AMOUR. ESPÉRANCE, DÉSIR ET CRAINTE
Et beaucoup furent blessés par ce robuste enfant ; son nom, disait-on, était Plaisir. Et près de lui se tenaient, glorieuses au delà de toute mesure, quatre dames qui possèdent tout l'empire delà terre, de l'air et de la mer; rien de ce qui vit n'est aftranchi de leurs lois. Te dirai-je leurs noms ? — Amour, Espérance, Désir et Crainte ; et elles sont les maîtresses des quatre éléments qui composent le cœur, — et chacune exerçait diversement son art, par force, prudence ou ruse, pour prouver sa redoutable puissance sur ce pauvre domaine. Le Désir lui présentait un miroir [trompeur] ; et l'esprit qui y habitait se laissa ensorceler pour embrasser ce qui paraissait si beau dans ce magique miroir. Et ébloui par cette brillante erreur, il aurait bravé les [traits] de la vengeance, et la mort, et le châtiment, et le danger, si alors la Crainte silencieuse ne l'avait touché de sa lance qui paralyse, de telle sorte que, comme un torrent gelé, le sang se cailla dans son cours ; il n'osa plus parler, même par regards ou mouvements, mais enchaîna en lui-même son fier enthousiasme. Entre le Désir et la Crainte, tu étais une chose bien misérable, pauvre cœur ! Triste était la vie qui te portait dans sa poitrine, oiseau sauvage pour ce faible nid ! Mais bientôt l'Amour le
d('livra du farouche Désir, et de sa blessure même coula une consolation de tendre pensée, et la pitié aux doux yeux lui donna la force de supporter ces douces agonies, de surmonter le malheur, la terreur, et le chagrin. Alors l'Espérance s'approcha, elle qui peut emprunter pour le pauvre Aujourd'hui , du riche Demain ; et la Crainte disparut, comme la nuit, lorsque le jour descend sur le rayon de l'orient. Et , après une longue et vaine souffrance, le pauvre cœur s'éveilla dans lassurance. Ces quatre puissances naquirent ensemble avec le malin oublié du monde, et ne cessent, comme à l'origine, de protéger contre le Plaisir tout ce que celui-ci assiège. Quand, de même que l'été attire l'hirondelle, le plaisir (>ntraine le cœur à suivre (ô faible cœur de peu d'esprit ! ) la belle main (pii la blessé, cherchant, comme; un lièvre pantelant un refuge dans le repaire du lynx, Amour, Désir, Espérance et Crainte, seront toujours près de lui.
GLNKVRA "^
Eflaréc, pAle, frappée de stupeur, semblable à une malade qui chancelle à l'air et au soleil an sortir de la somhre chandtrc dune lièvre morlcllc, ('perdue, impuis-
(1) Lliisliiiif in;ulifvt'(' de (iiiicvra i-sl ('iii|n-iinli-c ;i un ivcit (le VOssn-vtiforf Fiiircnlino siit/li lùli/izi dcUii sitrt /'(ilrin au sujet (lo lu rue (le I'lorcuct' apiM'it'c la I{mi> de la Mitrlc. V«'rs l'an llOO. (Jinevra Ainit'ii. ainaulc (rAiitunio Hoiirliiiclli, <-|>()usa un Anfilaiili. Qualnj ans apri-s leur inaiia^'f, (lincvia tomba en as|i|iy\ic »>l fut enterre»* eomnie niorte. J{essus(it«'e (|uel(|ue leiiip^ apn's. elle retourna vers son mari, (|ui la prit pour un reMMianl. cl la rt'pou^-sa. I.lle se refujjia alors aupit's de son premier amant Itondinelli cl I épousa; le mariaKO lut \alide par um-
saille, imaginant clans sa cervelle égarée d'étranges conimenl aires des formes usnelles, jnsqu'à ce qu'elle vît passer, dans le train familier des objets et des personnes, des choses aussi étranges que les folles imaginations d'un rêve, Ginevra quitta l'autel nuptial ; les serments jurés par ses lèvres ne cessaient de tinter dans sa cervelle avec un bruit discordant, assourdissant en elle l'intelligence perdue.
Ainsi elle marchait sous le voile nuptial, qui rendait la pâleur de ses joues plus pâle encore, renforçait le faible incarnat de sa bouche, et noircissait encore ses boucles noires comme le fait la lueur de la lune ; elle avait à peine conscience de l'or et des joyaux qui étincelaient autour d'elle ; mais leur éclat fatigué était comme un chaos de lumière inopportune qui blessait ses sens d'un splendide malaise. Un rayon de lune dans l'ombre d'un nuage serait moins célestement beau : sa tête était penchée, et, sur son passage, les diamants dans sa chevelure se reflétèrent dans le miroir de l'escalier de marbre poli qui menait de la cathédi'ale à la rue ; et à mesure qu'elle avançait, ses beaux pieds lumineux effaçaient ces images
Des fdles d'honneur marchaient en foule autour d'elle; les unes, avec un retour sur elles-mêmes mêlé de reproche et de honte, enviant l 'inenviable ; les autres faisant de la joie qui aui'ait (U\ être celle d'une autre leur
décision légale. En 1516, il panil en Italie une comédie sur ce sujet intitulée : Oiiwrru, inorUi, del Campanile, ta quale sendo iiiorta e sotterratn, ressu.scifa. Leigli Hunt, l'ami de Shelley, en a tiré aussi un drame intitulé: '^Une léi/eiide de Florence », ilonl la préface fait allusion au poème de Shelley. Dans la Ginevra de Shelley, qui s'arrête à la mort de la nouvelle épouse, le jour même de ses noces, après une entrevue avec son amant, Agolanti est devenu Gherardi; l'amant a conservé son prénom d'Antonio.
propre joie, par une tendre sympathie; (juelqucs-unes soupirant à la pensée d'un foyer malheureux ; d'autres, en petit nombre, admirant un spectacle qui peut toujours enti'ainer les vierges à (piitier le ciel serein et pur des sourires de leurs parents pour la grande duperie de la vie — une chose amère à goùler, douce à imaginer.
Mais elles sont toutes dispersées, et voyez ! la voilà debout regardant avec un indolent chagrin ses mains blanches, seule dans le jardin qui est maintenant le sien ; et à travers l'air ensoleillé, avec des intonations bruyantes, la nuisique des joyeuses cloches du mariage, tuant le silence azuré, s'élève et tombe. Elle est absorbée, comme (juelqu'un dans un rêve, rêvant quil rêve, jusqu'à ce que le sommeil semble une moquerie de luimême, (juand soudain Antonio parut devant elle, pâle comme elle.
Avec angoisse, avec chagrin et avec orgueil, il leva ses yeux blêmes sur lanouvelle (''|)ousce, et dit : ■< Est-ce là ta fidélité? » et alors, semblable à (pichiuiin doni le visage endormi est frappé par le soleil dune lumière pareille à une voix sévère, qui l'invite à se lever et à i-egarder le jour avec des yeux (jui pleurent en vain de ne pouvoir plus rêvei", (iiiu'vra aperçut sou auKuit, se rctiul |iour uc pas crier ou défaillir, et rcpi'ima le saug (pii lelouirait eu relluant sur sou cd'Ui-. cl sans llecliir elle dit : « Ami, si une violence ou un uial terrestre, si h; soupçon, le doute, ou la lyi'anni(iue volontt' des parents, le hasard ou la coutume, le temps ou le changemeul, les circoustanees, la terreur ou la vengeance, si des regards ou des paroles égarées, ou de mauvais discruirs. avec t()us leurs aiguillons et leurveniu, peuvent s'opposer à notre auu>ur, nous n'aimons pas. Si le tombeau,
qui dérobe sa victime au tyran, et sépare la joue qui pâlit des yeux qui dardent une impérieuse inquisition dans un cœur appartenant à un autre, pouvait séparer les nôtres, nous n'aimons pas. » — « Quoi ! les heures silencieuses ne te font-elles pas signe de te rendre au lit nuptial de Gherardi? Cet anneau n'esl-il pas... » un gage, voulait-il dire, de serments brisés ? Mais elle, avec un regard patient, toucha de son doigt le cercle dor, et dit : « Accepte ce témoignage de ma foi, le gage de serments qui seront absous par la mort. Je suis morte, ou je le serai bientôt ; mon glas mêlera sa musique à cette joyeuse cloche ; ne sonne-t-elle pas, comme si elle disait doucement : nous sonnons pour un cadavre tiré du Ut nuptial? Les fleurs semées dans ma chambre nuptiale serviront, avant d'être flétries, pour ma bière, si bien que la mourante violette elle-même ne mourra pas avant Ginevra. » La violence de son égarement avait rendu ses accents de plus en plus faibles, et éteint l'incarnat vital sur sa joue, et glacé ses yeux, et répandu autour d'elle une atmosphère qui glaça de crainte le midi brûlant, ne faisant plus d'elle qu'une image de la pensée, qui, semblable à un prophète ou à une ombre, apportait des nouvelles des terreurs du temi)S à venir.
Comme un accusateur convaincu du crime qu'il voudrait rejeter sur un ami aimé, dont les yeux mourants n'ont plus de reproches pour le pâle traître (il voudrait alors, avec un vain repentir, partager larrêt qu'il ne peut plus détourner), Antonio se tenait debout, et aurait voulu parler, quand un bruit confus d'hommes et de femmes approchant se fit entendre. Il se retira ; pendant qu'au milieu du cortège saisi d'admiration, on la
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reconduisait au palais ; — et ses femmes l'eurent bientôt habillée pour laprès-midi, et la laissèrent sur sa requête prendre une heure de doux repos. Semblable à une femme endormie, les yeux ouverts et les mains croisées, elle se coucha, pâle dans la lumière du jour déclinant. Cependant le jour tombe rapidement, le soleil disparaît ; et dans la salle illuminée, les liôtes sont réunis. Sa beauté paraissait plus adorable dans la lumière dainour, d'admiration, et de délices, réntM-hic de mille cœurs et de mille veux, allumant comme un paradis d'un instant. Cette foule est plus rassurée que le bois silencieux, où les propres doutes de l'amour troublent la solitude ; sur les cœurs glacés la i)luie de feu du vin tombe, et la rosée d'une musicpie plus divine tempère les profondes émotions de l'hcuic, j)()ur des esprits bercés dans un climat ensoleilh'. Cond)ien se rencontrent alors (jui ne s'étaient jamais rencontrés , pour se séi)arer trop tôt, mais ne s'oidjlier jamais! Combien virent alois la beaulc'. la puissance, et l'esiirit de rei>ar<ls et de paroles qui ne les avaient jamais enchantés encore ! Mais le voile lamilier de la vie «'lait maintenant tiré. De même (|uc le monde saute de joie devant laurore (pii pi'écède un lrend>lemenl de terre, et que, sans projjlK'tiser les heiu'cs qui viennent, les vents du matin du sein des (leurs é-panouies éparpillent Irui- provision d'encens, et éveillent la terre, jus(|u'à ce (|iie le sonuneil se secoue connue nne rosé'c de cha(|ue cu'ur vivant (juil possède, à Havers mers et vcnls, cités et déserts, — connue si l'avenir et le passé* réunissaient dans cet instant tous leurs In'sors; ainsi la salle de (ilierardi liail dans lallé-j^i-esse de la fêle de son mailre, — l(trs(pie (pielqu un demanda : • 0«i est
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l'épousée? » El alors une de ses femmes partit ; et avant qu'elle fût revenue, un silence tomba sur les hôtes, — une pause d'attente, comme celle que produit la beauté quand à son approche, sans être vue encore, elle remplit tous les cœurs de respect et de crainte ; puis l'étonnement, puis la peur étouffant l'étonnement ; — car des chuchotements allaient de la bouche à l'oreille, éteignant les couleurs sur les joues de ceux qui les entendaient, et couraient de plus en plus retentissants et rapides de convive en convive. Alors Gherardi entra, lœil faslueusement troublé ; beaucoup de gens se pressent autour de lui, et quelques-uns pleurent hautement. On avait trouvé Ginevra morte, si c'est la mort que d'être couchée, sans mouvement, pulsation ou haleine, les joues pâles comme la cire, les membres froids, raidis et blancs, les yeux ouverts, dont la lumière fixe et vitreuse semblait se moquer de l'objet qu'ils contemplaient; si c'est la mort, alors que se fait sentir tout alentour une odeur d'argile, une lueur pâle et glacée, un silence et une émotion qui font dresser les poils de la tête aux pieds, comme s'il venait de l'esprit une corruption qui passe, donnant à la terre tout ce qui est dans le linceul, et laissant après elle, comme un éclair rapide dans sa fuite, des cendres, de la fumée et des ténèbres. Dans la nuit de notre pensée, nous ne savons ainsi de la mort que ce que le rêve qui n'est pas encore né sait de notre vie, avant que notre barque aille se briser sur son inhospitaliei" rivage. La fête nuptiale et sa solennité se changèrent en pompe funèbre. La compagnie, le cœur et les yeux accablés, se sépara. Et ceux qui aimaient la morte ne furent pas les seuls à pleurer le long de leur chemin ; mais le chagrin mêlé d'unelriste surprise ouvrit les sources de
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la pitié dans tous les yeux, où cet être dont ils pleurent en vain la destinée ne doit plus jamais, pensaient-ils, allumer encore des sourires. Les lampes, qui, à moitié éteintes dans leur précipitation, ne jetaient plus en petit nombre qu'une lueur défaillante sur la lète abandonnée, montraient sous les voûtes de la salle comme un nuage de chagrin suspendu, comme si des esprits des hommes l'obscurité avait passé dans l'air. Quelques-uns restaient encoie autour de Gherardi, amis et parents de la morte; et lui, homme sans amour, acceptait dans la torpeur la consolation dont il n'avait pas besoin ; la terreur, et non le chagrin, torturait son cœur. Leurs chuchotements rendirent le solennel silence plus profond encore. Quel(|ues-uns pleuraient ; d'autres fondaient en larmes sans un sanglot; et d'autres, dont on pouvait entendre les battements de cieui", se |)encliaient sur la tal)le, et par intervalles frémissaient en entendant à travei-s les salles et les corridors désertés les cris perçants, qui, sur la brise de la nuit secouant dans son vol chaque torche et chaque flambeau, venaient delà cliambi-e où veillaient les femmes. Leurs lai'mes tombaient sui' la clièi'e cl Iroide compagne de leurs plaisirs mainlenani |)artie. Puis la <-loche de la mort tinta, «'t bientôt les ]»rétres arrivèrent et, voyant (|ue la Mort avait confessé leur pénitente, s'en retournèrent, comme des corbeaux fuient un cadavre (|n'(iii vaiilour l'ii Itiric vieiil de dc'vorer jus- (|u'à l'os. Puis les pleureuses vini'eiit
(^Ji<iiif finii'lirr ilr (liiirrra Le vieil Hiver, dans sa decrepitude, elail relourm-
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vers les blanches montagnes, et le Printemps descendit de la planète qui se balance au-dessus du rivage où l'océan de la lumière du soleil empiète sur les limites de la nuit hivernale. Si la terre et l'air et la mer ne se réjouissent pas quand le Printemps approche , nous n'avons pas trouvé notre joie en toi, Ginevra !
Elle est silencieuse, elle est froide, sur la couche nuptiale ! Un pas vers le blanc lit de mort, un pas vers la bière, un pas vers le charnier, et un pas... oh ! où ? La noire flèche a volé en plein midi. Avant que le soleil ait encore une fois roulé dans le ciel, les rats dans son cœur auront fait leur nid, et les vers pulluleront dans sa chevelure d'or. Tandis que l'Esprit qui guide le soleil est assis sur son trône de flamme, elle dormira