A THOMAS BROWN, ESQ., LE JEUNE, H. F
Cher Tom, permettez-moi d'introduire M. Peter Bell dans la respectable famille des Fudge (I). Quoiqu'il jndsse être au-dessous de ces importants personnages i)our les jiropriétés ptlus actives c[ui caractérisent le Rat et l'Apostat, je soupçonne que vous-même, leur historien, vous reconnaîtrez qu'il les surjjasse dans la cjualification la mieux caractérisée d'une intolérable platitude.
Vous connaissez M. Examiner Hunt; eh bien! c'est lui qui m'a présenté à deux des Messieurs Bell (2). Mon intimité avec le plus jeune M. Bell est tout naturellement née de mon introduction auprès de ses frères. En vous le présentant, j'ai la satisfaction de j)oui-oir vous assurer qu'il est de beaucoup le plus assommant des trois.
La connaissance d'un des Peter Bell offre ce singulier avantage, que si vous coniiaissez un Peter Bell, vous connaissiez trois Peter Bell ; ils ne
(1) Les héros d'un poème satirioo-burlesque de Thomas Moore, à qui est adressée cette Dédicace. Moore avait publié T/ie Fudge Family sous le pseudonyme de Tiiomas Brown.
(2) L'éditeur du journal rExaininer y avait inséré une critique de deux poèmes intitulés Peter Bell, l'un de Reynolds et l'autre de Wordsworth (avril et mai 1819). C'est la lecture de cet article de Hunt (jui inspira à Shelley sa satire de Peter Bell III.
sont pas un, mais trois, non pas trois, mais un. Terrible mystère, qui, après avoir fait verser des torrents de sang, et avoir été célébré par un concert de gémissements capable d'assourdir la musiciue des sphères, a enfin trouve son explication, à la satisfaction de tous les partis du monde théologique, dans la nature de M. Peter Bell.
Peter est un Peter pohjhédrique , un Peter à plusieurs faces. Il change de couleur comme un caméléon, ou de peau comme un serpent. C'est un Protée de Peter. Il a d'abord été sublime, pathétique, émouvant, profond; puis stupide ; puis ennuyeux et stupide ; puis enfin stupide, oh, si vraiment stupide ! d'une stupidité au delàde toute permisdon.
Vous comprendrez qu'il n'est pas nécessaire de considérer l'Enfer et le Diable comme un mécanisme surnaturel. Toute la scène de mon épopée se passe « dans ce monde réel ». Ainsi Peter vous en informait lui-même avant sa conversion au White-Obi (1), quand il parle « de ce nwnde de nous tous, de ce monde où nous trouvons notre bonheur ou jamais ^K
Laissez-moi observer que j'ai mis six ou sept jours à composer ce sublime morceau ; l'orbe de mon génie lunaire a fait le quart de sa révolution autour de la stupide terre que vous habitez, et qui vous emporte dans le délire, pendant quil gardait son calme et sa splendeur ; et sa dernière phase
(1) Allusion à la conversion de Wordsworlli iiux opinions régnantes. L'OOi ou Ohvuli est une espèce de magie en usage chez les nègres d'Afrique.
m'a suffi « pour m'assurer une place durable dans la littérature de mon pays (1), »
Vos ouvrages, à la vérité, mon cher Tom, se vendent mieux ; mais les miens sont bien supérieurs. Le public n'est pas juge; c'est la postérité ciui ramène tout à l'éciuité.
Laissez-m.oi observer encore c[uon a déjà tant écrit sur Peter Bell, qu'on peut ne voir dans la présente liistoire, comme dans riliade, qu'une simple continuation de cette série de poèmes cycliques, ciui ont déjà concouru à immortaliser son caractère et ses aventures, en même temps ciu'ils en recevaient leur propre iminortalité, A ce point de vue, je n'ai violé aucune règle de syntaxe, en commençant ma composition par une conjonction; le point d'arrêt cpui ferme le poème continué par moi, étant comme les points d'arrêt Cjui terminent niiade et TOdyssée, un point d'arrêt tout autre ciu'absolu.
Dans l'espérance que l'immortalité que vous avez donnée aux Fudge, vous la recevrez cVeux ; et dans la ferme attente c^ue, lorsciue Londres sera une habitation de butor s, quand Saint-Paul et l'abbaye de Westminster ne seront plus c^ue des ruines sans forme et sans nom, au milieu d'un marais désert, quand les piles' du pont de Waterloo seront devenues le noyau d'îlots de joncs et d'osier, et projetteront les ombres dentelées de leurs arches brisées
(1) Ces derniers mots sont tirés de la Dédicace du Peter Bell de \\'ordsworth à Southey ; pour comprendre l'ironie de ce passage, il faut savoir que Wordsworth avait mis dix-neuf ans à la composition de sou Peter Bell.
48 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY ^
sur le courant solitaire, quelque commentateur transatlantique pèsera, dans les balances de quelque systènrie de critique noiœeau et non encore imaginé, les Tnérites relatifs des Bell et des Fudge et ceux de leurs historiens,
Je sais toujours, mon cher Tom, sincèrement à vous,
MiCHING MaLLEGHO.
!«' Décembre 4819.
P. S. — Excust'~-moi sur le lieu rVoù je date ; aussitôt que la publication l'apportera quelque chose, j'ai Vintention de louer un logement dans une rue plus respectable.