! prète-moi ton magique pinceau , laisse-moi t'emprunter la grâce et l'éclat dont je veux orner mes récits. Et le damier, enrichi d'une valeur noiivelle , n'aura plus rien à envier aux échecs, jadis chantés par toi. Celui pour qui j'écris ce livre me lira d'un cœur ému; d'aimables compagnons m'écouteront avec patience.

Ce jeu, vous le savez, est l'image de la guerre; il faut un champ de bataille pour les deux armées belligérantes. Disposez donc la lice et l'ornez avec faste. Que sept chemins égaux la partagent en deux sens. Puis, apprêtez des cases blanches et noires, et placez-les alternativement entre chaque section. Quant le champ sera clos , reconnu, mesuré , appelez des soldats. Chaque parti en compte douze de force égale ; et, comme ils combattent à pied, on les appelle pions. Afin d'éviter toute méprise dans la mêlée, des uniformes blancs et noirs les distinguent; et, bien que différents par le costume, ils se posent sur les cases noires. Quand les deux partis se rencontrent, l'un d'eux couvre la plaine de ses cadavres ; ou bien , désarmé , il devient Fesclave du vainqueur. Chacun s'avance d'un pas et guette attentivement son adversaire ; il observe si quelque guerrier entraîné trop loin ne s'est pas d'une case écarté de sa pba-

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lange : aussitôt qu'il découirre un espace vide par derrière^ le franchissant à Timproviste^ il lui tranche la tête. Dans la victoire comme dans la défaite^ il est défendu de reculer ; s'avancer^ combattre^ poursuivre Tennemi et s'introduire dans ses retranchements^ tel est le but principal du joueur. Celui qui le premier prendra son ennemi d'assaut, recevra des mains de sa belle captive une couronne de lauriers; et, comme jadis faisaient les chevaliers errants^ mettra sa dame en croupe pour voler à de nouveaux combats. Jadis piéton^ aujourd'hui monté sur un destrier fougueux^ il s'élance en avant ^ en arrière^ à droite , à gauche^ selon son bon plaisir^ et parcourt en tous sens la campagne. Si quelque téméraire lui barre le passage, il l'atteint^ l'immole^ et poursuit son chemin. Ainsi le timide Charles désertait son trône devant les bandes bourguignonnes ; mais aussitôt que la Pucelle vint à son aide, il châtia les Français révoltés et vainquit les intrus de la perfide Albion.

Veille donc sans cesse, mets partout des obstacles, afin que l'ennemi ne puisse aller à dame. Si tu ne daignes point te servir d'un tel auxiliaire, et parviens à. le soumettre par la seule force de tes armes, une ignominie sans espoir devient son partage. Souvent un chef, trop confiant en ses propres forces, ne veut point d'une amazone,et prétend sanssonappui pouvoir exterminer l'infidèle. L'antagoniste cependant, avec sa dame en croupe, le chasse de ses remparts, le poursuit et l'enveloppe; déjà le chef blessé chancelle et laisse tomber son glaive. Une amante ne vient point le baigner de ses larmes; il meurt : et, ce qui est plus horrible, il meurt à sec. Cherchez donc à vous accoupler bon gré, mal gré ; la victoire à deux est si douce : et même le trépas à deux est plein de charmes! La défaite vous sera moins pénible, si votre belle, de ses pleurs, vient arroser vos cendres l

Voici donc les lois de la guerre ; je vous les expose en peu de mots : mais différents peuples ont diverses coutumes. Le

Sarmate indompté, ne se reposant que sur son courage, vous crie avant le combat : « Je saurai bien vous vaincre; mais vous trahir, jamais ! » Il vous heurte sein contre sein , ne jette point ses traits en arrière, quand même il lui serait facile de châtier ainsi l'insolent agresseur. Sa dame ne sait point sautiller et bondir; elle marche d'un pas égal à côté de son époux, et ne conquiert les applaudissements des jeunes guerriers qu'en réussissant à quitter la partie avec les honneurs de la guerre. L'Espagnol se jette sans effroi sur les glaives et les bronzes; il combat de front, mais son œil est sans cesse ^ux aguets. Au milieu du tumulte et de la poussière, il aime à surprendre à la dérobée, à frapper au défaut de l'armure ; et c'est ainsi qu'il parvient d'un seul coup de glaive à faire tomber deux, quatre et même cinq têtes à la fois. Quand ses ennemis ont rendu le dernier soupir, il enlève leurs armes, et se hâte de les emporter parmi les siens. La noble Castillane combat de diverses manières : les codes ne donnent aucun règlement précis à son égard. Brûlant de recueillir les dépouilles opimes , elle s'arrête haletante au milieu du carnage pour s'emparer des morts à mesure qu'ils succombent. Tandis qu'elle les maltraite ainsi, souvent un fantassin la prend au dépourvu, et d'un coup de sabre fait rouler sa tête orgueilleuse. Mais si, laissant là ses cadavres, elle va se poster à une distance raisonnable des rangs ennemis, quoique seule à combattre , elle sème autour d'elle « de mourants et de morts des montagnes plaintives; » et des assaillants nombreux ne peuvent la réduire à demander quartier. Le Français avance impétueusement, tue d'estoc et de taille, et de droite et de gauche. Habile arquebusier, il prend peu de souci des dames etdes pions; souvent il envoie sa balle tout au bout du ravin : et, s'il a touché quelqu'un, il se jette hardiment à travers la brèche dans les rangs ennemis.

Connaissant les différentes stratégies des peuples, tu choisiras celle qui t'offre le plus d'avantages; mais conviens-

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en d'avance avec ton partner. La partie polonaise est préférée par les joueurs consommés. Ce combat demande de Tart et se prolonge beaucoup plus que les autres. Vers la fin, quand les dames en fouie font irruption dans vos rangs ^ il vous est fort difficile de vous en délivrer. Donc^ le jeu espagnol^ plus bref^ plus perfide^ plus acharné, obtient généralement les suffrages des joueurs modernes. Plus féconds en stratagèmes que braves, ils s'exercent à faire tomber l'ennemi dans leurs pièges trompeurs. Le jeu français, aux brillants soubresauts, au rapide dénoûment, est la passion de la jeunesse et de l'inexpérience.

Mais il ne suffit pas, ô François! de connaître la marche des armées, il y a d'autres apprêts à faire avant la lutte. Celui qui frappe à tout hasard et tire à tout venant n'est pas encore un général accompli, s'il ne sait disposer l'ordre de bataille et reconnaître le terrain. Il est aussi dans le jeu des positions qu'il faut rechercher ou bien éviter selon les circonstances.

D'abord, à droite, il y a un coin à case double; c'est le moulinet, retraite facile dans les cas difficiles. Défendezvous-y jusqu'à la dernière cartouche. Avant que vous ne soyez forcé de céder, le chemin du moulinet sera tout inondé de sang. Si vous jouez le jeu sarmate et que le moulinet soit en votre pouvoir, vous pouvez vous prémunir contre l'irruption des amazones. Si la dame espagnole apparaît au milieu de la plaine, donnez-lui la chasse du fond du moulinet. Agauche,ilestune case isolée dominant toute Tenceinte; c'est la grande tour, dangereux défilé. Si quelque dame s'y met en embuscade, vous êtes rançonné sans pitié, sinon perdu.

Telles sont les positions en arrière ; mais il en est d'autres en avant de la ligne de bataille d'où Ton peut à brûle-pourpoint tirer sur l'ennemi. Voisines des frontières, elles s'appellent les coins. C'est là que l'affaire s'engage par un combat

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meurtrier; c'est là que la faiblesse ou la prudence exagérée trouve un refuge certain : queThabileté dresse de formidables batteries. Songez à les occuper sans retard pour déborder Tennemi; l'expérience le commande ainsi que les règles du jeu. Le joueur le plus inepte ou le plus consommé s'avance par le milieu; souvent la victoire est là, mais plus souvent encore le carnage : à moins que l'adversaire, enivré de sa fortune, ne laisse d'un seul trait sabrer toute son infanterie. Mais s'il vous prend les coins, il arrête l'élan de votre armée, et vos colonnes, serrées sur le centre, n'ont plus assez d'espace pour se déployer.

Mais pourquoi tant m'étendre sur les principes? Ce ne sont point les lois qui décident la victoire, mais les bons généraux. Ils ordonnent le combat, le soumettent à leurs règles, le rendent, selon leur caractère, vif ou languissant. On n'engage pas volontiers la partie avec un vieux feld-maréchal qui se traîne aussi lentement que Fabius dans sa toge romaine. N'osant se prononcer ni pour la fuite, ni pour l'attaque, il donne ses ordres, puis il les révoque, se démène en avant, en arrière, regarde, hoche la tète, se décide, et soudain oublie ce qu'il a décidé; et lorsque, après de longues hésitations, il vient de perdre la partie, il s'aperçoit qu*il s'est ennuyé lui-même sans amuser les autres. Gardez-vous bien aussi de courir au feu comme font les enfants, sans but et sans réflexion. Êtes- vous agresseur, on vous bat; fuyez-vous, on vous prend ivouspérissez enfin sansréjouirl'ennemi par votre défaite. Celui-là seul mérite le grand nom de joueur, chez qui la valeur et la réflexion se rencontrent dans un juste équilibre; dont la tête et la main sont éprouvées dans le combat : celui qui conçoit avec lenteur et exécute avec rapidité. Mais où sont de pareils champions? J'entends une voix prophétique (et nos compagnons ajouteront foi à ces paroles); ce sera François, s'il veut bien se conformer aux règles indiquées dans une rime amie.

Mais pourquoi ne Tappelé-je pas au damier abandonné^ afin de fortifier le précepte obscur et Téclaircir par l'exemple? tandis que d'autres lui rendent cet office, quel pouvoir me défend de les imiter? Dames, qui fûtes jadis mes plus doux loisirs, pourquoi ne me voyez-vous plus depuis si longtemps assister à vos luttes charmantes ?

0 toi, qui ne sauras jamais combien je t'aime, toi dont ma pensée à peine ose invoquer le nom ; depuis la partie funeste où tu me gagnas ce repos qui m'a fui , le damier a perdu pour moi tous ses anciens attraits ! Si, moins heureux que toi, je me livrais sans espoir à ce jeu séduisant, c'est que tu regardais le damier, et moi je te regardais. Si près de cette tête si chère, voulant la voir toujours, la perdant pour jamais, j'étais agité de sentiments contraires : c'est que j'avais la peine au cœur, la pâleur sur les joues, le feu dans les regards. Mais je n'ai point trahi mon ardeur inutile; étouffant mes soupirs, retenant mes aveux, je savais que le sort, t'élevant au-dessus de moi de toute la hauteur de ta naissance, m'ordonnait un éternel divorce même avec l'espérance. Je saurai peut-être me résigner, et je mourrai sans gémir. Mais je me souviendrai (carie souvenir au moins ne dépend pats de nous), je me souviendrai de ce dernier jour de jeu et de bonheur, lorsque mes pions avec leur chef furent pris dans tes filets. Depuis, gardant pour l'éternité la même attitude , vainqueur et captifs sont restés épars sur le damier. Une fois seulement j'osai chercher dans ce jeu quelque soulagement à de longues souffrances; mais mon crime fut aussitôt puni : car ton image visible, devant moi descendue, me défendit d'y toucher à jamais.

François ! que j'obtienne ta croyance ou ta pitié, que ce soit un miracle du ciel ou quelque prestige de mes sens exaltés, percevant avec enthousiasme et tardifs à pénétrer les causes, je veux te confesser une merveille étrange ! Tu sais comme, le cœur saignant des pertes les plus cruelles.

déshérité de sa présence et de vos consolations^ je passai bien des jours dans la cellule solitaire y j'attendis la fin de bien des nuits sans sommeil. Une fois même, la lampe agonisante me jetant ses dernières lueurs, je vois subitement Tombre opaque s'ouvrir à mes côtés ; ma vue s'égare, mes idées se troublent : et, de l'azur, un ange tout radieux descend vers moi. Ciel! c'est bien son visage, pâle comme le matin, sa chevelure tombant sur ses épaules en nattes argentées ; un nuage ondoyant autour de sa taille laisse voir un sein fleuri des rougeurs de la rose. Je la vois comme je te vois sans rêve ; elle est là, devant moi, dans son maintient habituel : seulement entourée de plus d'éclat, plus divine^ car elle ne saurait être plus belle ! Elle approche de la table en glissant dans les airs^ nos yeux se rencontrent, nos cœurs battent si près l'un de l'autre, que nos lèvres ne sont plus séparées que par l'étroit damier... Depuis, aux heures du crépuscule matinal. Dieu daigne souvent m'envoyerune vision pareille. Toujours elle s'arrête auprès du damier^ et toujours me défend d'y toucher; c'est que sans doute des positions tracées par la Divinité ne veulent point être déplacées par des mains mortelles.

Cest ainsi que le jeu dut pour moi perdre tous ses attraits. 0 François ! si tu veux longtemps aimer les dames, demande des couronnes triomphales à tes pareilles , et jamais ne défie à la lutte les habitantes des cieux. Souvienstoi qu'ayant osé porter une main profane sur la déesse de Paphos, le fils de Thydée prit bientôt en dégoût les travaux guerriers et les armes. Et moi, qui jadis égayais vos chagrins, je vous ennuie de mes leçons, ou je passe loin de vous avec tristesse ^4.

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