SCENE III
Un appartement Jans le ehàteau. — Eiitrenl BÉATRICE et LUCBETIA
LUCRETIA
Ils sont maintenant à la besogne.
BÉATRICE
Sans doute, c'est déjà fait.
LUCRETIA
Je ne l'ai pas entendu gémir.
BÉATRICE
Il ne gémira pas.
76 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
LU(;UETL4
Quel est ce bruit ?
BÉATRICE
Écoute ! c'est un bruit de pas autour de son lit.
LLCRiriIA
Mon Dieu ! S il n'était plus maintenant qu'un froid et raide cadavre...
BÉATRICE
Oh ! ne crains pas ce qui peut être exécuté, mais bien ce qui pourrait rester sans exécution. L'acte scelh; tout.
Eiilrenl Oliiiipio et Marzio.
Est-ce fait ?
MARZIO
Quoi ?
OLIMPiO
I\"avez-vuus i)as appelé?
BÉATRICE
Quand ?
OLIMPIO
'i'oiil de suite.
BÉATRICE
Je vous demande si loul est achevé.
OLIMPK»
Nous n'osons pas luei* un vieillard (pii doit. Sa grêle chevelui'c grise, son front sévèie et vt'nérable, ses mains veiné-es croist-es sur sa poid'iue soulevée, le calme et imiorciil scMiimeil dans l('(iuel il est couché, m'oiil icleim. Non. non, je ne puis m'y r<'-soudrc.
MAi;/.i<»
Moi, j ai ('■h'- plus li:inli; J'ai i;i)iiriiiande Oliinpio, en
LKS CKNC.I / /
l'invitant à porter le fardeau de ses offenses jusqu'à son propre tombeau, et à me laisser la récompense. Et déjà mon poignard touchait la gorge lâche et ridée, quand le vieillard eut un soubresaut dans son sommeil, et dit : « Dieu! écoute, oh, écoute la malédiction d'un père! N'es-tu pas notre père? » Puis il éclata de rire. Je crus entendre l'ombre de mon propre père parlant à travers ces lèvres, et je ne pus pas le tuer.
BÉATRICE
Misérables esclaves ! Vous qui nosez pas tuer un homme qui dort, où trouvez-vous assez d'audace pour reparaître devant moi sans avoir accompli votre besogne? Vils biaiseurs, couards et traîtres! Ah ! cette conscience, que vous n'hésitez pas à vendre pour de lor et pour la vengeance, est une pure équivoque ; elle dort sur mille actes journaliers qui déshonorent l'homme, et quand il s'agit d'une action où la pitié outrage le ciel... 3Iais à quoi bon des paroles ?
Arrachant le poignaid de l'un d'eux, et le levant
Quand même tu aurais une langue pour dire : « Elle a assassiné son propre père », je dois le faire !... Mais n'allez pas rêver que vous lui survivrez longtemps !
OLIMPIO
Arrêtez, pour l'amour de Dieu !
MARZIO
Je veux y retourner et le tuer.
OLlMPIO
Donne-moi le poignard ; nous devons faire la volonté.
BÉATRICE
Le voilà ! Partez... et revenez !
Olinipio et Marzio sortent.
Comme tu es pâle ! Nous ne faisons que ce qu'il serait un crime terrible de ne pas faire.
LUCRETIA
Que n'est-ce déjà fait !
BÉATRICE
Au moment même oîi ce doute passe à travers notre esprit, le monde a conscience du changement qui s'opère. Les ténèbies et lenfer ont englouti la vapeur quils avaient envoyée dans le monde pour obscurcir la douce lumière delà vie. Il me semble que ma respiration devient plus légère, et que mon sang iigé court librement dans mes veines. Ecoute !
Enircnt Olimpin et Mar/io.
Il est...
OLIMPIO
Mort!
MARZIO
ÎNous l'avons étranglé, afin qu'il ne puisse pas y avoir de sang; puis n<»us av(»ns jelc' son lourd cadavre dans le jardin sous le balcon ; »tn (•r(»ira (piil est tombé.
ltÉATr>l(.l'., loin (lonnant un sac dcir.
Maiiitciuml. pifiic/, cet or, et liàte/.-voiis de l'cgagner vos demeures. Kt toi, .Mar/.io , pai'ce cpie tu n'as é't('' épouvanté (ju«> par la seule chose (jui m'a fait tremblei" moi-même, porte ceci !
Elle lo rcvrt (l'un lichc ni.niliiii.
C"(''tail le maiileaii (|ue mon gi'and-père jiorlait dans s:i iiiiiile pi'ospeiite, (|iiaiiil les liniiiiiies enviaient son sort; |»uisseiit-ils ainsi envier le tien ! Tu as v\r une arme dans la main de Dieu pour une jusle cause. Vis
LES CElVCI 79
longtemps et prospère ! Et n'oublie pas ceci : si tu as des crimes, repens-t'en ; cet acte n'en est pas un.
On entend le sou d'un cor.
LUCRETIA
Ecoute, c'est le cor du château ! Mon Dieu ! il sonne comme la trompette dernière !
BÉATRICE
Quelque hôte importun qui arrive.
LUCRETIA
Le pont-levis est baissé ; on entend un piétinement de chevaux dans la cour ! Fuyez, cachez-vous !
Olimpio et Marzio sortent.
BÉATRICE
Retirons-nous pour simuler un pi'ofond sommeil. A peine si maintenant jai besoin de le feindre ; l'âme qui règne en ses membres me semble étrangement apaisée : je pourrais dormir sans crainte et calme. Tout mal est sûrement passé.
Elles sortent.
SGÈXE IV
Un autre appartement dans le château. — Entre d'un côté le légat SAVELLA, introduit par un serviteur, et de l'autre, LUCRETIA et BERNARDO.
SAVELLA
Madame, mon devoir envers Sa Sainteté sei'a mon excuse, si je viens aussi inopportunément troubler votre repos. Il faut (jue je parle au comte Cenci ; dort-il ?
LUCRETIA , précipitamment et avec confusion
Je crois qu'il dort. Mais ne le réveillez pas ; laissez-
moi encore quelque temps de repos. C'est un homme méchant et colère ; si on le réveillait , cett€ nuit, de son sommeil, un enfer, je le sais, de rêves courroucés, ce ne serait pas bien ; vraiment ce ne serait pas bien ! Attendez que le jour paraisse, a i)ai t Oh ! je ressens un mortel malaise !
S.VVELLA
Je suis fâché de vous troubler ainsi ; mais le comte doit répondre à des charges de la plus grave importance, et de suite ; telle est ma mission.
LUCRETIA, avec une agitation croiss;ante
Je n'ose pas l'éveiller; je ne connais personne cpii l'ose ; ce serait dangereux ; vous pouiiiez aussi sùieniQnt réveiller un serpent, ou un cadavie oii (juelque démon se serait couché ])t)ur donnir.
SAVELLA
Madame, mes moments ici sont comptés. Eh bien! je le réveillerai moi-même de son sommeil, puisque personne ne l'ose.
LUCRETLV, àii:irt
0 terreur! 0 désespoir! àRcmaido Bernardo, conduisez le seigneui' h'gal à la chambre de votre père.
Sa\clla et Bcinartlo surtout. — Kntro lU-atricc. RÉATRICK
C'est un messager envoyé pour arrêter le cou|)able qui maintenant se tient devant le li-ône de celui dont on ne |)<'Ul apjK'h'r, de Dieu. Ainsi la Terre et le Ciel ensemble, dun conumui accord, jugent el acciuillenl noire action.
LUCRETIA
Oh ! agonio dV'pouvanto! Que no vil-il onroro! A l'instant môme j'entendais les i^cns de la suite du légal murmurer en passant, qu'ils avaient un ordre pour le faire mourir immédiatement. Ainsi tout était préparé, par des moyens licites, pour accomplir ce dont il nous faudra payer si cher l'exécution. En ce moment même, ils fouillent la tour, ils trouvent le coips ! A l'heure qu'il est, ils soupçonnent la vérité, ils se consultent, avant de venir nous accuser du fait ! Horreur ! Tout est découvert !
BÉATUICE
Ce qui est fait avec sagesse est bien fait. Sois aussi ferme que tu es juste. C'est agir en enfant léger de craindre que les autres ne lisent ce que tu as fait dans ta propre conscience inébranlable, et puis d'écrire dans tes yeux mal assurés et sur les joues altérées tout ce que tu voudrais cacher. Sois fidèle à toi-même, et ne redoute pas d'autre témoignage que celui de ta crainte. Car si, ce qui ne peut être , quelque circonstance se levait contre nous pour nous accuser, nous pouvons aveugler le soupçon par un étonnement naïf, ou l'écraser avec un orgueil innocent, que des meurtriers ne sauraient feindre. L'œuvre est accomplie, et ce qui peut en résulter maintenant ne me regarde pas. Je suis aussi universelle que la lumière, Hbre comme l'air qui enveloppe la terre, aussi ferme que le centre du monde. Pour moi, les conséquences sont comme le vent qui frappe le solide roc, sans l'ébranler.
Un cri à l'intéiicur et tumulte.