‹ Œuvres poétiques complètes de Shelley (volume 2)Chapitre 101 sur 105 · FRAGMENTS D ÉTUDES POUR L EPIPSYCIIIDION · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D ÉTUDES POUR L EPIPSYCIIIDION

Voici, mon cher amour, un nouveau livre pour vous. J'en ai déjà dédié deux à d'autres amis, une femme et un homme (i). Ce que vous êtes est une chose que je dois laisser sous le voile ; et qu'importe à ceux qui louent ou injurient ?... . ,

L'amour libre diffère en ceci de l'or et de l'argile, que le partager n'est pas l'anéantir ; semblable à l'océan, que le vent du Nord brise en dix mille vagues, dont chacune devient un miroir pour la lune: semblable à quelque grande glace, où se distorquait toute forme, (jui passait devant elle, mais qui, brisée en ("clats par un enfant joueur, réfléchit alors ses yeux et son doux front, rendant, pour une image qu'elle ne pouvait jamais exprimer, mille images de beauté.

Si j'étais un de ceux que le monde bruyant a proclamés sages, je dédaignerais de citer des autorités en faveur de cette espèce d'amour. Eh quoi ! il y a d'abord le Dieu suprême du ciel qui a écrit un livre appelé Nature (ce livre va être, me dit-on, revu, dans le prochain numéro de la Quarterly); puis il y a Socrate, le Jésus-Christ de la Grèce; et Jésus-Christ lui-même n'a jamais cessé de presser tous les êtres vivants de s'aimer l'un l'autre, et de se pardon- Ci) Laon et Cythna, dédié à Mary Slielley, et les Cenci à Leigli Hunt.

ner leurs mutuelles fautes, et (rétoufîer le démon de la désunion dans leurs âmes

Je vous aime ! — Ecoutez, ô rayon incarné de la grande Lumière ! Je dois passer, pendant que vous restere/, el (|ue ces légères paroles seront prises en témoignage par ceux qui peuvent se souvenir de moi. Ne tremblez pas. — Ce que vous êtes n'est pas trahi, si vous êtes quelque chose d'humain ; et, si vous n'êtes que lomhre de quelque Esprit plus sublime

Quant au nom d'amie ou de maîlresse, c'est une forme ; peut-être désiré-je que vous en soyez une. Quelques-uns vous déclarent un esprit familier, comme vous l'êtes ; dautres, avec [un sentiment] plus inhumain, insinuent que, quoique vous ne soyez pas ma femme, vous êtes une fennne. « Quelle est la couleur de vos yeux et de vos cheveux? » Pourtant, si vous étiez une dame, il serait bon que le monde le connût; mais, comme je le crains, la Quarterly vous mordrait, si vous élicz trahie, et quel amusement ce sera de les voir trébucher sur toutes sortes de scandales, de les entendre marmoier leur lilanie de malédictions! Quel(jues-uns devinenl juste ; d'autres jurent que vous êtes Hermaphrodite , semblable à ce doux monstre de marbre des deux sexes, dont les regards sont si doux el si tendres, que c'est pour l'âme un tourment de penser ([u'elle est partie l'âme (jui soulevait sur ces membres le voile de maibie...

C'est une douce chose, l'amiiié, un cher baume, un heureux el propice oiseau de calme. (|iii plane sur l'océan à jamais tumultueux de la vie, un dieu (|ni couve sur le chaos b()u!(>V('rsé, une fleur, qui, aussi fraîche (|ue des roses de l.apouie, lève sa tête allière dans l'air glacé du monde, cl lleuril avec le plus d'éclat quand les autres meurent, santé, espérance et jeunesse, et courte prospérité, — sa liMuière et son parfum rayonnent dans le cachot et dans la tombe

Si j'avais soiiIciikmU un ami ! Eh quoi ! jcn ai Irois, o( je ravoue Hioi-inêine ! 11 peut y en avoir encore quelques- UMS, à n>a connaissance ; car c'est ma fantaisie d'appeler mes amis tous ceux qui sont sages et bons; et ceux-là, le Ciel le sait, ils sont en bien petit nombre. Mais aucun ne peut m'êlre jamais plus cher que vous ; pourquoi le seraient-ils? Ma Muse a perdu ses ailes; ou, comme un cygne mourant qui plane et chante, je vous chanterais en style héroïque. Mais, quoi qu'il en soit, n'êtes vous pas exemple d'artifice, une âme digne d'amour, formée pour être bénie et pour bénir? Une source de félicité scellée et secrète ; un luth dont les initiés qui ont reçu les leçons de l'amour tirent une musique à adoucir le jour le plus brutal, et à enchanter la tristesse jusqu'à ce qu'elle dorme?

Vers l'oubli, moi et toi, tout ce qui aime et tout ce qui est aimable, nous nous batons maintenant avec des pas, h<'las ! Irop iiK'gaux ! Puissions-nous nous rencontrer dans un Elysée ou un linceul !

Si quelqu'un élail curieux de découvrir si je suis pour vous un ami ou un amant, qu'il lise les sonnets de Shakespeare, afin d'y trouver une pierre à aiguiser pour leur stupide intelligence qui déchire sans couper; ou qu'il devine comment Diotima, la sage prophétesse, donnait des leçons à son maître, et pour(|uoi il réprimandait l'esprit enfantin de mélodie sur les douces lèvres d'Agathon. qui, pendant quil parlait, ressemblait à l'aimable étoile, quand le matin apercé la voûte des ténèbres, dans l'aube d'or à moitié cachée et cependant belle encore.

Je veux gager mes espoirs du Ciel (vous savez ce qu'ils valent) que les présomptueux pédagogues de la terre, s'ils pouvaient déchiffrer l'énigme qui leur est ici offerte, dédaigneraient d'être ou de paraître ce qu'à présent ils sont ou paraissent être. Mais laissons-les gronder ! Ils ont peu de plaisirs en ce monde. Peut-être deviendrions-nous stupides si nous n'<'tions grondés ; les fruits du paradis sont bien doux, quand ils sont défendus : la folie peut assaison-

lier la sagesse, la haine, lamour. Adieu, si l'on peut dire adieu à ceux qui

Je ne veux pas, comme la [tlupart des faiseurs de dédicace, nvassurer à moi-niênie et au monde entier et à vous que vous êtes sans faute. Pour Dieu ! je voudrais qu'ils le fussent ceux qui me tancent sur votre amour! (Je porterais alors avec un esprit léger ces pesantes chaînes de la vie) et pour Dieu je voudrais l'être, moimème, ou en être aussi près que vous, cher cœur ! Hélas ! que sommes-nous? Des nuages poussés par le vent, en multitudes guerroyantes ; (|ui lomhons eu pluie dans le sein de la terre, pour en sortir encore, et qui à notre mort et à notre naissance, tout le cours de notre vie sans repos, revêtons, Comme venant du ciel, des couleurs qui ne nous apparlieunenl pas en propre, mais qui nous sont données, puis enlevées, et dont linconslaiile lueur rejaillit de lesprit sur noire visage. Il y a une Puissance, un Amour, une Joie, un Dieu, qui lait des cœurs mortels sa courte demeure ; une exhalaison pythienne, qui inspire l'amour, seulement l'amour ; un souille qui sur les cordes de la harpe géante de Tame...

C'est une harmonie sous laquelle le langage est défaillant ; vous la sentez le dépasser, comme la MorJ loulepuissante son coursier exsangue

Et (|uel est ce très court et 1res hiillanl plaisir. (|ui se précipite à travers le toucher et à travers la vue, et se tient devant le irone le plus secret de lesprit, un Séraphin nu? Pei'sonne ne la jamais su. Sa naissance est ténèbres; sa croissance, désir ; indcimplahle et fugitif et violent comme le feu, qu'on ne peut toucher, mais seulement sentir, il remplit le monde de gloire — et il n'est plus ! .

Il flotte avec ses ailes d"arc-en-ciel sur le courant de la vie. (|ui coule comme un rêve dans la liimièr»' du matin, vers le tonilicau. ((•innic vers un (»C(''an

Quelle est celte joie, que la sereine enfance ne perçoit pas, pendant que les heures pour elle passent dans le contenlenient, chacune avec sa chaîne de fleurs, et qu'elle jouit avec honheur des formes de ce monde nouveau, jouets i{éants et toujours nouveaux f'abri(|ués par laclive « Nature » ? La Souvenance emprunte le Miroir de la Fan- '^aisie, pour montrer ces formes plus vraies qu'elles ne sont maintenant, et (jue peut-être elles n'étaient aloi's, (|nand lout objet familier nous semblait merveilleux, et (|ue l'iinmorlalité de ce i-rand monde, que toutes choses doivent partager, se faisait sentir une même chose avec l'esprit qui s'éveillait, inconscient de lui-même, et des étranges distinctions que dans le cours de ses changements il n'apprend à sentir et à connaître que pour se lamenter à chacune d'elles, comme si elle était un. objet de désolation.

N'y aurait-il pas un doux refuge, Emily, pour tous ces exilés, loin de la stupide folie qui tourmente ce monde charmant avec l'orgueil et la douleur, pour toute celte bande d'âmes sœurs, qui se reconnaissent l'une l'autre à des accents sans voix?...

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