AUTEUR D'ENDYMION, HYPERION, ETC
« Tn luillas d'alxiril parmi los \iv.iiils rdiimu' r.istrcdu matin : maliiU'naiiU|iic lu es iiKirt, lu lirilles commo lU'spcros, parmi ieu\ ipii ont vécu. •
Platon.
PREFACE
« Quel poison, â Bion, souilla ta bouche, quel poison fatal put toucher de telles lèvres, et ne pas s'adoucir ? Quel mortel fut assez sauvage, pour te verser et t' offrir du poison pendant que tu parlais, ou pour fuir ton chant ? »
MoscHcs, Épitaphe de Bion.
J"ai l'intention de joindre à rédilion de Londres de ce poème une étude critique sur les droits de celui qui y est pleuré à être classé parmi les écrivains du plus haut génie qui aient illustré notre âge. Ma répugnance bien connue pour les étroits principes de goût d'après lesquels quelques-unes de ses premières compositions ont été exécutées prouve au moins que je suis un juge impartial. Je considère le fragment d'Hypérion, comme n'étant inférieur à rien de ce qui a jamais été produit par un écrivain du même temps.
John Keats mourut à Rome de consomption, dans sa vingt-quatrième année, le 23 février 1821 ; il fut enseveli dans le romantique et solitaire cimetière des protestants de cette ville, sous la pyramide qui est la tombe de Cestius et sous les tours et murs massifs, aujourd'hui désolés et tombant en poussière, qui formaient le circuit de l'ancienne Rome. Ce cimetière est un espace ouvert au milieu des ruines couvertes en hiver de violettes et de pâquerettes. On pourrait devenir amoureux de la mort, à penser que l'on sera enseveli dans un si doux lieu.
Le génie du poêle pleuré, à la mémoire de qui j'ai dédié ces vers trop indignes de lui, n'était pas moins délicat et fragile qu'il était beau ; et là où abondent les vers rongeurs, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que sa jeune fleur ait été
flrlrie dans le boulon ? La sauvage critique de son Endymion. publit'e dans la Quarterleij Review, produisit sur cet esprit susceptible le plus violent eflet; l'aifitalion à laquelle ell(! donna naissance aboutit à la rupture d'un vaisseau dans les poumons ; une rapide consomption s'ensuivit, et les liommaij;es (jue des critiques plus candides rendirent ensuite à la puissance de ses ftcultés ne purent guérir une blessure si étourdimcnt iniligée.
On peut bien dire que ces misérables ne savent pas ce qu'ils font. Ils décochent leurs insultes et leurs calomnies sans s'inquiéter si le tiail empoisonné tombe sur un cu'ur endurci par mille coups, ou sur un canir, comme celui de Keats, lait d'une étoffe plus penetrable. Un de leurs associés est, à uïa connaissance, un calomniateur des plus vils et sans principes. Quant à Endymioii, (|uels que puissent être ses défauts, élait-ce un poème (|ui devait être traité avec tant de mépris par des hommes qui avaient célébré sur tous les tons dun complaisant panégyrique Paris et Woman, et un Conte syrien, MM. Latanu, Barrett et Howard Payne, et uin^ longue liste d'illustres obscurs? Sonl-ce là les hommes ((ui, dans leur excellent naturel venal, ont osé établir un parallèle entre le Rév. M. Milman et lord Hyron ? A (|uel moucheron se sont-ils attaqués, après avoir avah- tous ces chameaux? .\ quelle femme surprise en adultère le plus (h-lcrmini' de ces prostitués lillt-raires ose-t-il jeter son infâme pierre ? Mist'rable ! vous, l'un des \)\ns infimes, avoir ainsi de gaité do couir di'liguré l'un des plus nobles spécimens de l'œuvre de Dieu! Et vous ne pouvez pas invoquer pour excuse, meurtrier que vous êtes, que vous n'avez poignardé (ju'en parob's. et non en action.
J'ignorai les circonstances des derniers moments du pauvre Keats Jusiju'au jour où cette Elégie allait être mise sous presse. On m'a donné à entendre <|ue la blessure (|ue cette àme de sensitive reçut de la criti(|ne de VEndymion fut exaspérée par le sentiment amer de bienfaits non payés de l'elour : le |»auvre garçon semble ainsi s'être vu dé|)Ossédé de la vie autant |iar ceux pour (|ui il avait dé-
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pensé les promesses de son génie, que par ceux à qui il avait prodigué sa fortune et ses soins. 1! fut accompagné à Rome et veillé dans sa dernière maladie par M. Severn, un jeune artiste du plus grand avenir; celui-ci, me dit-on, « risqua presque sa propre vie, et sacrifia toute autre pensée pour donner d'infatigables soins à son ami mourant». Si j'avais connu ces circonstances avant d'avoir achevé mon poème, j'aurais été tenté d'ajouter mon faible tribut d'éloges à cette récompense plus solide que l'homme vertueux trouve dans la conscience de ses propres intentions. M. Severn peut se passer d'une récompense taillée dans ft une étoffe dont les rêves sont faits ». Sa conduite est le présage tlor de son succès dans sa future carrière. Puisse l'Esprit immortel de son illustre ami animer les créations de son pinceau et plaider contre l'Oubli en faveur de son nom !
ADONAIS
Je pleure Adonais. .. il est mort ! Oh ! pleurons Adonais! quoique nos larmes ne puissent faire fondre la glace qui enchaîne une tête si chère ! Et toi, Heure triste, choisie d'entre toutes les années pour pleurer notre perte , éveille tes obscures compagnes, apprends-leur à partager ton propre chagrin, dis-leur: « Avec moi est mort Adonais ! .lus<|uà ce (|iie rAvcuii- ose oul)lier le l'assé, son destin et sa renommée seront un écho et une lumière dans l'étei'nité ! »
Où étais-tu, puissante Mère, quand il était couché, (|uand ton fds était couché, pei'cé d'un trait (pii vole dans les ténèbres? Où était la solitaire L laiiie, (piand Adonais inouiul? Ses yeux voilés, au milieu des Echos attentifs, elle était assise dans son Pai;>dis, pendant que de son doux souflle énamouré lun dCux rallumait toutes les mélodies évanouies, avec lesquelles, semblables à des llcuis (|iii se Miuiiiicni du cadavre qu'elles recouvrent, il avait cndx'lli cl voile l'approche du spectre de la Mort.
Oh! pleurons Adonais! 11 est mort ! Veille, ô nu'dancolique Mère, veille cl pleure! Et cependani. |)ourquoi? Eteins |»hilôl (hitis leur lit hrùlaiU les humes eidlainnu'cs , ei (|iie Ion coiir plein de nninnur-es garde,
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comme le sien, un sommeil muet et sans plaintes ; car il est allé où descendent toutes choses sages et belles. Oh ! ne rêve pas que l'Abîme amoureux voudra le rendre encore à l'air vital : la Mort se repaît de sa voix muette, et rit de notre désespoir.
lY 0 la plus mélodieuse des pleureuses , lamente-toi encore ! Pleure encore, Uranie !.... 11 est mort , celui qui fut le Père d'un immortel chant (1), aveugle, vieux et solitaire, tandis que de lui, l'orgueil de son pays, le prêtre, l'esclave et le liberlicide triomphaient et se moquaient avec maint rite odieux de luxure et de sang ; il descendit, sans terreur, dans le gouffre de la mort ; mais son esprit lumineux règne encore sur la terre, le troisième parmi les Fils de Lumière.
0 la plus mélodieuse des pleureuses , pleure encore ! Tous n'ont pas osé gravir ce brillant sommet ; et plus heureux ceux qui connurent leur bonheur , dont les flambeaux brûlent encore dans cette nuit du temps où les soleils ont péri ! D'autres plus sublimes, frappés par la colère envieuse de l'homme ou de Dieu, sont tombés, éteints dans tout l'éclat de leur aurore; et qnelques-uns vivent encore, foulant le chemin épineux, qui conduit, à travers la fatigue et la haine, au séjour serein de la Renommée.
Mais aujourd'hui ton plus jeune, ton plus cher fds a péri, le nourrisson de ton veuvage, qui croissait, comme
(Il Millon.
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iiiu' paie llcur chérie de quelque triste vierge, et nourrie des larmes du véritable anioui' en guise de rosée. 0 lu plus mélodieuse des pleureuses, pleure encore! Ta dernière espérance, la dernière et la plus aimée , la fleur, dont les pétales rongés avant d'éclore sont morts en promettant leur fruif, est perdue ; le lis brisé git à terre, l'orage a passé sur lui.
Ml Il est allé à cette haute Capitale, où la royale Mort tient sa pâle cour dans la beauté et la ruine ; et il a acheté, au prix du plus pur souflle, un tombeau parmi les éterncîls. Va! Hàle-toi, tandis que la voùle du Jour bleu de l'Italie sert encore si dignement de toiture à sa tombe ! laudis qu'il est encore couché, comme dans un sonnneil de ros(''e ; ne le réveille pas! Assuiément il se repait à satiété du profond et licjuide repos, oubliant tout mal.
Vin
11 u(! s'éveillera plus, oh ! jamais plus! Dans la chaiu bre crc'pusculaire s'étend rapidement l'inubre de la blanche Mort, et à la porte l'invisible Corruption attend poui" lui tracer le dei'nier ch(>min à son obscur s(''jour ; Ic-leruelle l'aim est assise, mais la pitié et le respect adoucissent sa pâle lage, et elle n'ose pas délignrer une si belle proie, jus«pi à ce (|ue les ténèbres et la loi du changemcnl aient lii-<'- sur son sonnueil le nioitrl rideau.
Oh ! pleurons Adnnaisî... Les ISèves rapides, les Ministres de la pensée ailes de passi(M(, (pii é'iaieni ses lionpranx, (pi il paissait pics des courants vivants de
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son jeune esprit, et à qui il enseignait laniour qui était sa musique, n'errent i)lus, — nerrent plus de cervelle en cervelle enflammée, mais languissent au lieu même où ils ont pris leur essor ; et ils pleurent leur destinée autour du cœur froid, où, après leur douce peine, ils ne pourront plus jamais reprendre des forces, ni trouver un abri.
Et lune de ces formes, de ses mains tremblantes, presse sa froide tête, et l'éventé de ses blanches ailes, et crie : « Notre amour, notre espoir, notre chagrin , n'est pas mort! Vois, sur la frange soyeuse de ses yeux évanouis, comme la rosée sur une Heur endormie , brille une larme que quelque Rêve a détachée de son cerveau. » Ange perdu d'un Paradis en ruines ! Elle ne savait pas que c'était sa propre larme, et sans laisser de trace elle s'évanouit, comme un nuage qui a pleuré sa pluie.
Une autre d'une urne transparente de rosée étoilée baignait ses membres brillants, comme pour les embaumer ; une autre coupait ses boucles éparses, et en faisait une guirlande qu'elle jetait sur lui comme une couronne de fleurs ornée de larmes gelées en guise de perles ; une autre, dans son chagrin obstiné, brisait son arc et ses flèches ailées, comme pour refouler la douleur d'une plus grande perte par celle d'une moindre ; et amortissait le feu barbelé contre sa joue glacée.
Une autre Splendeur voltigea sur sa bouche, cette bouche d'où elle avait coutume de tirer le souffle qui Rabhk. II. — 17
lui donnait la force de percer l'esprit le mieux gaid»; , et de faire pénétrer dans le cœur palpitant léclair vi la niusi({ne ; l'humide mort éteignit sa caresse sur ses lèvres de glace ; et, comme un nu'leore mourant teint de sa lueur une guirlande de vapeur éclairée par la lune qu'embrasse la froide; nuit, elle colora un instant ses pâles membres et s'éclipsa.
Mil Et d'autres vinrent... Désirs et Adorations, Persuasions ailées, et Destinées voilées ; Splendeurs et Ombres, et incarnations aux lueurs indécises d'Espérances et de Craintes, et Fantaisies cn'pusculaires, et (>hai^rin, avec sa famille de Soupirs; et IMaisii-, aveuglé par les larmes, conduit par la lueur de son propre sourire mourant lui servant d'yeux, vinrent eu un lent <'oi'tège ; e( dans son mouvement cett<; pompe i-essemblait au cortège d'un brouillard sur un courant d'autonme.
Tout ce qu'il avait aiuié, tout ce qu'il avait transformé en pensée, de forme, de couleur, de paifum et de doux son, pleurait Adonais. Le Matin regagnait sa lour d'observation de l'Orient, et sa cheveliiie dénouc-e, mouillée de larmes (|ui auniienl \n\ eniliellir I;i leri'e, (liiseurcissait les yeux a(''riens (|ui allument le jour: au loin le mé-lancolique ToimeiTe se lanienlail. le pâle Ocean elail ('(uiché dans un sonnneil iM(|niei. ci les Venis sauvages volaient alenlour. s;uiglol;uil ihins leiu' ;ili:illenieMl.
L'Eclio jienlu s'assied ;iu milieu des monlagnes sans voix, et nourrit son cliagiin de son chant remémoré ; et