DRAME LYRIQUE EN QUATRE ACTES
« Audisne htec, Amphiarae, sub terrain abdite ? ■■
A M. Maimuce BOUCIIOU
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SlIELLKY, Proiiit'llivr dr/iiUT.
Allé il. sci-no I.
PREFACE
Les tragiques grecs, eu enipruutaut leurs sujets à leur histoire nationale ou à leur mythologie, ont usé dans leur manière de les traiter d'un certain choix arhitraire. Ils ne se sont aucunement considérés comme ohligésde s'en tenir à la commune inteiprélalidu ou dimilcr dans le récit comme dans le litre leurs rivaux et prédécesseurs, lin tel système, en les amenant à sacrifier ces exigences au désir d'être préférés à leurs compétiteurs, favorisait puissamment la composition. L'histoire d'Agamemnon était exposée sur le théâtre athénien avec autant de variantes qu'il y avait de drames.
J'ai cru devoir user de la même licence. Le Prométhée Mivr6' d'Eschyle supposait la réconciliation de Jupiter avec sa victime, comme prix de la révélation du danger qui menaçait son empire par suite de la consommation de son mariage avec Thélis. Dans celte donnée, Thétis épousait Pelée, et Prométhée, par la permission de Jupiter, était délivré de sa captivité par Hercule. Si j'avais construit mon histoire sur ce plan, je n'aurais tenté autre chose que de refaire le drame perdu d'Esciiyle: et une telle aml)ition, si ma préférence pour cette manière de traiter le sujet me l'eût fait concevoir, la seule pensée de la dangereuse comparaison qu'une semblable entreprise aurait provoquée devait certainement suffire à la décourager. Mais, en réalité, j'avais de la répulsion pour un dénouement aussi faible que celui qui consistait à réconcilier le Champion de l'Huma-
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nilé avec son opprcssour. L'intérêt moral do la fable, si pnissaninicnt soiiltMiu par la fermeté et la constance de Prométhée, disparaîtrait, si nons ponvions le concevoir rétractant son hardi langage et faiblissant devant son heureux et perfide adversaire.
Le seul être iniaginaire ressemblant en (|ii('l(iiie degré à Prométhée, c'est Satan ; et ProiiK'lliée, à mon avis, est un caractère bien pins poélicine (jne Satan, parce qu'avec le courage, la majesté, la ferme et patiente opposition à la force toute-puissante, il s'offre au peintre connue exempt de toute teinte d ambition, d'envie, de i-evanche, de désir d'agrandissement peisonncl. dr tout ce (|ui, dans le héros du Paradvi Perdu, entre en conflit avec lintt'rèt. Le caractère de Satan fait naître dans l'esprit une dangereuse casuistique, qui nons conduit à peser ses fautes avec ses malheurs et à excuser les premièi'es parce (|ue les seconds dépassent tonte mesure. Pour ceux (|ui considèrent cette merveilleuse fiction avec le sentiment religieux, elle engendre quelque chose de pire encore. Mais Prométhée est, pour ainsi dire, le type de la plus haute perfection morale et iulellecluelle. obéissant aux |)lus purs, aux plus legitimes motifs, aux meilleures et aux plus nobles fins.
Ce poème a été pres(|ue entièrement ('crit sur les ruines montagneuses des bains de Caracalla. parmi les clairières en fleui's, les bosciiiets d'arbres à la floraison odorifé-raute, (|ui couvrent les labyrinllies tortueux de celte immense j)late-forine, et les arches suspendues dans l'air (|ui donnent le vertige. Le brillant ciel bleu de Unme. le vigoureux éveil du l*rinlemps sous ce divin climat, la nouvelle vie qu'il ri'pand dans les sens ius(|u"à 1 enivrement, furent rins|)iraliou de ce drame.
Les images (|ue j yai employei's ont é-li- tirt-es. en grande partie, des opérations de lespril liiimaiu. ou des actions extérieures qui les expriment : chose assez, inusitée dans la poésie moderne. quoi(|ne hante et Shakespeare soient pleins d'exemples de ce genre, et Dante plus (juaucun autre pctète et avec un plus grand succès. .Mais les poètes grecs, en écrivains à qui ne fut inconnue aucune des ressourci'S
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capables d'éveiller la sympathie de leurs contemporains, ont fait un usage habituel de ce ij;enre dimaiiiuation ; et c'est à rétude de leurs ouvrages (dut-on ne pas m'accorder de plus grand mérite) que je veux que mes lecteurs imputent cette singularité.
Je dois, en toute sincérité, dire un mot du degré d'influence que l'étude des écrivains contemporains a pu avoir sur ma composition ; ce qui a été un sujet de censure à l'égard de poèmes beaucoup plus populaires, et à plus juste titre sans contredit que les miens. Il est impossible qu un homme, appartenant au même âge que des écrivains comme ceux qui occupent le premier rang dans notre temps, puisse, en conscience, se persuader que sa langue et le ton de sa pensée ont pn ne pas être modifiés par l'étude des productions de ces esprits extraordinaires. Il est vrai que, sinon le caractère de leur génie, du moins les formes par lesquelles il s'est manifesté sont dues moins aux particularités de leur propre esprit qu'à la diversité des conditions morales et intellectuelles des esprits au milieu desquelles ils se sont produits. Ainsi bon nombre d'écrivains possèdent la forme, tandis qu'il leur manque l'esprit de ceux qu'ils prétendent imiter, parce que l'une est comme l'apanage de l'âge dans lequel ils vivent, tandis que l'autre est l'éclair incommunicable de leur propre génie.
Le caractère spécial d'imagination comprehensive et forte qui distingue la moderne littératui'e anglaise n'a pas été, en tant que faculté générale, le produit de l'imitation de quelque écrivain particulier. La masse des capacités reste à chaque période matériellement la même, tandis que les circonstances qui déterminent leur action changent perpétuellement. Si l'Angleterre était divisée en (juarante républiques, égales chacune en population et en étendue à celle d'Athènes, il n'y a pas de raison de supposer qu'avec des institutions qui ne seraient pas plus parfaites que celles d'Athènes, chacune de ces républiques ne pût produire des philosophes et des poètes égaux à ceux que personne (si j'en excepte Shakespeare) n'ajamais surpassés. Nous devons les grands écrivains de l'âge d'or de notre littérature à ce
réveil eutliousiasle de l'esprit public, qui réduisit en poussière les formes les plus aneieuues et les plus oppressives de la religion ehrélieune. iNoiis devons Millon au progrès et au développement de ce même esjn'it; le sacré Milton était, il ne faut jamais l'oublier, un républicain ctunbardi investigateur en morale et en religion. Les grands écrivains di; notre temps, nous avons (|uel(|ne raison de le suj)poser, sont les avant-coureurs et les pré-i iirseurs de (|uel(|ue révolution non encore imaginée dans notre condition sociale ou les opinions qui la constituent. Le nuage de Tesprit décharge ses éclairs accumulés, el Téquilibre entre les inslitulions el les opinions se it-lablit ou est près de se rétablir. (Juaul à l'iinilalion, la poi'-sie est un art mimi(|iie. Elle crée., mais elle crée au moyen de la combinaison el de la représentation. Les abstractions poéli(|ues sont belles et nouvelles, non parce que les éléments dont elles se composcnl n'ont pas de j)réexistence dans l'esprit de l'Iiumme ou dans la nature, mais paice (|ue le tout ré'siillant de leur combinaison offre ((ii('l(|iie analogie intelligible et belle avec ces sources d'émotion et de pensée, ainsi cpiavec les conditions contemporaines où elles se prctduisent : un grand poète est un clief-d'iruvre de la nature (|ui doit s'imposer et s'impose nécessairement à l'étude d'un autre poète. Celui-ci ne saiiiait ni plus raisonuableiuent, ni plus facilement se résoudre à n'être pas le miroir de tout ce (|ui est digne d'amour dans l'univers visible, (|u'à exclure de sa con- Icmplation les beaul(''s (|ui se trouvent dans les l'crils d'un grand contemporain. Prt'Iendre en agir ainsi serait de la |)résomption pctur tout poète, même pour le plus grand : el s'il y parvenait, le résultat, même clie/. lui. en serait pénible, arliliciel et sans elfet. In poêle est le produit combiné de certaines l':i( iilti's inlenies modilic'cs |)ar daulies, et de eerlaines iulliieuces extérieures excitani et soulenanl ces l;ieulti's: il n'est pas un, mais deux. Tcuil esprit bumain •'st :iinsi modili*' p:ir tous les objets de la nature el de l'art, par toute parole ri l(tiite suggestion (|u'il a ronsenli à laisser agir sur sa propre conscience : il est le niiioir où toutes les foinies se rellêtcînt. pour y composer une fiunie unique.
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Les poêles, commo les pliilosoplies, les peintres, les sculpteurs el les musiciens, sont dans un sens les créaleurs, et dans un autre sens les créations de leur temps; les plus grands n'échappent point à cette sujétion. II y a une certaine simililude entre Homère et Hésiode, entre Eschyle et Euripide, entre Viriiile et Horace, entre Dante et Pétrarque, entre Shakespeare et Elelcher. entre Dryden et Pope: il y a dans chacun deux une ressemblance générique, sous laquelle se combinent leurs différences spécifiques. Si cette similitude est le résultat de rimilalion, je confesse volontiers que j'ai imité.
Je saisis cette occasion de reconnaître que j'ai ce qu'un philosophe écossais appelle en termes caractéristiques « une passion pour réformer le monde » ; quelle passion le poussait à écrire et à publier son livre, il néglige de le dire. Quant à moi. jaimeraismieuxêtre damné avec Platon et lord Bacon, qu'aller au ciel avec Paley et Malllius.
On se tromperait cependant, si l'on supposait que j'ai consacré mes compositions poétiques au seul but d'avancer directement cette réforme, et que je les considère en quelque façon comme renfermant un système raisonné de la théorie de la vie humaine. J'ai en horreur la poésie didactique ; tout ce qui peut être également bien exprimé en prose ne saurait être en vers qu'une ennuyeuse redondance. Mon buta été tout simplement de familiariser l'imagination élevée et aflinée de l'élite des lecteurs avec les beautés idéales de la perfection morale ; je n'ignore pas que, jusqu'à ce que l'esprit sache aimer, admirer, croire, espérer, endurer, les principes raisonnes de conduite morale sont des semences jetées sur la grande route de la vie, que le voyageur inconscient foule aux pieds dans la poussière, tandis qu'elles devraient porter la moisson de son bonheur. Puissé-je vivre pour accomplir ma tâche, c'esl-à-dire pour exposer une histoire scientifique de ce qui m'apparaît comme les éléments naturels de la société humaine, et ne pas laisser les avocats de l'injustice et de la superstition se flatter de me voir prendre Eschyle plutôt que Platon pour mon modèle !
La sinct'iil*' sans affcclation avec la(|iiollo j'ai parlé do nioi-iiK'iiic lia pas besoin de l)eau(otip d'excuses auprès des iiens de bonne foi ; pour ceux (jui ne le sont pas, qu'ils considèrenl (|ii'ils nie font moins d'injure qu'à leur propre co'iir et à leur propre jngenienl, en dénaturant les choses. Quel(|nc faibles talents (ju'iin houinie puisse avoir pour amuser et instruire ses semblables, encori; est-il obliifé de les exercer: si sa lenlalive est sans effet, linsiiccès sera pour lui une; punition suffisante; épargnez-vous la peine d'entasser snr ses efforts la poussière de l'oubli ; votre amas de poussière ne fera que déceler son tombeau, qui, sans cela, fût resté inconnu.