‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 11 sur 58 · ALASTOR OC L ESPKIT DE LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

ALASTOR OC L ESPKIT DE LA SOLITUDE

majesté de la terre, la joie, l'exaltation ? Ses yeux, pâlis regardent la scène vide aussi vaguement que la lune de l'océan regarde la lune dans le ciel. L'esprit du doux amour humain n envoyé une vision à son sommeil, à lui qui méprisait ses plus précieux dons ! 11 poursuit ardemment au delà des royaumes du rêve cette ombre fugitive; il franchit toutes les bornes. Hélas! Hélas! Où sont ces membres, cette respiration, cet être si traîtreusement unis ? Perdue, perdue, pour toujours perdue dans l'immense et insensible désert de l'obscur sommeil, celte forme si belle ! La noire porte de la mort conduit-elle à ton mystériçux pai'adis, 6 Sommeil? L'arche brillante des nuages irisés et les montagnes pendantes qu'on aperçoit dans le calme lac ne conduisent-elles qu'à un abîme noir et liquide, tandis que la voûte bleue de la mort, avec ses immondes vapeurs suspendues, où toute ombre exhalée de l'infect tombeau cache son œil mort loin du jour détesté, conduit, ô Sommeil, à tes délicieux royaumes? Ce doute, comme une soudaine marée, envahissait son cœur; l'insatiable espérance qui l'avait éveillé blessait son cerveau avec la violence du désespoir.

Tant que la lumière du jour remplit le ciel, le poète tint une conférence secrète avec son âme. Avec la nuit vint la passion, comme ledémonfurieuxdequelqueréve désordonné, qui le réveilla en sursaut etle força de s'enfuir dans les ténèbres. — Comme un aigle, étreint dans les replis d un vert serpent, sent le poison brûler sa poitrine, et à travers la nuit et le jour, la tempête et le calme et le nuage, dans la frénésie de sa douleur éperdue, précipite son vol aveugle sur le vaste désert de l'air ; ainsi entraîné par la brillante ombre de ce rêve

adoré, sous la lueur glacée de la nuit désolée, à travers le labyrinthe des marécages et le gouffre des profondes vallées, faisant tressaillir de son pas insouciant le serpent éclairé par la lune, il fuyait !...

Le rouge matin commençait à poindre sur sa fuite, versant la moquerie de ses couleurs vitales sur sa joue de mort. Ilerra jusqu'au vaste Pornos qu'on aperçoit de l'escarpement de Petra, suspendu comme un nuage sur le bas horizon; jusqu'à Balk, et aux lieux où les tombes désolées des rois parthes éparpillent à tout vent leur poussière épuisante ; là il errait en sauvage, jour après jour, consumant les heures dans l'ennui, portant dans sa poitrine le souci rongeur qui se nourrit saus fin de saflammeexpirante. Et maintenant ses membres étaient maigres; sa chevelure flottante, flétrie par l'automne d'une étrange souffrance, chantait dans le vent des chants de mort ; sa main insouciante pendaitcomme un os mort dans sa peau desséchée; la vie et l'ardeur qui le consumaient, comme dans une fournaise qui brûle en secret, ne rayonnaient plus que de ses yeux noirs. Les villageois, qui subvenaient avec une humaine charité à ses humains besoins, regardaient avec un étonnement mêlé de terreur respectueuse ce visiteur qui fuyait. L'habitant de la montagne, qui rencontrait sur quelque vertigineux précipice cette forme de spectre, s'imaginait que l'esprit du vent, avec ses yeux d'éclair, sa respiration enflammée et ses pas qui ne dérangent pas la neige amoncelée, se reposait en ce lieu. L'enfant voulait cacher son visage troublé dans la robe de sa mère,efli"ayé pai' l'éclat de ces yeux sauvages, pour se souvenir de cette étrange lumière dans maint rêve de l'avenir. Mais lesjeunes vierges, instruites par la nature, s'expli-

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qiiaient à moitié la souffrance qui le consumait, auraient voulu l'appeler de ces noms menteurs de frère et d'ami, auraient voulu presser sa main pâle au départ, el suivre, à travers d'obscures larmes, le chemin du voyageur du seuil de la maison paternelle.

Enfin, sur le rivage solitaire de la Chorasmanie il s'arrêta, un immense et mélancolique désert de putrides marais. Uneviolente impulsion poussait sespasaurivage de la mer. 11 y avait là un cygne, près d'un courant paresseux, au milieu des joncs. L'oiseau s'enleva à son approche et, de ses ailes puissantes escaladant le ciel, dirigea sa course brillante bien haut au-dessus de l'incommensurable Océan. Ses yeux poursuivaient son vol : « Toi, tu as une demeure, bel oiseau ! Tu voyages pour retrouver cet abri, où ta douce compague entrelacera le duvet de son cou avec le tien, et saluera ton retour avec des yeux resplendissant de tout l'éclat de leur ardente joie. Et moi, qu'ai-je à attendre ici, avec une voix beaucoup plus douce que tes noies mourantes, un esprit plus étendu que le tien, un organisme mieux accordé pour la beauté, consumant en vain ces facultés supérieures dans l'air sourd, pour la terre aveugle et le ciel qui n'a point d'écho pour mes pensées? » — Un sombre sourire d'espérance désespérée rida ses lèvres tremblantes. Car le Sommeil, il le savait, gardait impitoyablement son précieux trésor, et la Mort silencieuse, peut-être aussi perfide que le Sommeil, ne montrait qu'un leurre d'ombre, se moquant avec un sourire équivoque de ses propres charmes si étranges 1

Tressaillant à ses propres pensées, il regardait autour de lui. Il n'y avait auprès de lui aucun ennemi visible, aucun objet, aucun son qui pût être sujet de crainte.

excepté dans les profondeurs de son propre esprit. Une petite chaloupe flottant près du rivage frappa les regards de l'impatient voyageur. Elle était depuis longtemps abandonnée, car ses flancs étaient largement tailladés de nombreuses fentes, et ses frêles jointures étaient ballottées au gré des ondulations de la marée. Une im pulsion irrésistible le poussait à s'embarquer et à aller au-devant de la mort solitaire sur le terrible désert de l'Océan ; car il savait bien que cette ombre puissante aime les cavernes visqueuses du populeux abîme.

Le jour était beau et ensoleillé ; la mer et le ciel buvaient son irradiation vivifiante, et le vent soufflait avec force du rivage, noircissant les vagues. Obéissant à l'ardeur de son âme, le voyageur sauta dans Tembarcalion ; il suspendit son manteau flottant au mât nu, s'assit sur le banc solitaire et sentit le bateaufuir sur la mer tranquille, comme un nuage décbiré fuit devant l'ouragan. Comme un navire, qui, dans une vision d'argent, obéissant à l'impulsion des brises parfumées, flotte sur des nuages resplendissants, aussi rapidement le bateau avec effort vola sur les eaux noires et plissées. Un tourbillon l'emportait avec de violentes rafales et une force entraînante à travers les blanches crêtes de la mer irritée. Les vagues montaient. Toujours plus haut et plus haut leurs cols farouches se tordaient sous le fouet de la tempête, comme des serpents se débattent sous l'étreinte d'un vautour. Lui, calme et joyeux dans cette formidable lutte de la vague fondant sur la vague, du coup de vent descendant sur le coup de vent, et du flot noir emporté sur le tourbillon qu'il efface dans sa sombre course, lui était assis! comme si les génies de la tempête étaient les ministres chargés de le conduire à la lumière de ces

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