‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 10 sur 58 · WORDSWORTH · texte numérisé non relu

WORDSWORTH

14 décembre 181ô.

Terre, Océan, Air, fralernité bien-aimée ! Si la nature, votre grande mère, a imbu mon àme de quelque piété naturelle pour sentir votre amour et y répondre avecle mien ; si le matin humide de rosée, le midi odorant, le soir avec le coucher du soleil et sa splendidecour, etle solennel tintementdu silence de minuit, si les profonds soupirs de l'Automne dans le bois desséché, et l'Hiver revêtant dépure neige et de couronnes de glace étoilée les herbes llétries et les rameaux nus, si les voluptueuses palpitations du printemps, quand il exhale ses premiers baisers si doux, m'ont été chers;si jamais je n'aisciemment fait de mal à aucun oiseau brillant, insecte ou gentille béte, mais si je lésai toujours aimés et chéris comme ma famille, — alors, pardonnez-moi cette vanterie, frères bien-aimés, et ne me retirez rien de votre faveur accoutumée !

Mère de ce monde impénétrable, favorise mon chant solennel! Car je t'ai aimée toujours, et toi seule; j'ai épié ton ombre et Tobscurité de tes pas, et mon cœur a toujours le regard plongé sur l'abîme de tes profonds mystères... J'ai fait mon lit dans les charniers et sur les cercueils, où la noire Mort garde le registre des trophées conquis sur toi, dans l'espérance défaire taire les obstinés questionneurs de tes secrets en forçant quelque ombre délaissée, ta messagère, à me révéler ce que nous sommes. Dans les heures solitaires et silencieuses, quand la nuit fait de son silence môme une rumeur en-

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chantée, comme un alchimiste inspiré et désespéré, risquant sa propre vie sur quelque obscure espérance, j'ai amalgamé les formules redoutables et les regards scrutateurs avec mon plus innocent amour ; jusqu'à ce que d'étranges larmes, semêlantà ces baisers haletants, arrivent à composer un philtre capable de forcer la nuit enchantée de me livrer ton secret. Et, quoique tu n'aies pas encore dévoilé ton plus intime sanctuaire, l'incommunicable rêve et tes fantômes crépusculaires, et la profonde pensée de midi ont fait briller en moi assez de hunière, pour que maintenant dans la sécurité, immobile comme une lyre longtemps oubliée, suspendue au dôme solitaire de quelque temple mystérieux et déserté, j'attende ton souffle, ô grande mère ; pour que mon chant puisse mêler ses modulations aux murmures de l'air, aux bruits des forêts et de la mer, à la voix des êtres vivants, aux hymnes entrelacés de la nuit et du jour, et du profond cœur de l'homme !

Il y eut un poète dont la tombe prématurée ne fut point élevée avec un pieux respect par une main humaine; mais lestourbillonscharmés des ventsd'autorane bâtirent sur ses os tombant en poudre une pyramide de feuilles s'en allant en poussière dans l'inculte désert.. . Un jeune homme digne d'amour !... Aucune vierge désolée ne para de fleurs éplorées ou d'une guirlande de cyprès votif la couche solitaire de son éternel sommeil; il était noble, et brave, et généreux ! Aucun barde solitaire n'exhala sur sa sombre destinée an chant mélodieux ; il vécut, il mourut, il chanta dans la solitude. Des étrangers ont pleuré en entendant ses notes passionnées; et des vierges, pendant qu'il passait inconnu, ont langui et se sont consumées du fol amour

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de ses yeux sauvages. Le feu de ces doux orbes a cessé de brûler, et le Silence, lui aussi énamouré de celte voix, enferme sa musique muette dans son âpre prison. Une vision solennelle, un brillant rôve d'argent nourrit son enfance. Chaque soupir, chaque bruit de la vaste terre et de l'air ambiant, envoya à son cœur ses plus exquises impulsions. Les sources de la divine philosophie ne fuirent pas ses lèvres altérées ; tout ce que le saint passé consacre, dans la vérité de la fable, de grand, de bon, d'adorable, il le sentit et le connut. La première jeunesse passée, il quitta le foyer glacé et le home détesté, pour chercher d'étranges vérités sur des terres inconnues. Bien des déserts désolés, bien des solitudes inextricables ont leurré ses pas intrépides ; et souvent de sa douce voix et de ses doux yeux il acheta aux hommes sauvages son repos et sa nourriture. 11 a poursuivi comme son ombre les pas les plus secrets de la nature, partout où le rouge volcan étondcomme un dais sur ses champs de neige et ses pinacles de glace sa fumée brûlante ; où les lacs de bitume battent éternellement la pointe nue des sombres îlots de leur vague indolente ; où les cavernes secrètes, hérissées et ténébreuses, faisant tourner autour des sources de feu et de poison leurs dômes étoiles de diamant et d'or, inaccessibles à l'avarice ou ci l'orgueil, développent les voûtes de salles sans nombre et sans mesure, regorgeant de nombreuses colonnes de cristal, de claires châsses de perles, et de trônes étincelants de chrysohte. Cependant cette scène d'une plus ample majesté que les gemmes ou l'or, la voûte changeante du ciel et la verte terre, n'avait pas perdu dans son cœur ses droits à l'amour et à l'admiration. 11 aimait à s'arrêter longtemps dans les

vallées solitaires, faisant deslieux sauvages sa demeure, j iisqu'à ce que tourterelles et écureuils vinssent partager ' dans son innocente main son innocente nourriture, attirés par la douce expression de ses regards, et que la sauvage antilope, qui tressaille au moindre bruissement de la feuille sèche sur la fougère, suspendît ses pas timides pour arrêter ses yeux sur une forme plus gracieuse que la sienne.

Son pas errant, obéissant à de hautes pensées, visita les formidables ruines des anciens jours; Athènes et Tyr et Balbec, et le désert où fut Jérusalem, les tours écroulées do Babylone, les éternelles pyramides, Memphis et Thèbes, toutes les étranges sculptures des obélisques d'albâtre, des tombeaux de jaspe ou des sphinx mutilés, que la noire Ethiopie cache sur ses sommets déserts. Là, parmi les temples ruinés, les colonnes stupéfiantes, les images barbaresd'êtres plus qu'humains, où desdémons de marbre gardent le mystère de bronze du zodiaque, et où les hommes morts ont suspendu tout autour leurs muettes pensées sur les murs muets, il aimait à s'arrêter, les yeux fixés sur ces monuments de la jeunesse du monde; tout le long du jour brûlant, il contemplait ces formes muettes ; et quand la lune remplissait les salles mystérieuses d'ombres flottantes, il ne suspendait point son étude ; mais il regardait et regardait toujours jusqu'à ce qu'une signification illuminât son esprit vide comme une inspiration irrésistible, et qu'il tressaillît en apercevant les secrets de la naissance du temps.

Cependant une vierge arabe lui apportait sa nourriture, sa portion quotidienne, de la tente de son père ; elle étendait la natte qui lui servait de couche ; elle dérobait à ses devoirs et à son repos pour épier ses pas;

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éprise d"amour, et cependant n'osant pas, tant était profonde sa respectueuse crainte, parler d'amour... Elle veillait la nuit sur son sommeil, sans fermer les yeux: elle-même, pour contempler ses lèvres entr'ouvertes dans l'assoupissement, d'où s'exhalait la respiration régulière de ses rêves innocents. Puis, quand le rouge matin faisait blêmir la pâle lune, vers sa froide demeure, égarée, pâle et toute palpitante, elle se retirait.

Le poète, errant à travers l'Arabie et la Perse, et le sauvage désert Caramanien et sur les montagnes aériennes qui versent rindus et l'Oxus de leurs cavernes de glace, poursuivit son cliemin joyeux et triomphant. 11 arriva dans la vallée de Cashmire, et là, dans une de ses plus solitaires retraites, où des plantes odorantes entrelacent sous le creux des rochers un berceau naturel^, sur le bord d'un ruisselet étincelant, il étendit ses membres languissants. Alors une vision descendit sur son soin meiJ, un rêve d'espérances qui n'avaient pas encore fait rougir sa joue. Il vit en songe une vierge voilée assise près de lui, parlant dans des tons bas et solennels. La voix était comme la voix de sa propre âme entendue dans le calme de la pensée ; sa musique prolongée,' semblable aux sons entrelacés des courants et des brises, tenait son plus intime sens suspendu dans sa trame aux mille couleurs, aux mille nuances changeantes. Science, vérité et vertu étaient son thème, ainsi que les sublimes espérances de la divine hberté, les pensées les plus chères pour lui, et la poésie, elle-même étant un poète. Bientôt le solennel enthousiasme de son pur esprit alluma dans tout son être un feu pénétrant. Alors elle fit entendre des nombres sauvages avec une voix étouftec en sanglots tremblants que dominait sa propre passion ;

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ses belles mains étaient seules nues, tirant de quelque étrange harpe une étrange symphonie, et dans les rameaux de leurs veines le sang éloquent disait des choses ineffables. On entendait le battement de son cœur remplir les pauses de sa musique, et sa respiration s'accordait tumultueusement avec les reprises du chant interrompu. Soudain elle se leva, comme si son cœurendurait impatiemment son poids prêt à éclater. Au bruit, le poète se retourna et, dans la chaude lumière de leur propre vie, il vit ses membres étinceler sous le voile sinueux du vent entrelacé; ses bras, nus maintenant, étendus, ses boucles noires flottant au souffle de la nuit, les globes de ses yeux rayonnants, ses lèvres entr'ou vertes, détendues, pâles et tremblant avec passion. Son robuste cœur défaillit et pâma sous l'excès de l'amour. Il soulevait ses membres frémissants, et retenait sa respiration haletante, et étendait ses bras pour atteindre son sein palpitant... Elle ^e retira en arrière un instant, puis, s'abandonnant à une irrésistible joie, d'un geste frénétique et avec un rapide cri étouflé, elle se jeta dans ses bras défaillants... Alors des ténèbres voilèrent ses yeux étourdis, et la vision rentra dans la nuit qui l'engloutit; le Sommeil, comme un noir courant suspendu dans sa course, roula de nouveau ses vagues sur sa cervelle vide.

Réveillé parla secousse, il tressaillit de son extase. La froide lumière blanche du matin, la lune bleue. déclinant à l'ouest, les sommets clairs et étincelants, la vallée distincte et le vide des bois, telle était la scène qui se déroulait autour de lui. — Où ont fui les nuances du ciel qui faisait un dais à son berceau de la nuit d'avant-hier? les sons qui caressaient son sommeil, le mystère et la

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