‹ Œuvres poétiques complètes de Shelley (volume 2)Chapitre 67 sur 105 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Un pinado de rocs au milieu des nionlagnes ASIA et PANTIIÉA

PA>Tin'',.V

Ici le son nous a portées — au royaume de Démogorgon, au puissant portique semblable à un gouffre de volcan exhalant des météores, d'où s'est déchaînée la prophétique vapeur, que boivent des hommes errant solitaires dans leur jeunesse, et qu'ils appellent vérité, vertu, amour, génie et joie, ce vin de vie qui allble, dont ils épuisent la lie jusqu'à un profond enivrement : et ils font éclater comme les Ménades, criant bien fort Evoë ! Evoi' ! cette voix qui est une contagion pour le monde.

Trône bien digne d'un tel Pouvoir ! Magnifique ! Que lu es glorieuse, ô Terre ! Et si tu es l'ombre de quelque esprit encore plus digne d'amour , quoique le mal entache son œuvre, et diU-il être comme sa création imparfaite et cependant belle, je voudrais tomber à genoux et vous adorer lui et toi. Oui, même aujourd'hui mon cœur t'adore. Merveille ! Regarde, sanu',

avant que la vapeur obscurcisso ta ('ervellc. Au dessous s'étend une vaste plaine de brouillard liouleux, comme un lae, pavant dans le ciel du matin de vag'ues azuiv'cs éclatant en lumière d'ai'gent une vallée indienne. Hegarde-le roulant sous l(\s venis (jiii le coagulent, et Taisant une île à mi-chemin, tout anloiir du pic où nous sommes, ayant pour ceinture les l'oivts sombres et fleuries, les sombies clairièi'es crépusculaires, et les cavernes illuminées par les courants, et les formes de la brume errante em'hantées parle vent; et bien loin au haut des montagnes aigut's fendant le ciel, des aiguilles de giacc layonnantcs connue le soleil, .s"(''lance l'aube , connue se soulève l'embrun ('blouissanl de rOcc'an (''j)arpill('' de quelque îlot de rAllanli(|ue, en pailh'tanl le vent de gouttes liquides , comme de lumières. La vallée est ceinte de leurs murailles ; un hurlement de cataractes sortant de leurs l'avines fendues par le dégel lassasie le vent (|ui les écoute, conliiiu, vaste, lerrible connue le silence. Ecoute! la neige (jui se ]n'<''cipile ! L'avalanche r«''veilh''e j)ar le soleil ! Sa masse, trois fois ciibléc |)ar louragan, s"est foiniée flocon par flocon, comme dans h's esprits qui délient le ciel s'amassent pensées par pensées , jusqu'à ce (pic quelque grande vt-rilé soit déchaînc'c, et (pie les nations rcuvoicnl l'ccho tout alcntoui'. ('bi'Muh'es jusqu'à Icui's racines, couunc le soul niaiulcnaul les montagnes.

l'AMU! V

Uegardc couinjc la mer agilcc du iirouillard se brise en écume cramoisie jusqu'à nos pieds ! Il s"el("'ve connue rnc('';ni aux enehautemenis de la luiie autour de pauvres naurrai;(''s sans n(»urrilure sur une île marécageuse.

PROMtTIIKE DÉLIVRÉ 173

ASIA

Les fragments du nuage sont disséminés ; le vent qui les soulève disperse ma chevelure, ses lames passent sur mes yeux ; mon cerveau s'étourdit ; je vois de légères formes dans le brouillard.

PANTHÉA

Une a l'air de sourire en nous faisant signe ; il brûle un feu d'azur dans les boucles de sa chevelure d'or ; une autre, puis une autre ! Écoute ! Elles parlent !

CHAM' n'ESPRrrs

Aux profondeurs, aux profondeurs, en bas, en bas ! A travers l'ombre du Sommeil, à travers la bataille nuageuse de la Mort et de la Vie, à travers le voile et le rideau des choses qui semblent et sont, toujours aux degrés du plus ('loigné des trônes... En bas, en bas !

Pendant que tout autour le son tourbillonne, en bas, en bas ! Comme le faon attire le chien courant ; comme la vapeur, l'éclair; comme la lumière, une frêle phalène : la Mort, le Désespoir ; l'Amour, le Chagrin ; le Temps ces deux choses : aujourd'hui, demain ; comme l'acier obéit à l'esprit de la pierre En bas, en bas !

A travers le gris, le vide abîme, en bas, en bas ! Où l'air n'est plus un prisme, où il n'y a ni lune ni étoiles, où les rocs caverneux ne jouissent pas du rayonnemen'du Ciel, ni du crépuscule donné à la Terre, là où 1 Tn habite, l'Un seul En bas, en bas !

Dans la profondeui* des profondeurs ! en bas, en bas ! comme un éclair voih', endormi , comme l'étincelle nourrie dans les cendres, comme le dernier regard dont se souvient lAniour, comme un diamant qui étin-

174 ŒUVUF.S POKTIQL'I'.S 1)F, SIIF.LLKY

celle sur la sombre richesse des mines, un ehai'me est gardé précieusement pour loi seule, en bas, en bas !

Nous t'avons enchaînée, nous te guidons en bas, en bas! avec Va biiUanle forme qui t'accompagne; ne résiste pas à ta faiblesse ! II y a lant de force dans la douceur, que lÉlernel, l'Immortel doit déchaîner à travers le poiticpie de la vie l'Arrêt semblable à un serpent enroulé sous son trône, par sa vertu seule !

SCÈM^: IV

La ravcmo de Démoiiori'on — ASIA ol l'ANTIIKA'

paisthjU

Quelle est cette forme voilée assise sur ce trône d'ébène ?

ASFA

Le voile est tondx'.

Je vois une i^nissanle Obscurité l'emplissant le siège du pouvoir, cl des rayons crépusculaii'cs sont dard(''S autour d'elle, connue la lumièi-e du soleil de midi, indisceruahlcs cl sans ('(irnie ; il n'y a ni membres, ni lin(''amenls, ni traits : ce|ten(lant nous sentons (|ue c'est un Ks|)rit vivant.

i»K>io(;oin;o>" Demande ce (|iie tu veux savoii'.

ASIA

<,)ue pen\-tu dire ?

in'.Mononr.oN l'ont ce (|ne lu oseras demander.

PROMftTHl'-.K I>KI,lVUr, 175

Qui a fait le monde vivaiil ?

DÉMOGORGON

Dieu.

ASIA

Qui ;i fait tout cc qu'il contient ? Pensée, passion, raison, volonté, imagination ?

DKMOGORGON

Dieu : Dieu tout-puissaut.

ASIA

Qui a fait ee sentiment, qui, lorsque les souffles du printemps en une trop rare visite ou la voix d'un être aimé se fait entendre dans la jeunesse solitaire, remplit les yeux languissants de larmes qui en tomijant obseurcissent les regards radieux des fleurs qui ne pleurent pas, et fait de la terre peuplée une solitude, quand il ne revient plus ?

di^:mogorgon

Dieu plein de miséricorde.

ASIA

Et qui a fait terreur, folie, crime, remords, qui, des anneaux de la grande chaîne des choses, sur chaque pensée dans l'esprit de l'homme, pèsent et se traînent lourdement, et chacun chancelle sous le fardeau du côté de la fosse de la mort ? L'espérance abandonnée, et l'amour qui se change en haine, et le mépris de soimême, plus amer à l)oire que le sang ? La Peine, dont le langage méprisé et familier esi plaintif, et les cris perçants, jour après jour ? Et l'Enfer, ou la crainte tranchante de l'Enfer ?

176 (TRUVRRS POl'sTIQUES DE SHELLKY

DKMOGORGON

II I't'gne.

ASIA

Prononce son nom ; un niondo languissant dans la douleur ne demande (pie son nom ; les nialédiclions eniraîneront sa ehute.

DÉMOGOUGON

Il règne,

ASIA

Je le s(ms, je le sais : qui ?

DÉMOGORGON

Il règne.

ASIA

Qui règne ? Il y eut dabord le Ciel et la Terre, et la Lumière et l'Amour ; puis Saturne ; de son trône tomba le Temps, une ombre envieuse. Tel fut VvUW des esprits priuiilils de la tei're sous son empire», comme la calme joie des fleurs et des vivantes feuilles, avant (pie le vent ou le soleil les ait flc-lries, et les vers à moitié vivants ; mais il leur i-efusa le droit de naissance de leur être, la eoniiaissance, le pouvoii'. Ilialtiletc' (pii manie les ('li'menls, la pensée (pii pei'ce, connue la liimii're, cet univei's ic-m'hi-eux, l'empire de soi-même, et la majesKî de lanidur. dont la soif les consumait... Alors l'roun'"llK'e donna la sagesse (]im est force, à .lupiler, et avec elle celte uui(pie loi : « Que riioinme soit libre ! » Il le l'cvèlit du domaine du vaste (liel. .\e connaître ni foi, ni ainoui', ni loi ; èire lout-j)iiis.saiU, mais sans amis, c'est ri'gnei'.

Kl .lupiler r(''gna. Alors sur la race des hommes la lainiiie (i'al)oi(l, puis la fatigue, et puis la maladie, la

PROMÉTHi'CR DÉLIVRÉ 177

discorde, les blessures, et ralTreiise mort auparavant inconnue. t()nd)èrent ; et les saisons intempestives, avec leurs traits alternatifs de glace et de feu, poussèrent leurs pâles et chétives tribus dans les cavernes des montagnes ; et dans leur cœur désert il envoya les cruels besoins, et les folles inquiétudes, et les ombres vaines dun bien imaginaire, qui excitèrent une guerre mutuelle, ruinant ainsi le repaire où ils exerçaient leur rage.

Promélhée le vit, et éveilla les h'gions despérances qui dorment dans le sein des fleurs Elyséennes, Né'penthe, Moly, Amaranthe, fleurs qui ne se fanent point, pour cacher de leurs minces ailes couleur de Tarc-enciel l'ombre de la >iort ; et il envoya l'Amour pour unir les vrilles désunies de cette vigne qui porte le vin de la vie, le cœur humain; et il dompta le feu, qui, semblable à une bête de proie terrible, mais aimable, joua sous le regard de Ihomme. et tortura à sa volonté le fer et l'or, esclaves et signes du pouvoir, les gemmes et les poisons et toutes les formes les plus subtiles cachées sous les montagnes et les vagues.

Il donna à l'homme le langage, et le langage créa la pensée, qui est la mesure de l'univers ; et la Science secoua les trônes de la terre et du ciel qui furent ébranlés, mais ne tombèrent pas ; et l'harmonieux esprit se répandit lui-même en chants tout prophétiques; et la musique éleva l'àme qui l'écoute, assez haut pour qu'elle pût errer, exemple des soins mortels, comme un Dieu, sur les claires vagues de la douce mélodie ; et pour la première fois des mains humaines imitèrent, puis interprc'tèrent, en lui moulant des membres plus aimables que la réalité, la fornie humaine, jusqu'à ce

que le marljre se revêtit d'une divine beauté ; et les mères, dans cette eontemplation, burent l'amour que les hommes voient rélléehi dans leur race, regardent... et meurent. 11 révéla la mystérieuse vertu des herbes et des sources, et la maladie but el s'endormit. La mort devint comme un sommeil. Il enseigna les orbites compliqués, lissés d'étoiles, errant dans l'espace: el conunent le soleil change de retraite et par quel secret enchantement la pâle lune est transformc'e. quand son (i-il vaste ne regarde plus la mer inlerlunaire. 11 apprit à dii'iger, comme la vie dirige les membres, les chars de l'Océan ailés de la tempête, et le Celte connut 1 Indien. Alors les cités furent bâties, et à travers leurs colonnes blanches comme la neige circulèrent les vents chauds, et l'éther azuré étiucela, et l'on aperçut la nu'i' bleue et les sommets ombreux.

Tels furent les soulagements (pie I'lonuHhee doima à la condition de l'homme, et pour lesquels il est pendu, se consumant dans la peun^ qin lui est destinée. Mais (pii fait pleuvoir ici-i)as le Mai, iiigu(''rissal)le plaie, qui, jx-ndanl (]ue riioimne c(tinme un Dieu regarde sa créalion, et voil (pi'dle est glorieuse, le pousse dans le naufrage d(^ sa propri' volonté, le mépris de la Teire, proscrit, abandonné, seul?... Ce n'est pas Jupiter. Alors même que son sourcil ('branlait le ciel, oui. (piand son adversaire, sous ses cbaiiu's (le dianianl. le mautlissait, il li'embla connue un esclave. Dis (piel est son maitre ? Esl-il aussi un esclave ?

i>r.M()(;(M;c.oN

Tous les esj)rits (pii obéissent aux choses mauvaises sont esclaves ; lu sais si Jupiter est tel ou non.

PROMKTIIKE DÉLIVRÉ 179

ASIA

Qui nppclles-lu Dion ?

DÉMOGORGON

J'ai parlé comme vous parlez, car Jupiler est le plus élevé des êtres vivants.

Qui est le maître de l'esclave ?

DÉMOGORGON

Si l'abime pouvait vomir ses secrets !... iMais la voix est impuissante , la profonde vérité est sans image ; car à quoi servirait-il de t'inviler à regarder le monde qui roule? de t'inviter à parler Destin, Temps, Occasion, Hasard et Changement ? A ces choses tout est soumis, excepté léternel Amour.

ASIA

Voilà ce que je demandais tout à l'heure, et mon cœur m'a donné la réponse que tu mas faite ; et de telles vérités chacun doit être pour lui-même son ]>ropre oracle. Une seule demande enclore, cl l'éponds-moi comme mon àme voudrait répondre, si elle savait ce que je demande ! Prumélliée dans l'avenir se lèvera, soleil de ce monde fortuné : quand arrivera l'Heure marquée par le destin 1

DÉMOGORGOX

Regarde 1

ASIA

Les rochers sont fendus, et à tiavers la nuit de ()uurpre je vois des chars traînés par des coursiers ailés d'arc-en-ciel, cpii foulent aux pieds les sombres vents ; dans chacun se tient un cocher au regard sauvage, près-

180 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

saiU leur [\ÙU\ Quelques-uns regardenl par deri'ière, comme si des démons les poursuivaient, et cependant je ne vois d'autres formes que les porantes étoiles. D'autres, les yeux, eiidammés, se penelienl oi dehors et boivent de leurs lèvres ardentes le vent de leur propre vitesse, connue si la chose qu'ils aiment s'enfuyait devant eux, et comme si à chaque instant ils la saisissaient. Leurs boucles brillantes ruissellent comuu^ la chevelure élincelanle dune comète. Tous ils passent et s'enfuient.

DKMOGOUGON

Ce sont les Heures immortelles, au sujet desquelles tu m'as questionné. Lune d'eUes laUend.

ASLV

Un esprit d'un terrible aspect arrête son noir chariot à travers le youllre rocailleux. Toi (pu ne ressenddespas à tes fi'ères, cocher speclial. cpù cs-lu? Où voudrais-tu m'empoi'ler? Parle !

l'esimut Je suis lombi-e dim destin plus lerrible (|ue mon aspect. Avant qu'au loin celle planète se soit arrêtée, l'obscurité qui monte avec moi enveloppei'a dans une nuil ('lei'nelle le li'ône sans l'oi — dirC.icl.

ASIA

Que veiix-lu dire?

pAN'rm.A

(À'IIc ombre teirible S(''lève en llolUuil de son Irt'tne. comme la dune^' livide de cil(''s eni^lonlies par nu li'einhlenient de lerre llolle sur la mei'. I lézarde ! elle nionle snr le char; les ("(tursiers volent lenilié-s ! Kej^arde son sentier à travers les étoiles obscnrcissant la nuit!

l'ROMÉTIIÉE DÉLIVRÉ 181

ASIA

C'est ma réponse : étrange !

PANTHÉA

Vois, près du bord se tient un autre char , coquille d'ivoire incrustée de feu cramoisi, qui va et vient dans sa jante sculptée d'un délicat et étrange réseau. Le jeune esprit qui le guide a les yeux de l'espérance semblables à des colombes; comme ses doux sourires attirent rame! ainsi que la lumière attire les insectes ailés à travers lair obscur.

l'esprit

Mes coursiers se nourrissent de l'éclair, ils boivent le courant des tourbillons, et quand le rouge matin resplendit, ils se baignent dans le nouveau rayon ; leur force est proportionnée à leur rapidité... Monte donc avec moi. Fille de l'Océan.

Je désire.... et leur vitesse allume la nuit; je crains... ils dépassent en rapidité le Typhon ; avant que le nuage amoncelé sur Atlas puisse se dissiper, nous ferons le tour de la terre et de la lune ; nous nous reposerons de nos longues fatigues à midi.... Monte donc avec moi, Fille de l'Océan !

Page 1