XXXV
Le murmure de la multitude, expirant lentement, s'arrêta, pendant que je parlais. Alors ceux qui étaient près de moi tournèrent des regards bienveillants du côté où l'homme abandonné était étendu, voilant sa tête, que cette belle enfant pressait en silence sur son sein; puis on entendit dans l'air des sanglots; un grand nombre baisaient mes pieds dans un transport de pitié, et ceux qui tout à l'heure maudissaient cet homme, ses propres victimes, apportaient maintenant à son désespoir une douce consolation : des regards attendris et de touchantes paroles.
x\lors la foule silencieuse l'accompagna à la demeure qui lui était assignée pour son repos ; et là, pour adoucir son esprit envenimé, on Tentoura de tout ce qui pouvait lui rappeler son ancien état. Et, si son cœur avait pu être innocent, comme le cœur de ceux qui lui pardonnaient, il aurait pu achever ses jours en paix ; mais ses lèvres tendues se contractèrent, dit-on, en un seurire qui présageait la trahison ; à cette vue Fenfant ressentit une impression mêlée d'espérance et de crainte.
Il était minuit, la veille de ce grand jour où les nombreuses nations, à la voix desquelles les chaînes de la terre fondaient comme le brouillard, avaient décrété de célébrer une fête sacrée, une cérémonie qui devait attester l'égalité de tout ce qui vit. Tous se retirèrent dans leurs demeures pour rêver ou veiller. Le silence sans sommeil rappela Laone à mes pensées, avec des espérances qui font reculer le courant où elles cherchent à étancher leur soif.
L'aube flottait, et à ses fontaines de pourpre je buvais ces espérances qui font languir l'esprit, lorsque j'arrivai tout pâle à la plaine qui s'étend entre les n^ontagnes brumeuses et la grande cité. C'était un spectacle capable de faire couler des yeux des hommes des larmes de triomphe, quand pour la première fois le voile redoutable qui cachait le pouvoir humain était déchiré, de voir la Terre vomir partout de ses entrailles les essaims de ses fils pour un destin fraternel ;...
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De voir au loin éclatant dans la brame du matin les étendards de cette innombrable armée : d'entendre un son formé d'une infinité de sous, le cri de la terre au ciel jeté par ses enfants libres ; pendant que les sommets éternels, que la mer perdue dans la lumière ondoyante, et les myriades d'aiguilles d'or de la cité étoilant le ciel bleu, animés d'une joie presque humaine, s'associaient pai'leur muet témoignage aux générations à venir;...
De voir, comme une vaste île émergeant de l'Océan, l'autel de la Fédération dresser sa masse au milieu de la plaine, — ouvrage élevé eu une nuit par la dévotion de millions d'hommes, aussi soudainement que lorsque le lever de la lune fait apparaître d'étranges nuages à l'Orient : une pyramide de marbre entourée de gradins. — Cette puissante forme a consumé la lumière du génie ; son ombre silencieuse cacbait au loin les navires; les brumes du matin empêchaient de mesurer sa hauteur —
D'entendre les multitudes sans repos s'agiter pour toujours autour de la base de ce grand autel, semblables aux vagues atlantiques qui éclatent et se brisent sur quelque îlot montagneux;... de sentir, selon que le vent les apporte ou les emporte, les accents solennels et lents de cette musique semblable à un rêve, qui vient de ce mystérieux autel, nageant comme les rayons à travers les nuées qui flottent sur les vagues, et expirant en pauses, pendant que des langues au son d'argent exhalent un hymne aérien ;...
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Oui, entendre, voir, vivre, ce matin-là, c'était une joie Léthéenne ! si bien que tous ces hommes assemblés chassaient la mémoire d'un passé anéanti. Deux poitrines seulement (et la mienne en était une) tremblaient pour leur propre vie, et nous avions tous deux dissimulé. Mon cœur battait pendant que je marchais, et je ressemblais à un homme qui, ayant déjà beaucoup, désire plus encore, un bien perdu et cher, sans lequel il marche dans les ténèbres solitaires sous le soleil de midi.
l'arrivai à la grande pyramide. Ses gradins étaient couverts de chœurs de femmes, les plus belles des femmes libres, groupées au milieu de ses merveilleuses sculptures. Comme j'approchais, la brume d'or du matin, que baisaient maintenant de leurs froides lèvres les brises stupéfaites, s'enfuit, et le sommet de la pyramide resplendit, comme l'Athos vu de Samotbrace par les vendangeurs paré de la lumière matinale. Et une forme de femme s'y assit sur un trône d'ivoire.
Une forme tout à fait semblable à l'habitant rêvé de ces exhalaisons d'argent nées de l'aurore sur les vents qui se nourrissent des rayons du soleil levant, pour enchanter l'imagination des hommes. Tous les yeux mortels se sentirent attirés, — comme des mariniers mourant de faim, errant sur d'étranges mers, regardent le fanal d'une tour d'observation, — par la lumière de ces divins linéaments. Seul, avec des pensées que per-
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sonne ne pouvait partager, à cette belle vue, je me sentis défaillir, car un voile enveloppait son éclatant visage.
Et je n'entendis pas les acclamations qui, du sein d'un court silence, éclatèrent et remplirent lair de son étrange nom et du mien, poussées par toutes les nations que nous avions, disait-on, réunies en ces lieux, arrachées au sommeil de l'esclavage; et je ne vis pas la belle vision de cette brillante pompe; mais j'allais aveugle et silencieux comme un cadavre vivant, appuyé sur mon ami, jusqu'au moment où, comme un vent sur une joue enûévrée, une voix flotta sur mon esprit troublé.
Cette voix fut pour moi comme la musique de quelque ménestrel inspiré du ciel pour un homme en proie aux démons; c'est à peine si je désirai voir tomber son voile, tant j'étais calme et joyeux. — Je pus voir alors la plate-forme où nous étions, les trois statues, dont le marbre veillait sur ce sublime autel, les multitudes, les montagnes, et la mer, de même qu'après qu'une éclipse a passé, toutes choses apparaissent aux yeux étonnés des liommes plus claires et plus transparentes.
D'abord Laone parla en tremblant, mais bientôt sa voix reprit le calme qu'elle répandait, et : « Tu es celui que j'ai cherché à voir », dit-elle : « J'ai eu autrefois un frère (1) bien cher, mais il est mort ! et de tous ceux qui respirentsur la vaste terre, tu es le seul qui lui ressemble.
(1) Variante de la Révolte de l'Islam : « un ami ».
J'ai mis ce voile entre nous deux, afin que derrière lui tu puisses imaginer celle qui depuis longtemps pourrait avoir disparu dans la mort.
« Ne me pardonneras-tu pas? Oui, mais ces joies qui récompensent si bien le silence interdisent la réplique. Poui^quoi les hommes m'ont-ils choisie pour être la prêtresse de ces rites sacrés, je le sais à peine ; mais je sais que les flots de lumière qui inondent le monde m'ont apportée ici pour te rencontrer, toi, de beaucoup le plus cher des hommes. Et maintenant, unis ta main à la mienne, et puisse toute jouissance se flétrir dans nos deux cœurs c[ui battent maintenant ensemble dans la joie.
« Si jamais nous voulions faire de notre proprevolonté la loi d'autrai, si jamais l'infâme culte que nous craignons relevait la tête et si nous cessions jamais d'aimer l'humanité! » — Elle s'arrêta et me fit signe de regarder en haut. Trois formes sculptées apparaissaient autour de son trône d'ivoire. L'une était un Géant semblable à un enfant, endormi sur un rocher détaché, dont la niain broyait, comme en rêve, des sceptres et des couronnes. Et quelqu'un veillait près de lui, ne sachant si! devait sourire ou pleurer.
Puis une femme assise sur le disque sculpté de la large terre et nourrissant d'un même sein un enfant et un jeune basilic; ses regards étaient aussi doux que ceux du ciel, aux plus beaux soirs d'automne. La troi-
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sième image portait des ailos blanches aussi rapides que les nuages dans an ciel d'hiver ; sous ses pieds, au milieu des formes les plus spectrales, gisait la foi vaincue, un ver obscène qui essayait de se lever, pendant qne calme elle tournait vers le soleil ses yeux do diamant (1).
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Je m'assis à côté de cette image, pendant qu'elle se tenait debout, au milieu des multitudes qui refluaient et s'agitaient toujours, comme la lumière au milieu des ombres de la mer, projetée d'un astre sans nuages, communiquant à la foule cette commotion qu'on ne peut oublier quand on Fa sentie. Et tant que le soleil rayonna sur le ciel, renvoyant le regard fixe de la grande image la cérémonie dura ; elle cessa quand la flamme du soleil couchant incendia les îles. — Tous étaient dans la joie et une profonde admiration, quand dans le silence de tous les esprits, la voix de Laone se fit entendre, et ses gestes saisissants parlèrent, avec la plus éloquente beauté.
<< Tu es calme comme là-hasle soleil couchant ; douce et forte comme des aigles nouvellement ailés, beaux et jeunes, qui flottent au milieu des rayons aveuglants du matin ; et sous tes pieds se tordent la Foi et la Folie, la Coutume, l'Enfer et la mortelle Mélancolie. Écoute ! la Terre tressaille en entendant le puissant avertissement
;1) Ces trois figures représ^ntenl rÉ!,'aUté, la Nature et la Sagesse ijuc Laone, dans les stroplies suivantes, v;i apostropher ;i son tour.
(Note du iraducleur.)
20i ŒUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
de fa voix sablime et sainte ! Ses libres esprits ici assemblés te voient, te sentent, te connaissent enfin! Leurs cœurs ont tremblé à ta voix, comme dix mille nuages emportés sur le courant d'un seul vent immense. 0 Sagesse! tes irrésistibles enfants se lèvent pour te saluer ; ils encliaînent les éléments et leur propre volonté pour grossir la gloire de ton cortège!
« 0 Esprit profond et vaste comme la nuit et le ciel: Mère et âme de tout ce qui a reçu la lumière de la vie la beauté de Tétre ! C'est toi qui relèves le cœur humain, le trône de ton pouvoir; toute-puissante, comme lorsque tu visitais les rêves des vieux poètes qui pâlissaient en voyant seulement ton ombre! ...Aujourd'hui des millions d'hommes tressaillent, en sentant tes éclairs les pénétrer de leur flamme! Nature, ou Dieu ou Amour, ou Plaisir, ou Sympathie, changeant les tristes larmes en mutuels sourires, un intarissable trésor, descend parmi nous! Mépris et Haine, Vengeance et Égoïsme,'sont abattus, désolés! Cent nations jurent qu'il n'y aura plus que pitié, paix et amour, au milieu des hommes bons et libres !
« Et toi, la plus ancienne des choses, divine É^ahté ! La Sagesse et l'Amour ne sont que les esclaves, les anges de ton pouvoir, versant autour de toi des trésors de tous les réservoirs de la pensée humaine, des étoiles et de l'Océan ! Le dernier des cœurs vivants dont les batteinents te font bondir, le puissant et le sage ont travaillé à ta venue; et toi, descendant dans la lumière sur la
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vaste terre qui t'appartient en propre, comme le Printemps dont le souffle concentre en un seule toutes les exhalaisons parfumées, tu marches dans les sentiers des hommes! La Terre entière découvre son sein sous ton regard, et tous ses enfants se rencontrent dans la gloire pour se nourrir de tes sourires et embrasser tes pieds sacrés !
" Mes frères, nous sommes libres! Les plaines et les montagnes, le gris rivage de la mer, les forêts et les fontaines sont les rendez-vous des plus heureux hôtes; homme et femme, affranchis deleur commun esclavage, peuvent, librement emprunter à l'amour sans lois la consolation de leur chagrin; — car, tant que nous serons hommes, il nous faudra encore souvent pleurer. — Le lendemain très serein d'une nuit d'orage, dont les pluies ne sont plus que de douces larmes de pitié, dont les nuages ne sont plus que les sourires de ceux qui meurent comme des enfants sans espérances et sans craintes, un lendemain dont les rayons sont les joies qui vivent dans les cœurs unis, va régner désormais! L'aurore de l'esprit qui, portée sur une aMe aussi rapide que le soleil levant, illumine au loin l'espace et étreint ce monde pesant dans son lumineux embrassement!
«Mes frères, nous sommes libres ! Les fruits élincellent sous les étoiles, et les brises de la nuit ondoient sur les blés mûrs, les oiseaux et les botes révent; jamais plus le sang des oiseaux et des bêtes ne souillera de ses flots empoisonnés une fête humaine, et ne fumera plus vers
le pur ciel pour accuser les hommes ; les poisons vengeurs cesserout de nourrir la maladie, la crainte et la folie ; les habitants de la terre et de Tair accompagneront en foule nos pas dans l'allégresse, cherchant près de nous leur nourriture ou leur abri; notre industrie empruntera à la pensée les plus glorieuses formes pour embellir cette terre, notre demeure ; la Science, et sa sœur, la Poésie, revêtiront de lumièi'e les champs et les cités des hommes libres !
« Victoire ! Victoire aux nations prosternées! Soyez témoins, nuit, et vous, muettes constellations, qui de vos chars de cristal jetez les yeux sur nous ! Les pensées ont surgi, et leurs pouvoirs ne s'endormiront plus ! Victoire ! Victoire ! les rivages les plus reculés de la Terre, les régions qui gémissent sous les étoiles antarctiques,les vertes landes bercées dans le rugissement des vagues occidentales, et les déserts vastes et peuplés qui bordent les océans où le Matin colore ses tresses d'or, partageront bientôt nos sublimes émotions. Les rois pâliront de stupeur ! La Crainte toute-puissante, ce Dieu-Démon, quand il entendra notre nom enchanté, s'évanouira, comme l'ombre, de ses mille temples, tandis que la Vérité, trônant avec la Joie, régnera sur son empire perdu. »
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Avant qu'elle eût fini, les brouillards delà nuit, entrelaçant leur sombre trame, flottaient sur limmense multitude. Elle, comme un esprit rayonnant à travers les ténèbres, répandait le plus intime de son âme en accents
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dont la douceur prolongeait le silence, comme s'ils avaient appartenu aux vents charmés ; un langage passionné, entremêlé de pauses étranges et frémissantes ; en l'entendant, on restait muet ; car il apprenait à tous les cœurs qui prêtaient l'oreille à s'élever à un ravissement semblable au sien.
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Sa voix était comme un torrent des montagnes qui balaie jusqu'au lac les feuilles dispersées de l'automne, et s'endort ensuite au sein de quelque baie profonde et étroite dans l'ombre du rivage. Comme les feuilles mortes se réveillent sous la vague, dans les fleurs etles herbes qui embellissent ces vertes profondeurs sous le ciel bleu ; ainsi la multitude immobile prenait part à ce vivant changement, et d'ardents murmures voltigeaient, en même temps que sur ce calaie sans voix grandissaient la jouissance et l'extase.
Les foules se dispersèrent à travers la plaine en groupes autour des fe^ux, qui, de la mer jusqu'à l'entrée du vallon de la montagne prochaine, llamboyaient au loin. Le banquetdes hommeslibresétaitdressé sousune multitude de noirs cyprès; couchés sous leurs aiguilles qui se balançaient dans la rouge lumière, tout en mangeant, les enfants de la Terre conversaient avec honheur de liberté, de justice et du nom de Laon.
Leur fêle resseuiblait à celle que la mère universelle,, la Terre, épancbe de son beau sein, quand elle sourit
dans l'embrassement de l'Automne. Quand une mère réconcilie tendrement Fun avec l'autre ses enfants qui se font la guerre, elle s'interpose et trompe leur colère, eux s'attendrissent et pleurent — telle fut cette fête, à laquelle pouvait prendre part de ses îles, de ses continents, de ses vents, de ses océaniques profondeurs, tout ce qui vole, marche ou rampe.
Oui, prendre sa part dans la pais et l'innocence ! car aucun sang, aucun poison ne souilla cette fête; on y voyait accumulés des monceaux de grenades et de citrons, les plus beaux fruits, melons, dattes et figues, mainte racine douce et nourrissante, et brillantes grappes, avantqu'un feu étranger se mêlant à leur doux jus ne l'ait changé en un mortel poison, et du pain bis dans les corbeilles; de purs courants désaltéraient les lèvres.
Laone était descendue de son sanctuaire ; les regards les plus profonds, et les esprits les plus saints se repaissaient de sa beauté, quoique maintenant les accents divins se fussent tus en elle. Elle ôta son voile, pour se mêler avec la foule de ses semblables. Une secrète impulsion détourna mon cœur de la suivre cette nuit-là; je me retirai au milieu d'un groupe,^ à l'extrémité de la plaine, où ungrandfeude fête flambaitàcôtédela mer sombre !
Et notre fête fut pleine de joie; conversations émues
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OU égayt^es par l'esprit, harmonieux concerts do voix, pendant qu'au loin Orion se promenait sur les vagues qui coulent autour des îles, nous retenaient dans les chaînes d'une doucecaptivitéqu'on ne saurait dédaigner, une fois qu'on l'a sentie ; mais quand leur zone s'obscurcit dans le brouillard qui recouvre le sein de l'Océan, les multitudes regagnèrent leurs demeures sur la plaine pour y prendre leur repos, que ce jour délicieux charma de son ombre.