‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 3 sur 161 · DB LÀ PRBMIEBB EDITION. IX · texte numérisé non relu

DB LÀ PRBMIEBB EDITION. IX

fêtes nocturnes I et surprendre au vol ces fictions héritées des temps anciens» qu'il transmet à son tour à tous les Âges. Que d'efforts de tête, que de veilles stériles s'épargneraient les écrivains modernes , s'ils se doutaient que là , sous leur main, il y a des trésors enfouis à défrayer le travail de dix poètes et de vingt prosateursy eussent-ils tous la fécondité des romanciers à la toise de notre époque!...

« Ce chant, je Técoutais, dit Miçkiewicz dans le poème de Konrad. Souvent un centenaire heurtait des ossements du soc de sa charrue, s'arrêtait et jouait sur le chalumeau la prière des morts ; ou pleurait des stances à votre gloire , vénérables aïeux : morts sans postérité!... Les échos lui répondaient ; et moi, j'écoutais de loin : ces tableaux et ces chants m'enivraient d'autant plus que j'étais seul à les voir et seul à les entendre ! »

Cette méthode ne diininue en aucune manière la gloire du poète, qui sait écouter un pardi nudtre : le peuple ! Le procédé d'Homère ne fut pas différent; lui aussi, n*a fait que recueillir les traditions qui existaient de son temps sur la guerre de Troie et sur les aventuriers d'Ithaque. « Le poète , c'est tout le monde, » dit avec raison notre ami Jules Michelet.

Mais comment se fait-il que la pensée nationale n'ait pas pu se faire jour dans la poésie polonaise ; que cette poésie , malgré sa richesse , soit restée jusqu'au dernier siècle circonscrite dans le champ borné de l'imitation étrangère ? C'est que la voix du peuple a été constamment étouffée entre les calamités des invasions mogoles ou germaines et les gémissements de la servitude ; c'est que les mêmes causes qui sapaient l'antique société polonaise et qui , de loin en loin , préparaient sa décomposition , arrêtaient aussi le développement de sa littérature. Mais bientôt le peuple apparut dans les camps sous la capote grise de Kosciuszko, dans les assemblées sous les traits de l'éloquent Kollontay, dans l'enseignement public sous ceux du savant Lelevel ; et la pensée nationale , trop longtemps comprimée, reprit son essor. Les lettres polonaises, après avoir parcouru le cycle complet depuis Jean Kochanowski jusqu'à Jean Woronif^ , se sont retrempées à leur source primitive , l'élément slave; et ce fut comme une grande palingénésie nationale dont les plus brillants résultats ont été , dans l'histoire , les victoires de Raçlavice , de Sandomir et de Waver : dans la littérature, les œuvres de Brodzinski, de Miçkiewicz et de Bogdan^ Zaleski.

Avant d'entreprendre sa tâche de rénovateur, Miçkiewicz a longtemps interrogé le passé; il Ta forcé à lui révéler son langage, il s'est approprié cette dépouille Massique , cette robe impalpable

X PBEFACE

qu*HéièBe expirante a laissée dans les bras de Faust , que la Grèce devenue barbare a traasmise au moyen âge. Miçkiewicz se destinait au professorat avant d*avoir senti sa vocation de poète; et dernièrement, à Lausanne, il a donné une mesure de l'étendue de ses connaissances classiqaes lorsqu- il initiait ses auditeurs à cette Home de décadence et ite persécution religieuse dont la Russie moderne nous offre une si sanglante parodie, n y a tels passages dans ses œuvres que Ton croirait littéralement traduits du latin , comme Fépttre à Lelevel et des pages entières de Grajina; de ces vers coulés en bronze et d'une facture tellement monumentale , qu'il serait difficile d'en déplacer une syllabe sans compromettre l'harnuMiie de l'ensemble... Sous ce rapport, le poète a des analogies frappantes avec André Ghénier, cet autre prétendu romantique du dernier siècle.

Revêtu de cette panoplie , Miçkiewicz descendit dans la lice ; et, après l'avoir essayée par la publication de ses Ramtmees et ballades , il entreprit aussitôt une lutte à mort avec le privilège de la pensée , représenté alors par l'école classique : lutte d'autant plus acharnée qu'un des deux adversaires devait laisser sa dépouille sanglante dans l'arène. A ce pdnt de vue , les écrits de Miçkiewicz furent éminemment révolutionnaires. Bientôt notre gladiateur s'aperçut à quels ennemis il avait affaire ; et l'inquisition moskovite, le cachot , l'exil à perpétuité , furent la première réponse à son appel au combat. Depuis lors , sa vie ne fut frfus qu'une série de désastres dont le plus léger aurait suffi pour bris^ une âme moins fortement trempée, et qui n'ont fait que doubler l'énergie de la sienne; chaque coup de foudre en tirait un accent sublime, chaque blessure profonde enfantait une œuvre impérissable. A sa captivité dans les prisons de Vilno correspond l'Ode à la jeunesse ; à son exil en Russie , Konrad WaUenrod ; à son exil en France , le livre des Pè» leriMS, C'est de la déportation de notre auteur en Krimée que datent les premiers sonnets qui jamais aient été composés en langue polonaise ; ravissante série de petits tableaux en miniature enchâssés dans de l'or damasquiné! Le swmit^ emprunté par les Siciliens à la ghazïU arabe, après avoir fait le tour de l'Europe , s'est ainsi retrouvé dans sa patrie , l'Orient. C'est pour la première fois que la nature méridionale, avec tousses prestiges et ses voluptés, se révélait à notre poète. La domination moskovite n'avait pas tout à fait effacé les traces de l'ancienne splendeur des Ghirai , autrefois khans de Krimée ; et qui avait lusse là , en s'éteignant, je ne sais quel parfum de chevalerie et d'hospitalité. Cependant l'action énervante de ce climat » qui , « pareilja une odalisque , endort par ses

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caresses , et soudain par un éclair de ses yeux invite à de nouveaux plaisirs » » ne peut effacer pour un moment de son cœur ulcéré le souvenir de la patrie. Au milieu de ces jardins enchantés, de ces harems peuplés de tombeaux» de ces bosquets de grenades et d'orangers , il ne songe , lui , qu'à sa Litbuanie , à son fleuve natal, à ses amis, aux jours d'autrefois; que le mausolée d'une captive poloDaise vienne à frapper son regard, qu'un site lui rappelle tant soit peu les bords du Niémen , et soudain tout le passé se dresse dans son àme : « 0 LJthuame ! s'écrie alors le poète , le murmure de tes bois me diankait plus doucement que les rossignols de Baidar et les vierges de Salhira; plus joyeux je foulais tes fondrières que les ananas d'or et les mûres de rubis ! »

Ces sonnets reflètent à chaque page des scènes de bonheur et de volupté, ils exhalent de chaque couplet tous les parfums de l'Orient; eh bien! tandis qu'il y semait à pleines mains les perles et les saphirs, le poète était gardé à vue : il traînait péniblement sa chaîne , et fl avait en perspective Tamboff ou Viaîka pour terme probable de son voyage!

Bientôt, transféré à Moskou, puis à Saint-Pétersbourg, il eut à soutenir une lutte bien autrement dangereuse ; car tous les démons de l'orgueil littéraire et de la vengeance satisfaite se mettaient de la partie. Il eut à résister aux cajoleries de l'aristocratie moskovite ; qui, plutôt par calcul que par véritable engouement, s'efforçait de gagner le poète , et déployait toutes ses séductions pour l'attacher à son parti, (dus souverain et plus redouté que le tzar. Que fait cependant Miçkiewicz? Il écrit son Konrad Wallenrod , ce poème vengeur qui devait avoir sur la Pologne l'effet d'un globe de compression, et dont l'action en ce moment encore n'est pas terminée. Les assiduités pressantes dont il se voit l'objet sous les yeux mêmes d'Alexandre V^^ de ce puissant séducteur auquel Napoléon lui-même n'a pas résisté , lui deviennent plus insupportables que les interrogatoires de Novosiitzoff. Voyez ce récit du Vaîdelote, dont chaque parole est une allusion patriotique, un appel aux armes; et surtout ce passage où le poète exhale ses propres sentiments à l'endroit de la Russie , dans la haine implacable et la vengeance raffinée que le jeune Walther avait jurée à l'Ordre teutonique. Après les avoir lus, chacun de nous <i aiguisait secrètement un couteau, et comme Walther, courait égorger les Teutons. » La société qu'il préfère est celle d'un vieux mage lithuanien , autrefois peintre , qui prophétise la chute de Baby lone ; celle d'un poète cher au peuple russe , et qui fut immolé à la haine des aristocrates par un diplomate hollandais : enfln celle des conjurés de 1824, qui rêvaient , eux aussi, l'idéal

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