ODE AU VENT D OUEST
0 farouche vent d'ouest, toi souffle de l'être de l'Automne, toi dont l'invisible présence chasse les feuilles mortes comme des spectres fuyant devant un enchanteur, jaunes, et noires, et pâles, et dun rouge de fièvre, multitudes frappées de la peste ! 0 loi, qui charries les semences ailées vers leur sombre lit d'hiver, où elles gisent glacées et enfouies, chacune comme un cadavre dans son tombeau, jusqu'à ce que ta sœur azurée du Printemps souffle dans son clairon au-dessus de la terre qui rêve, et (conduisant de suaves bourgeons comme des troupeaux pour les paitre dans l'air) remplisse de couleurs et dodeurs vivantes la plaine et la colline ;
(1) Ce poème fut conçu et presque entièrement écrit dans un bois qui borde l'Arno, près de Florence, un jour que ce vent orageux, dont la température est à la fois douce et tumultueuse, ramassait les vapeurs qui versent sur la terre les pluies d'automne. Elles commencèrent, comme je le prévoyais, au coucher du soleil avec une violente tempête de grêle et de pluie, accompagnée de ce tonnerre et de ces éclairs magnifiques particuliers aux régions Cisalpines.
Le phénomène auquel il est fait allusion dans la conclusion de la troisième stance est bien connu des naturalistes. La végétation du fond de la mer, des rivières et des lacs symi)atliise avec celle de la terre dans les changements de saisons, et par conséquent est inUuencée par les venls qui les annoncent. S.
96 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
farouche Esprit, qui le mous en tout lieu, pour détruire ou préserver ; — écoute, oh! écoute !
Toi, dont le courant, au miUeu de hi commotion du ciel escarpé, est parsemé, comme la terre, de feuilles flt'tries , de nuées flottantes , secouées des rameaux entrelacés du ciel et de locéan, anges de la pluie et de l'éclair ! Là, sur la surface bleue de ta houle aérienne, s'épandent, semblables à la brillante chevelure soulevée de la tète de quehpie féroce Ménade, du bord obscur de l'horizon à la lianleur du zénith, les boucles de louragan qui approche. Toi, chant funèbre de l'année mourante, pour qui celte nuit en se fermant sera le dôme d'un vaste sépulcre, voûté de toutes tes puissantes vapeiiis ic'unies, dont la solide atmosphère «'clatera en pluie noire, en feu, et en grêle, — oh! écoute!
Toi, (pii éveillas la l)leue .M<''(lilerr:niée de ses l'èves d'été oil elle gisait, bercée au bruit de ses courants cristallins, auprès d'une île de pierre ponce dans la baie de Baia ; loi qui vis sommeiller les palais et les tours antiques, tremblants dans la lumière plus intense de la v;igue, tout coiiveils d une mousse dazur, et de fleurs si douces que le sentiment dc-faille à les peindre ! Toi, pour le passage de (pii les puissantes plaines de lAllanli(|ue s"entr"ouvent en goullres, tandis (piau-ilessous bien loin les fleurs de mer et les foièls limoneuses, (pii porleni le lèuillagc sans sève de l'océan, reconnaissent ta voix, et soudain grisonnent de frayeur, treniblenl et se depouillenl elies-inèines ; — oh! ('conle!
Si j'i'tais une renille morte (|iie lu pusses porter ; si j'étais un agih' nuage pour voler av«'c toi ; une vague, pour palpiter sous ta puissance, et paitager limpiilsion de ta force, seulement moins lilire (jiie toi, ô toi (|ui ne
connais aucun frein! Si môme jetais comme dans mon enfance, et pouvais être le camarade de tes courses errantes à travers le ciel, comme au temps où devancer ta rapidité céleste semblait à peine un rêve; je n'aurais jamais songé à timporluner ainsi de mes prières dans mon douloureux besoin. Oh ! soulève-moi comme une vague, une feuille, un nuage ! Je tombe sur les épines de la vie ! Je saigne ! Le lourd poids des heures a enchaîné et courbé un être trop semblable à toi, indompté, rapide et fier !
Fais de moi ta lyre, comme est la forêt. Mes feuilles ne tombent-elles pas comme les siennes? Le tumulte de tes puissantes harmonie.^ nous empruntera à tous deux un profond accent automnal, doux, bien qu'imprégné de tristesse. Sois, ô Esprit superbe, mon propre esprit ! Sois moi ! être impétueux ! Entraine mes pensées mortes sur l'univers, comme des feuilles flétries, pour hâter une nouvelle naissance; et, par l'incantation de ces vers, disperse, comme des cendres et des étincelles d'un foyer inextinguible, mes paroles parmi l'humanité ! Sois à travers mes lèvres, pour la terre encore assoupie, la trompette d'une prophétie ! 0 Vent , si l'Hiver s'approche, le Printemps peut-il être loin derrière?