SALOMON
Je ferai observer à Voire Majesté i\nc je ne pourrais donner...
SWELLFOOT
Tue-les et qu'il n'en soit plus question ; ils seront assez payés, et que je nCnicndc i)Ius Icui's grognenjenls cl leurs plaintes éternelles 1
Ils sortent, on chassant les pnun-cativ. Entrent Mammon, rarclii-iirétie, et l'urganas, clict du cdnseil dos sorciers.
SCÈNK II
Pir.GANAX (1)
L'avenir apparaît aussi noir que la mort ; un nuage, sombre eomme le sourcil de l'Enfer, est snsjiendu sur lui. Les troupes se inuliucnt. — Les revenus font di'latil. — Il y a en nous un gcnuc de pounituic — carie niveau de ILtal sabaisse, ses bases mêmes selVomh-ent, les i)lus liardis tournent le dos contre eux-mêmes (v^).
MAMMON
j'.li ! De (jiioi s ai;il-il donc, mou clieiMini :' l.cs lrou|»es se uuiliiieni ? dccinie/. (|uel(|ues rc'gimenls; largent f:iil delaut ? — recoure/, à uia monnaie — frappe/ du l)apier, jus(|u"à ce que l'or sesconiple, et que. Iionteux de montrer sa face l)ilieuse, il se |»uige bii-mênie pour rivaliser avec la blanclieiir virginale de ce |iapier.
l>lll(.ANAX
Oil! encore s'il n y avail (pie cela ! Mais l"oi'acle!
(1; riadinlion ;;rr((iiic ilii nml < (isllirrii;//! : ^Jj-y'^'» «MSlei (chàU-aii) Il *va;. roi.
(2) Mill allriluii' a ('.a>llri(ML;li liii-inènif.
œDIPLS TYRANKLS 111
MAMMON
Eh bien ! > esl-ce pas moi qui ai rendu cet oracle ? Etais-je alors ivre-mort ou inspiré, je ne m'en souviens pas bien ; pas plus, en vérité, que de l'oracle lui-même !
PURGAXAX
En voici la teneur : « Béotie, choisis la réforme ou la guerre civile , quand, à travers tes rues, en guise de lièvre poursuivi par des chiens, une reine-épouse chassera un roi avec une meute de pourceaux, à cheval sur le Minotaure Ionien. »
MAMMON
Maintenant, quand même l'oracle n'aurait jamais prédit cette triste alternative, cela doit arriver ou non, et l'alternative arrivera également après l'oracle ; que j'aie été poussé par la grâce divine ou la liqueur Lesbienne à proférer ces paroles, qui, comme toutes les paroles, sont nécessairement ou fausses ou vraies, il nimporte ; car le même pouvoir a tout fait, oracle, Ain, et moi, et vous — ou rien — c'est la même chose. Si vous en saviez autant sur les oracles que moi...
PLTiGANAX
Vous autres, archi-prôtres, vous ne croyez à rien ; si vous aviez rêvé d'un nombre particulier à la loterie, vous ne voudriez pas même acheter le billet !
MAMMON
Cependant nos billets sont rarement blancs. Mais quelle marche avez-vous prise? Les prophéties, quand une fois elles ont été lancées, comme des menteurs qui disent la venté pour arriver à leurs fins, ou comme des
hypocrites qui en singeant la vertu font les mêmes actions que les hommes vertueux, travaillent à leur propre accomplissement. Cette lona — bien!... — Vous savez ce qua fait la chaste Pasiphaé, l'épouse de ce très religieux roi de Crète, et combien l'histoire en est encore populaire ici ; et comment ces stupides pourceaux de ïhèbes se vantent de descendre du libre Minotaure. Vous savez qu'ils s'appellent toujours eux-mêmes Bulls (taureaux), quoique si dégénérés, et que tout ce qui a rapport au taureau est populaire et respectable à Thebes. Ils ont poui' armes sept taureaux sur champ de gueules (l), ils pensent que toute leur foire consiste à manger du bœuf — ce serait donc aujourd'hui un précédent dangereux, si la reine lona...
PURC.ANAX
J'ai pris les meilleures précautions pour (juil n'en soit pas ainsi, j'ai frappé la croûte de la terre avec cette baguette enchantée, et l'enfer a été mis à nu ! Dans une caverne lemplie de formes hideuses jai choisi une sangsue, un taon et un lat. Le taon est celui même que Junon envoya à la poursuite d'Io (2), et dont il est fait mention dans Ezéchiel i3), quand le seigneur l'appela en sifllant des montagnes de l'extrême Klhioi)ie poui' lourmcnit'i' la Mésopotaniiciine I^abylone. La bête a une tromjK' retentissante conime le Scarabée; sa <|ueue noirâtre est barbelée de nombi'eux aiguillons, dont chacun peut faire mille blessures, toutes inguérissables; de ses yeux convexes elle voit de belles clioses
(1 Parodie île l'clfiidaiil royal d'AngU-teiTO, où ligurenl six léopards et un lii»n raiiipaiit.
(2) l'sfliylt'. l'riimi'llir('i')irh(iiiir. (:■{) K/.('(irn'l (on i)hilô| Isan-)-
dans les plus hideuses formes, et trompelte par le monde tous ses monsonges. Comme les autres scarabées, elle se nourrit de bou/e, — elle a onze pattes avec lesquelles elle rampe, laissant derrière elle une matière visqueuse qui donne des ampoules ; et cette affreuse bête a traqué lona hors des limites Thébaines d'île en île, de cité en cité, précipitant sa fuite de la lointaine Chersonese à la fabuleuse Solyme, à l'île de l'Etna, Oi'tygie, iMélite, et le rocher de Calypso, et les sombres tribus de Garamante et de Fez, l'Eolie et l'Elysium, et sur tes rivages, Parthénopé, qui maintenant, hélas ! sont libres (1), à travers l'heureuse terre saturnienne, dans les ténèbres de l'ouest.
MAMMON
Mais si ce taon allait pousser lona par ici?
PURGANAX
Dieux ! Quel terrible si ? Mais il y a mon rat gris ; si mince, qu'il peut en rampant entrer, puis en sortir, dans la plus étroite fente et le plus sale trou ; il se glissera dans son cabinet de toilette; et...
MAJIMON
Mon cher ami, où avez-vous vos esprits ? Comme si elle ne pouvait pas faire rôtir un morceau de fromage, et en amorcer la souricière? Et les rats, quand ils sont assez maigres pour passer à travers de telles fentes.
PIRGANAX
Mais ma sangsue — une sangsue faite pour sucer le
(1) Allusion à la récente révolution de Naples, qui venait d'insj)irer à Shelley une de ses plus belles Odes : Ode à Naples, dans ce volume.
114 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
sang, avec ses anneaux onduleux et glissants, pouvant s'étendre à volonté, qui fait de son petit corps comme un ballon rouge, aussi plein de sang que le ballon d'hydrogène, sang sucé du cœur des hommes ; insatiable elle suce et s'attache, et tire; — une sangsue-cheval, dont le pléthorique roi ne pourrait remplir le profond estomac, et qui, toujours pleine, ne lâchera jamais prise.
MAMMON
Cette bète, et moins encore pourrait suffire pour la reine lona ; mais c'est le peuple des pourceaux que; je crains; et dans cette crainte, j'ai...
PLUG VNAX
Qu'avcz-vous fait ?
MAMMON
J'ai déshérité mon fils aîné Chrysaor, parce qu'il suivait les meetings publics, et qu'il voulait toujours y pérorer de commerce, de foi publique, déconomie, d'altération des monnaies, et autres lieux communs ullru-iadicaux; et j'ai substitué mon domaine appelé le Paradis des Fous, et mes biens en monnaie féerique, bons et billets, siu* la tète de ma lille accomplie Baiiknotine (1) et je l'ai mariée au Gibet (2).
PURGANAX
Un excellent mariage !
(1) Allusion :i la scvnicslralion de l'or et à r»''iuission de papierniDiiiiuit- dont il était ahirs (|U('sti(m dans les conseils du tjouvernenienl. Slielley, très piéoceupé de ces mesures, y voyait la nienaie d'une banqueroute prochaine el le signal de la révolution.
(2) Shakespeare : Ct/inhrline , Acte V. « A moins de trouver un homme (jui veuille épouser la potence el procréer des petits Kihels, je n'ai jamais vu c(mdamné si empressé. »
ŒDIPIS TYRANMS 115
MAMMON
Une haute attache, Piirganax! Le gentilhomme fiancé est dune famille vraiment ancienne, de la Bruyère Hsunslovv, Tyburn, el la Nouvelle Potence, et il a une grande influence dans les deux Chambres ; — oh ! il fait le plus ardent des époux ; oui, trop ardent — gens nouvellement mariés n'oseraient pas s'embrasser en public ; mais les pauvres âmes saiment tant l'une l'autre ! et de là mes petits-fils, les Gibets, enfants de grande promesse, autant qu'on en ait jamais vu, — les plus jeunes jouant à la pendaison, les aînés apprenant à entortiller les radicaux. Ils sont fort bien élevés, car chacun d'eux dit son catéchisme, et lit un chapitre choisi dans la Bible avant d'aller jouer.
On entend un formidable bourdonnement, PURGANAX
Ha! qu'entends- je ?