‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 15 sur 36 · LA RECLUSE · texte numérisé non relu

LA RECLUSE

Alph ! c'est bien sa voix! O mon Aîph, mon amant ! Il est flonc vrai ! La paix déjà! Tu reviens sain et saiif î Tu ne me quitteras plus! ^

Oii i pour Tamour de Dieu , ne me demande tien . ÉeotUe, tnon amie, écoute, et ne perds pas un'mot. IFs sont morts !... Voîft4a ces incendies ? Les vois-tu ? Ce sont les Lithuaniens qui ravagent les terres des Allemands. Cent ans ne suffiront pas pour .réparer leurs désastres. J'ai frappé au cœur ce monstre à cent tètes. Les trésors de l'Ordre , source de sa puissance, sont épuisés ; ses villes sont en cendres, un fleuve de sang a coulé : et tout cela , c'est moi qui l'ai fait ! Mes vœux sont accomplis. L'enfer ne saurait inventer une vengeance plus complète; homme, je n'en veux pas davantage. Ma jeune^e s'est passée, sous un masque odieux, à massacrer desfaommes ; aujourd'hui, courbé par l'âge, je suis las de trahisons : fatigué de la guerre, je suis assez vengé. Les Allemands sont hommes, après tout!... Dieu m'a éclairé. Je reviens de Lithuanie. J'ai revu tons ces lieux ; j'ai vu ton château , le château de Kowno , qui n'est plus que ruines ; j'ai détourné les yeux : j'ai fui vers ce vallon que tu sais. Tout est comme autrefois; mêmes bosquets, mêmes fleurs! Tout est resté comme le soir de nos adieux. Ah ! il me semblait à nîoi que ce n'était que d'hier! La pierre... tu sais cette grande pierre qui était le but de nos promenades; eh bien , elle y est encore, seulement la mousse l'a revêtue! A peine ai-je pu là découvrir sous les touffes de verdure. J'ai arraché les herbes et j'ai lavé la pierre de mes larmes ! Et ce banc de gazon entre les ormes, où tu aimais tant à te reposer pendant les chaleurs de Tété ; la source où j'allais puiser de l'eau pour toi : tout, j'ai tout reconnu, re-

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trouvé ^ visité , jusqu'à- ton petit jardin que j'avais entouré de saules desséchés ! Ces saules y oh î n'est-ce pas une merveille? Aldona! ces arbustes jadis plantés de ma main dans le sable aride^ tu ne les reconnaîtrais plus aujourd'hui. Ce sont de beaux arbres tout pavoises de feuilles printanières^ où le duvet des jeunes fleurs se balance !«.. A cet aspect^ une consolation inconnue^ un pressentiment de bonheur a rafraîchi mon âme... j'embrassai mes saules ^ je tombai à genoux : a. Mon Dieu ! me &uis-je écrié ^ fais que cela soit ! Puisston&-nous^ de retour aux rives paternelles ^ heureux habitants des champs lithuaniens y puissions-nous y revivre encore ; et que nos destins y de même que ces arbres, reverdissent d'espérance !... » Oui, retournons, je t'en prie ! J'ai du crédit dans l'Ordre , je puis te faire libre. Mais que me sert de commander? Quand ces portes seraient plus dures que l'acier, je les enlèverai , je l,es briserai! Là, vers notre vallon, c'est là que je veux te conduire ; je t'y porterai dans mes bras , et plus loin s'il le faut ! il est encore en Lithuanie des déserts; les ombres muettes des bois de Bialowiez , où l'on n'entend ni le bruit des armes ennemies , ni les cris orgueilleux, des vainqueurs, ni les gémissements de nos frères vaincus. Là, dans une agreste et paisible chaumière , dans tes bras, sur ton sein , j'oublierai qu'il y a des nations au monde , qu'il existe même un monde ! nous vivrons pour nous, pour nous seuls. Reviens ! Oh... parle, je t'en prie!... »

Aldona se taisait; Konrad se taisait de même : il attendait sa réponse... Déjà l'aurore empourprait l'orient. « Mais pour Dieu , Aldona , le jour va nous surprendre ; les gardes s'éveilleront et la sentinelle pourra nous dénoncer. Aldona! s'écriait-il , tremblant d'impatience ; la voix lui manque , il l'implore des yeux, et priant à genoux , les mains jointes, il demande pitié : il embrasse , il étreint les froides murailles de la tour.

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IiB$ ADIXUX. 68

LA RECLUftE.

Hélas I il n'est plus temps! Dieu me prêtera des forces^ il me soutiendra dans cette suprême épreuve ! Kn entrant ici y ]'ai juré sur le seuil de n'en sortir que pour le tombeau. Dieu! j'ai tant lutté contre moi-même! et aujourd'hui^ quand je remporte la victoire, tu viendrais me la ravir ? Celle que tu veux rendre au monde, sais-tu bien ce qu'elle est? Un misérable fantôme! Songe donc, ah! songe, si jamais je me décidais à t'écouter, si je quittais ce cachot et volais avec transport dans tes bras; et toi, si tu ne me reconnaissais pas , si tu me repoussais en détournant les yeux, si tu disais avec effroi : « Ce spectre odieux, est-ce bien mon Aidona ? )> si tu cherchais dans son regard éteint, dans ces traits qui maintenant... ah ! l'idée seule m'en épouvante!... Non, jamais! jamais l'infortunée recluse n'effacera l'image de la belle Aidona! Moi-même, je te l'avoue... pardonne, ô mon aoQant! toutes les fois que la lune brille jd'ua plus^vif éclat, et que j'entends ta voix, je me cache derrière Cjss murs, je crains de te voir de plus près. Sans doute, tu n'es plus aujourd'hui tel que lu éts^is... il fen souvient, il y a bien des années, lorsque tu entrais dans la cour du château avec nos guerriers... ah! mon cœur te prête encore les mêmes regards, les mêmes traits, tout, jusqu'au même costume!... Ainsi le beau papillon, noyé dans l'ambre, conserve à jamais les formes et les couleurs de ses ailes... Alph, ne vaut-il pas mieux pour nous demeurer tels que nous fûmes autrefois, tels que nous nous réunirons un jour... mais non pas sut la terre ! Aux heureux les valions fleuris. Pour moi, j'ai pris goût à ina tombe de pierre; il me suffît de te savoir vivant, d'entendre chaque soir ta voix bienaimée... Même dans cette retraite, il est des maux que l'on peut adoucir. Renonce aux trahisons , aux meurtres , et reviens plus souvent et de meilleure heure... Si même... écoute! si tu plantais autour de cette plaine une rangée d'ar-

h4 KONBAi) WâLLCNBOD.

bres^ comme c^Ue de ià-bas ; si tu transportais ici tes saules et nés fleurs, et même cette pierre du vallon : si parfois les enfants du village venaient jouer sous les arbres de mon pays, tressant en couronnes ses fteurs et répétant en chœur des chauisons... La chanson lithuanienne fait rêver; elle me donnerait des songes de la patrie et de toi... Bt après... après ma mort, qu^lls les chantent toujours sur le tombeau d'Alph et d'Aldona !... »

Alph n'écoute plus; il parcourt la rive désolée sans pensée, sans but, sans désir; de solitude en solitude, dans ces aspects sauvages, dans cette course forcenée, il trouve une sorte de soulagement : la fatigue. Il étouffe au milieu des brumes de l'hiver; il arrache son manteau, sa cuirasse, il déchire ses vêtements : il dépouille sa poitrine de tout... hors du remords! Déjà vers le matin il touche aux remparte delà ville. 11 aperçoit comme une ombre; il s'arrête en la suivant des yeux... Fombre s'éloigne, glisse d'un pied sileur cicHx sur la neige , et se perd dans les remparts. On n'entend que le cri par trois fois répété : «Malheur!... malheur!!., malheur !!1. 1»

Alph à ce cri s'éveille, s'étonne, réfléchit un instant: Il devine tout; il tire son épée et jette autour de lui des regards inquiets : rien qoe des tourbillons de neige sur les champs, rien que les sifflements de la bise dans les airs. Alph se retourne encore vers le lac , s'arrête ému , et d'un pas chancelant se dirige vers la tour d'Aldona. Il l'aperçoit de loin à sa lucarne : «Bonjour, dil-ll, bonjour ! Depuis si longtemps la nuit seule nous a vus réunis! Maintenant , vois quel heu* reux présage! après tant d'années je puis te dire : « Bonjour! » DevHie pourquoi je suis venu si matin? LA RCciuse.

Non ! plus de présages! Adteu , mon bien-aimét... il fait trop clair déjà! si Ton nous voyait!... Cesse de me tenter^ à ce soir, adieu ! je ne puis, je ne veux pas sortir.

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Il n*e!»t plus temps!... Sai»-!» ce que je te demande? Oh t jette^iEoi qaelqne fleur... des fleorst il n'en est point ici... Eh bien! un fil de ta robe ou le cordon de ta tresse , un seul caillou de la tourelle (Je les veux aujourd'hui... demain n'est pas à toutle monde ; je veux quelque souvenir nouveau : il faut qu'aujourd'hui même il ait reposé sur ton sein, arrosé d'une larme encore fraîche! Je veux, avant de mourir, le presser sur mon cœur, je veux lui dire adieu dans un dernier baiser... Car je dois mourir, Aldona, mourir bientôt, mourir d'une mort terrible... Ah! que la mort au moins nous réunisse! Vois-4tt cette tour avancée du château... ici près? c'est là que je vais demeurer. Tous les matins j'attacherai pour èignal une écharpe noire; tous les soirs j'allumerai là lampe à la grille : regarde-les sans cesse. Si je jette l'écharpc , si la lampe s'éteint avant le lever du jour, ferme ta croisée, car peut-être... je ne reviendrai plus.

Adieu ! ...» Il part et disparaît. Colfée à la grille, Aldona le cherche encore des yeux* Le matin passe, le soleil décline , et toujours on voit à lafenètre sa robe blanehe agitée par les vents et ses blanches mains étendues vers la terre.

« Couché ! » dit enfin Alph à Halban , en lui moiUrant le soleil à la croisée de la tour, où depuis le matin , les yeuK fixés sur le donjon de la recluse, il s'était enfermé.. «

H Mon épée ! mon manteau ! Adieu , fidèle serviteur l je m'en vais au donjon ; adieu pour longtemps... pour jamais, peut-être l Écoute , Hâlbae ! si demain y à l'aube du joiur, tu ne me vois pas revenir, tu fuiras ce château. Je veux, héhêA ! je voudrais te recommander encore qnr-lque chose*.. Que je suis seul ! . . . sous le ciel et, dans le del au moment du trépas, je n'ai rien à faire dire à personne... qu'à elle seule età 4oi. Adieu , Halban! afin qu'elle «oH avertie, tu jettera» cette écharpe, si demain matin... Qu^est-ca donc... entends-tu? on a frappé à la porte.

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i»6 &ONKA.D WALiBBTROD.

« Qui vive !!!. » s'écrie par trois fois la sentinelle, a Malhciur!...^ lui répondent plusieurs voix étranges. La garde n'offre plus qu'une faible résistance^ et la porte cède sous des coups répétés. Déjà le cortège par court les basses galeries ; déjà la spirale de fer conduisant au réduit de Wallenrod résonne sous les.pas armés des guerriers. Alph^ ayant assuré la porte avec une barre d'acier, tire le sabre ^ prend la coupe sur la table , court à la croisée et s'écrie : m C'en est fait ! v Il verse et boit : « A ta santé > vieillard ! »

Halban pâlit; il veut d'un geste faire tomber le breuvage... il réflédiitet s'arrête. Derrière la porte le bruit approche toujours; il laisse retomber sa main. Ce sont eux! les voilà 1

« Vieillai;d> comprends-tu ce bruit? A quoi penses-tu donc? Voilà ta coupe remplie; j'ai vidé la mienne ! A toi maintenant, Halban! »

Le vieillard le regarde avec un muet désespoir. « Non, toi aussi, mon fils> je dois te survivre ! je veux te fermer les paupières, et partir... afin de conserver au monde la gloire de ton dévouement et la redire à tous les siècles!

(( J'irai en Litbuanie , de cbâteau en château , de village en village; où je ne pourrai parvenir, ma chanson ailée parviendra. Le Vaïdelote la chantera aux combattants durant la bataille, la m^re à seâ enfants à la veillée; elle la chantera : et de cette chanson et de leurs ossements naîtront un jour nos vengeurs! » ;

Alph se jette sur la croisée et pleure quelque temps; il regarde la tourelle, comme s'il voulait se repaître à cette heure suprême de l'aspect adoré qu'il va perdre à jamais. U embrasse Halban ; leurs soupirs se confondent dans une étreinte muette mais sublime. Déjà l'acier brise les verrous; on entre : Alph est appelé par son nom.

a Traître , ta tète va rouler sous le glaive ; repens-toi de tes crimes, et soit prêt à mourir. Voici le digne chape-

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us ABIBVX* S7

lain de FOrdre ; purifie ton âme et meurs d'une mort exem» plaire. » / -I

Le glaive en main y Alph attend la rencontre ; mais soadain il pàlit^ il chanceUe^ s'appuie sur la croisée ; et, roulant un regiard de menace, il arrache son manteau, jette à terre ses insignes de grand-maître, les' foule aux pieds avec un sourire de mépris : u Voilà, dit-il, voilà les seuls crimes de ma vie !

« Je suiâ.prèt à mourir; que voulez-vous de plus? mais souffrez que je vous rende compte de mon règne. Voyez ! tous vos cadavres entassés, vos villes en cendres, vos villages en flammes... Entendez- vous, les vents? ils roulent des océans de neige ; là, périssent de froid les débris de vos bataillons. Entendez-vous les hurlements des chiens affamés? ils se disputent les restes du banquet...

« Et tout cela, c'est moi qui Val fait! Je suis grande je suis fier I Avoir tranché d'un coup tant de têtes de Thydre ! avoir, comme Samson , en brisant une colonne , fait crouler tout rédifice... et périr sous ses ruines!... »

11 dit , regarde la fenêtre et tombe inanimé.

Avant de tomber, il a renversé la lampe, qui, décrivant autour de lui trois orbes lumineux, vient s'arrêter devant le front de Konrad ; l'âme du foyer étincelle encore dans le fluide épanché, mais bientôt elle plonge, pâlit : et pour donner enfin le signal de la mort, elle trace autour d'elle un grand cercle de flamme... elle éclaire les yeux de Konrad... mais ses yeux sont glacés... et la flamme s'éteint.

Et ^ dans le même instant, u ne clameur soudaine, stridente, prolongée, perce les parois de la tour. D'où vient-elle ? devinez ! Mais chacun reconnaît aisément que le sein d'où s'échappe un cri pareil restera muet pour toujours.

Dans ce cri de mort a vibré toute une âme.

Ainsi les cordes d'une lyre , sous un coup trop violent, ré-

â8 KONEAB WALUHBOD.

sonne»! ^ se romfeiit; en mèâaoDt toure accorda elles semblentannoncer le prélade d'un chant : mais la fîn y personne n'esp^ pto TenAcnlic !

Tels soBt BM8 h(jfttnw»8«r le sortd'AlèQiia. Ange de Tbarmoniei^ aeiiève-»)ea dans le ciel; M tel , sensibl)» auditeur, dans tes, âme 4«!

FIN DE KCVNRAD WALLE?(ROf).

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