ADON'AIS
il ne vont plus répondre aux venis ni aux fontaines, ni aux oiseaux amoureux perchés sur la jeune l)rindille verte, ni à la corne du paire, ni à la cloche à la tombée du jour ; depuis qu'il ne peut plus contrefaire ses lèvres, plus chères que celles dont il pleure le dédain en se faisant l'ombre de tous les sons ; — un lugubre murmure, c'est tout ce que les habitants des bois entendent entre leurs chants.
Le chagrin a rendu le jeune Printemps sauvage, et il laisse tomber ses bourgeons naissants, comme s'il était l'Automne, ou qu'ils fussent des feuilles mortes ; dejiuis que celui qui était son délice a disparu, pour qui réveillerait-il l'année attristée ? Hyacinthe était moins cher à Phœbus, et Narcisse à lui-même que tu ne l'étais à tous deux, Adonais ; ils se tiennent pâles et flétris au milieu des compagnons languissants de leur jeunesse, leur rosée toute changée en pleurs, leurs parfums en soupirs de pitié.
La sœur de ton esprit, le solitaire rossignol, ne pleure pas son compagnon avec une tristesse aussi mélodieuse ; l'aigle, qui comme toi pourrait escalader le ciel, et dans les régions du soleil nourrir du matin sa puissante jeunesse, quand il plane et crie autour de son nid vide, ne fait pas entendre des plaintes aussi déchirantes qu'Albion sur toi; la malédiction de Gain s'est abattue sur la tète de celui (lui a percé ta poitrine innocente, et a fait fuir d'elfroi lame angélique qui était son hôte terrestre !
Ah! malheureux que je suis! L'Hiver est venu et
parti, mais lo chagrin revient ave(t Tannée renaissante. Les airs et les conrants renouvellent leurs joyeux concerts ; les fourmis, les abeilles, les hirondelles reparaissent ; des feuilles et des lleurs nouvelles parent le cercueil de la Saison morte ; les oiseaux amoureux s'accouplent dans chaque buisson et bâtissent leurs dciUK^ures moussues dans les champs et les bruyères ; le vert h'/.ard et le serpent dor, comme des llanunes en liberté, se réveillent de leur torpeur.
A travers les bois, les coui'ants, hîs champs, les montages et l'océan, du cœui- de la teire a éclaté une vie intense, ainsi (|ue cela s'est toujoiu's fait, avec divers chanj^-emenls et mouvements, (!(>i)nis le j^raud malin du monde oii pour la premiere fois Dieu illumina le cliaos. lmmeri'('es dans sa vapeur, les lami)es du ciel élincelient dune plus suave lumièi'e ; toutes les choses les i»lus inlinu^s, halclanles de la soif sacrée de la vie, s(^ d(''veloppent et déploient dans les (h'Iices de lamouila b(!auléel la joie de leui' force renouveh'c.
Le cadavre h'prenx, louché par ce lendre esjuil, scxhale lui-même en fleurs à la suave haleine; ; connue des incarnations d'étoiles, dont la s|)lendeur est chanijce en fi-:i|j^rance, elles illumiiiciil l:i mort, et se m()(|ii(-nt du ver joyeux ipii veille sous elles. Jîieii de ce cpic nous CDiiiKiissuiis ne mciirl ; cehi seul (pii (-i)nu:iil scra-l-il riiiiiini- iiiM' *'|M'c (uiiMiiiM-r ;iv;uil le lunrrtMii |i;ii' i Vrhiir' aveiij^le ■/ L'atoUH' intense lirillc un iiioiiirni, |iuis sCicinl d:uis le plus ficiid repos.
ADONAIS 293
Hôlns ! Tout ce quo nous aimions de lui sorait-il, excepté pour noire ehagiin, eomnie s'il navail jamais été, et le chagrin lui-même serait-il mortel ! Malheureux que je suis ! D'où venons-nous, et pourquoi sommesnous ? De quelle scène sommes-nous les acteurs ou les spectateurs? Grand et petit se rencontrent confondus dans la mort, qui ne fait que prêter à la vie ce qu'elle doit lui emprunter. Aussi longtemps que les deux seront bleus, et que les champs seront verts, le soir doit être l'avant-coureur de la nuit, et la nuit pousser le matin, le mois suivre le mois avec le malheur, et l'année éveiller l'année pour le chagrin.
Lui ne s'éveillera plus ! oh ! plus jamais ! « Eveilletoi », cria la Misère, « Mère sans enfant, lève-toi de ton sommeil, et éteins dans le cœur de ton cœur une blessure plus cruelle que la sienne avec des larmes et des soupirs. » Et tous les Rêves qui veillaient sur les yeux d'Uranie, et tous les Échos que le chant de leur sœur avait maintenus dans un sacré silence, crièrent : « Lève-toi ! » Aussi rapide qu'une pensée piquée par le serpent Mémoire, la Splendeur languissante s'élança de son repos d'ambroisie.
Elle se leva comme une nuit d'automne, qui s'élance des régions de l'Est, et sauvage et sombre suit le jour d'or, qui, sur ses ailes éternelles, comme une ombre abandonnant un cercueil, a laissé la terre un cadavre. Ainsi chagrin et crainte frappèrent-ils, ainsi éveillèrent-
294 (TEUVRRS P01^:TIQUES de SHELLEY
ils, ainsi ontraînrrcnt-ils Uranie, ainsi aUi'ist('ront-ils autour d'elle comme une atmosphère de brouillard orageux ; ainsi la poussèrent-ils jusqu'au lieu lugubre où était couché Adonais.
Hors de son secret paradis, elle se hâta à travers camps et cités, hérissés de pierres et d'acier, à travers les cœurs humains qui, ne cédant point à son pas aéi'ien, blessaient la plante invisible de ses tendres pieds partout oïl ils se posaient. Et les langues barbeh'es et les pensées plus tranchantes encore déchiraient la forme suave qu'elles ne pouvaient pas repousser, et dont le sang- sacré, comme les jeunes larmes de mai, pavait de fleurs éternelles ce chemin indigne d'elles.
Dans la chambre mortuaire un moment la IMort, honteuse à la prc'sence de ce pouvoir vivant, rougit jusqu'à l'anéantissement, et le souffle revint visiter ces lèvres, et la pâle lueur de la vie brilla de nouveau sur ces membres tout à l'heure ses plus chères délices. « Ne me laisse pas hagarde et sombre et sans soutien, comme l'éclair silencieux laisse la nuit sans étoiles ! Ne me laisse pas ! » cria Uranie. Son déses]ioir réveilla la Moil ; la .Mort se leva et sourit, et rencontra sa vaine caresse.
« lleste encore un peu ! parle-moi encore une fois ; baise-moi aussi longtemps seulement (pi'un baisi*r peut vivre ; et dans ma poitriuc sans cd'ur et ma cervelle Itn'ilaule ce mot, ce baiser survivra à toute autre pensée,
.vnoNAis 295
ne vivant plus que de l'aliment du plus triste souvenir, maintenant que tu es mort, comme si c'était une partie de toi-même, mon Adonais ! Je donnerais tout ce que je suis, pour être ce que tu es maintenant ! Mais je suis enchaînée au Temps, et je ne puis m'en séparer !
XXYII
'( 0 charmant enfant, beau comme tu étais, pourquoi as-tu trop tôt laissé les sentiers frayés des hommes, et de tes faibles mains, quoique avec un cœur puissant, défié le dragon non repu dans son antre ? Sans défense comme tu étais, où était alors la sagesse, ce bouclier et ce miroir, ou le mépris, cette lance ? Ou bien, si tu avais attendu la pleine révolution qui eût permis à ton esprit de développer pleinement sa sphère croissante, les monstres du désert de la vie auraient fui devant toi comme un daim.
a Les loups en troupe qui ne sont hardis qu'à la poursuite, les obscènes corbeaux qui crient sur les morts, les vautours, fidèles à la bannière du conquérant, qui se repaissent des restes de la Désolation, et dont les ailes dégouttent la contagion, comme ils se sont enfuis, lorsque, semblable à Apollon avec son arc dor, le Pythien de ce siècle lança une flèche et sourit (1) ! Les brigands n'essayent pas un second coup, et font les chiens couchants devant les pieds superbes qui les méprisent ainsi prosternés.
« Le soleil jaillit, et mille reptiles pullulent ; il se
(1) Allusion à Dyron et à su satire des •« Critiques écossais et des bardes ani'lais » .
296 (TF.rVRES POI'.TIQIES DE SHKLI,F,Y
couche, et chaqno insecte éphémère descend dans la mon sans aurore, et les immortelles étoiles s'éveillent de nouveau. Ainsi en est-il dans le monde des hommes vivants ; un esprit semblable à un dieu s'élève et plane ; dans son charme il met à nu la terre et voile le ciel ; et, (piand il sombre, les multitudes qui obscurcissaient ou pai'Iageaient sa lumière ai)andonnenl aux lampes ses sœurs la terrible nuit de l'esprit. »
Elle se tut ; et les Bergers de la Montagne vinrent, leurs guirlandes (If'lries, leur magique manteau déchiré. Le Pèlerin de rEtcrnilé (1), dont la rcnonnnée se courbe comme un ciel sui' sa tète vivante, monumcui précoce, mais durable, vint, voilant dans le chag^rin tous les éclairs d<' son chant. De ses bords sauvages lerne envoya le plus doux chantre lyiique de ses tristes malheurs ("2), et l'amour apprit au chagrin à tomber de ses lèvres comme une musicpu*.
Au milieu d'autres d'une moindic reiiomnK'e, il vint une fragile Forme, un fantôme parmi les hommes, sans compagnons, semblable au dei'iiier nuage de l'oiage expirant dont le tonui'rre est le glas. (>elui-Ià (3), je le d(îvine, avait coiilemplé la beautt' nue de la nature, comme Acléon ; alois il liiyall à It-carl avec de faibles pas sur le désert du monde, et le long de cet âpre chemin ses propres pensées poursuivaient, connue des chiens courants en furie, leur père et leur proie.
(1) I5yr..n.
(2) Le iMx'-lc irlandais Thomas Moorc.
(3j Slicilcy.