‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 40 sur 161 · LE FORT D'ORDON · texte numérisé non relu

LE FORT D'ORDON

(Rédt d*an adjadant)

K Nos canons se taisaient encore. Je montai sur un affût, et je regardai dans la plaine. Deux cents canons grondaient tout à l'entour. Les lignes de rartilleûe russe s'étendaient au loin, droites et longues, comme les falaises de la mer. J'aperçois le chef. Il accourt, fait un signe de l'épée ; et l'armée, comme un oiseau, reploie une de ses ailes. De cette aile,

l'infanterie se répand en longues colonnes noires, comme une avalanche de boue parsemée de baïonnettes élincelantes. Des drapeaux noirs conduisent, pareils aux vautours, les bataillons à la mort.

« Vis-à-vis est une redoute blanche , étroite , saillante comme un rocher s'avançant dans la mer, la redoute du brave Ordon. Elle n'a que six canons; mais ils fument et tonnent sans cesse : et la colère est moins prodigue en mots impérieux, moins de sentiments traversent une âme au désespoir, que ces bronzes ne vomissent de bombes, de boulets et de mitraille. Là-bas, un obus plonge au beau milieu d'une colonne, comme un rocher de lave dans les flots. La fumée dérobe un instant le bataillon à mes yeux; puis Tobus crève : un peloton a sauté dans les airs, une brèche immense brille dans les rangs ennemis.

<K Ici, le boulet gronde et menace au loin, mugit comme un taureau appelant le combat, rebondit, laboure le sol. Le voilà dans les lignes; il étreint les colonnes comme un boa: étouffant de ses nœuds, mordant de son haleine, brûlant de son regard. On ne le voit point lorsqu'il est plus rapide; mais on le divine à son rugissement, au choc des cadavres qui tombent, aux plaintes^ des blessés : il perce la colonne de part en part , comme l'ange de la mort traversant le milieu de l'arm^Q^

« Mais que fait le tzar qui envoie ces hordes à la boucherie? Partage-t-ll leurs efforts ?S'expose-t-il aux mêmes périls? Non ! il esta cinq cents lieues, dans sa ville impériale, régnant sur la moitié du monde. Il a froncé le sourcil; et soudain mille kibitkas s'élancent. Il a tracé son nom; et mille mères éplorées redemandent leurs enfants. 11 a fait un geste ; et le knout obéissant s'agite du Niémen jusqu'à Khivà... 0 roi! puissant comme Dieu, pervers comme Sataù; lorsque les Turks tremblent au delà du Balkan au bruit de tes canons, quand ton lieutenant de Paris lèche 1^ poussière de tes

pieds 54, Varsovie seule se rit de ton pouvoir, lève les mains et t'arrache la couronne des Kasimir, des Boleslas : car tu Tas dérobée et souillée de sang, ô fils de Basile !

« Le tzar s'étonne, Saint-Pétersbourg tremble d'effroi ; le tzar s'emporte : ses courtisans meurent de frayeur. Mais les armées se mettent en mouvement; les armées dont le Dieu, dont la foi, c'est le tzar ! Le tzar est irrité, disentils, mourons tous pour apaiser le tzar! On envoie le héros du Kaukase avec les forces d'un hémisphère; fidèle, expéditif et diligent, comme le knout dans la main du bourreau 55,

« Hourra ! hourra ! » les voilà tout près de la redoute ! Déjà se couchant dans les fossés, ils entassent leurs troncs mutilés en guise de fascines ; déjà les noirs démons se cramponnent aux blanches palissades : un seul bastion , vers le milieu, rougit ces enfants de la nuit du feu de ses bronzes infatigables ! Comme un papillon jeté dans une fourmilière brille encore sous les insectes qui le couvrent, puis s'éteint pour jamais, ainsi s'éteint la redoute. Soit que la dernière pièce démontée ait enseveli sa bouche dans le sable, soit que le dernier servant ait inondé la lumière de son sang répandu, les feux ont cessé. Déjà le Moskovite s'élance à ïa gorge et renverse la poterne *, Où sont les fusils de nos fantassins? Ah! ils ont mieux travaillé qu'à toutes les revues du grand-duc ^^ ! Je comprends leur silence ; c'est que j'ai Vu une poignée des nôtres lutter contre un troupeau d'enclaves, lorsque pendant des heures entières on n'entendait que ces deux paroles : Feu ! chargez ! lorsque la fumée oppressait leurs poitrines, leurs bras tombaient de lassitude, et la voix tonnante dés chefs ranimait l'activité des soldats.

* On |Mifd6Bfifra volootiert à radjodant, qai ti^tst aairo que le tra* doeteor de ^içkie^fica^, ces guet^pes eipresskms pyroleoliQiqoeBv ^ faveur de la couleur locale et de la vérité du récit.

f20 POliSIES DIVERSES

Soudain commencent les feux à volonté. Sans mémoire^ sans pensée et sans crainte^ le soldat^ comme un instrument de mort^ fait faire à son fusil un moulinet rapide de ses pieds à sa joue ; et lorsque sa main^ après avoir fouillé longtemps et profondément dans sa giberne sans y trouver une cartouche, endormie de fatigue, sent que le fusil la brûle, le soldat laisse échapper son arme : il succombe auprès d'elle, et meurt avant qu'on ne l'ait achevé. Cest ce que je pensais en moi-même ; et déjà la cohue se ruait sur les rem* parts, comme les vers sur un cadavre.

(c Mon regard se troubla; quand j'essuyai mes larmes, j'entendis mon général m'adresser quelques mots. A travers une lunette appuyée sur nK)n épaule, il avait longtemps regardé en silence le rempart et l'assaut. Perdu ! me dit-il enfin, et des larmes furtives s'échappèrent de dessous sa lunette. Regarde bien, camarade, reprit-il; des yeux aussi jeunes que les tiens valent mieux que mon télescope. Regarde, là, sur le parapet! Tu connais Ordon; ne le vois-tu pas, maintenant? — Si je le. connais, général? si je connais Ordon ! 11 était toujours, là, près de cette pièce ; je ne le vois pas : si fait, oui, c'est bien lui ! La fumée le cache à mes yeux ; à travers les plus épais nuages, j'ai toujours vu sa main donnant des ordres. Oui, je l'aperçois, c'est sa main étendue... il agite un éclair... une lance allumée... il en menace les ennemis... On le saisit... il meurt... Oh, non!... il saute en bas... dans le magasin !...-* Bon, dit le général, ils n'auront pas les poudres.

« Ici, lumière, fumée, un instant de silence... puis le fracas de cent foudres réunis.

tt Tout le ciel s'obscurcit des éclats de la terre. Les canons sautent et, comme déchargés, roulent sur leurs essieux. Les mèches allumées s'envolent datts les airs, le vent souffle droit à nous, en nous enveloppant d'un linceul de nuages;

on ne voit plus rien que l'éclair bruyant des obus. Là fumée peu à peu se dissipe^ une pluie de sable retombe ; je regarde le fort : palissades^ remparts^ canons^ Polonais^ Russes^ tout a fui^ disparu comme un rêve... Seulement un informe monceau de terre noircie... mausolée de paix dans lequel^ assaillants et défenseurs^ tous ont conclu pour la première fois un traité sincère et durable. Quand même le tzar ordonnerait à ses Russes de renaître^ pour la première fois^des âmes kalmoukes désobéiraient à la volonté du tzar. Là sont ensevelis les noms et les cadavres de maintes légions. Leurs âmes^ où sont-elles? Je Tignore ; mais je sais où est rame d'Ordon : il sera dans les cieux le patron des remparts de la liberté !

c( Car Toeuvre de la destruction^ dans une cause juste ^ est aussi sainte que l'œuvre de la création. Dieu a prononcé le verbe : a Sois ! » il prononcera : « Meurs ! » Lorsque la liberté et la foi auront fui de ce monde; que la tyrannie et Torgueil auront inondé la terre, comme les Russes ont envahi le fort d'Ordon : alors» punissantlarace des vainqueurs souillée de crimes, Dieu fera sauter la terre comme Ordon a fait sauter sa redoute. »

Paris, issi.

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