‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 32 sur 58 · LAON ET CVTII.NA · texte numérisé non relu

LAON ET CVTII.NA

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Puis retenliient des cris de j-alliement signalant la trahison et le danger : Les voici 1 Aux armes ! aux armes ! Le tyran est au milieu de nous, et l'étranger vient nous asservir en son nom 1 aux armes I j) Mais en vain; jK)ussées par la Panique, ce pâle démon qui amène la force à abjurer ses propres droits, ces millions d'hommes fuyaient comme les vagues devant une tempête. Ces alarmes étaient à peine venues jusqu'à moi, que pour en connaître la cause je m'élançai sur la tourelle de la porte, et de rage, de chagrin et de mépris, je pleurai.

Vers le nord je vis la ville en feu, et sa rouge lumière faisait maintenant pâlir le matin, qui se levait sur la vaste Asie. De plus en plus retentissants, éclatants, j'entendis s'approcher les hurlements de triomphe et les cris de douleur, et je vis la foule s'écouler à travers les portes comme des chutes d'eau écumantes nourries de mille orages, la lueur effrayante des bombes briller sur les têtes, et par intervalles la foudre de la rouge artillerie tomber au milieu de la foule en la déchirant.

Puis les cavaliers arrivèrent — et tout cela se fit en moins de temps que je n'en ai mis à le dire. Je vis leurs rouges épées étinceleraux premiers rayons du soleil. Je me précipitai au milieu de la foule, pour essayer d'arrêter cette misérable fuite. Un moment ébranlés par ma voix, mes regards et mon éloquent désespoir, comme si le reproche de leurs propres cœurs retenait leurs pas,

ils s'arrêtèrent ; mais l)ientôt le flot de nouvelles multitudes survenant emporta ces bandes ralliées.

Je luttais, comme peut lutter, emporté sur quelque cataracte par d'irrésistibles courants, un naufragé qui entend son fatal rugissement ; je fus submergé par le flot compact, qui parvint parun effort suprêmeàfranchir la porte, pendant que chaque boulet faisait dans les rangs une trouée plus sanglante ; enfin morts et vivants dégorgèrent dans la plaine en une seule énorme masse bientôt dispersée, et sous le mortel acier une pluie de, sang ne cessa de tomber sur la plaine.

Maintenant la meute du despote, sur une proie désarmée et surprise, pouvait assouvir à longs traits sa soif de mort ; les escadrons de cavalerie lâchés sur la vaste plaine la balaient en tuant, et avec un éclat de rire retentissant moissonnent pour leur tyran une récolte semée avec d'autres espérances ; en môme temps de la Propontide, bien loin pardessus les têtes, les vaisseauxfont pleuvoir une pluie de feu meurtrière, pendant que les vagues sourient; on dirait de soudains tremblements de terre allumant mainte île volcanique.

Alors une fête inattendue fut servie aux oiseaux de proie du ciel. J'ai vu ce spectacle ! et je me mouvais, et je vivais... tout en foulant les monceaux de morts dont les yeux de pierre étincelaientdansla lumière du matin ! Il ne me vint alors aucune idée de fuite ; mais je poussai de si grands cris de mépris, que ceux qui redoutaient la

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mort sentirent, en lesentendant,coulerdansleurs\eines l'élan d'une honte vertueuse ; ainsi je remuai la foule, et fis rentrer dans beaucoup de cœurs l'espoir que donne le désespoir.

Une bande de frères se réunissant autour de moi, quoique désarmés, opposèrent à Tennemi un fïont inébranlable ; et, toujours battant en retraite avec leurs regards terribles sous leurs sourcils farouches, firent trembler les vainqueurs dans leur propre victoire. Une volonté déterminée inspirait notre troupe grossissante; sans être entamée, elle put gagner l'abri d'une colline gazonnée. — Et cependant pour toujours silencieux, nos compagnons étaient abattus, et leurs membres sans défense semés sous nos pas.

Nous tînmes bon, inébranlables. Avec quelle joie je retrouvai près de moi, ferme comme un pin géant au milieu des vapeurs de la montagne amoncelées autour de lui, le vieillard que j'aimais. Ses yeux divins répondirent aux miens avec un doux regard de courage ; mon jeune ami était aussi près de moi,etje sentis un instant sa main étreindre ardemment la mienne. Maintenant à notre cri déraillement la lignede bataille s'étendait, et des myriades d'hommes se réunissaient dans l'amour et la fraternité pour mourir.

Tant que le soleil s'éleva dans le ciel, les cavaliers abattirent à leur aise nos multitudes désarmées , mais, entraînés trop près de nous par la soif du carnage, ces

esclaves furent rapidement mis en déroute par quelques centaines d'hommes qui fondirent sur eux. Bientôt la chair et les os nous firent do spectrales barrières; l'artillerie du côté de la mer tonnait plus rapide et plus meurtrière, et les vainqueurs riaient d'orgueil d'entendre le vent leur apporter nos cris de douleur.

Car la colline n'offrait d'abri que dun seul côté, abri suffisant pour la phalange des hommes invaincus ; et là les vivants nageaient dans le sang des morts et des mourants, qui, dans ce vert vallon, comme des torrents étouffés, formait sous les pieds un bourbeux marécage. Ainsi la boucherie dura tant que le soleil fit son ascension orientale; mais quand, il commença à descendre, un plus furieux combat se livra , et les armées s'engagèrent dans une mêlée plus douteuse.

Dans une caverne, sur la colline, nous trouvâmes un amas de grossières piques, l'arme de ceux qui ne combattent que sur le sol natal pour la défense de leurs droits naturels; un cri de joie, sorti de nos cœurs, déchira l'air immense, pendant que les plus braves et les meilleurs s'emparaient de ce petit nombre d'armes ; et chaque sixième homme ainsi armé présenta une ligne qui couvrait et soutenait le reste, une phalange pleine de^ confiance que les ennemis investirent de tous côtés.

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Notre résistance faillitdéterminerles ennemis àprendre la fuite. Mais bientôt ils reconnurent qu'ils étaient les

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plus torts, et, prévoyant que la nuit qui approchait donnerait la victoire à notre armée résolue, ils descendirent la colline, et massèrent leurs lignes étincelantes. Alors le combat devint inégal, mais tout à fait horrible; — et toujours nos multitudes, hachées par le rapide projectile ou la rouge épée, tombaient comme un torrent de la montagne qui se précipite en écumant pour disparaître à jamais dans les sables.

0 douleur, ô honte, de voir des humains nos frères en venir aux mains avec leur propre espèce , comme des bêtes de sang, pour s'égorger entre eux, armés par un homme, qui reste par derrière à l'écart, et rit! — Cet ami si doux, si bon, qui s'était tenu près de ma jeunesse comme son ombre, tomba percé! La blanche chevelure de mon vieux sauveur, des lambeaux de chair attachés à ses racines, était semée sous mes pieds! Je perdis tout sentiment, tout souci, et, comme le reste, je tombai dans l'abattement et le désespoir.

La bataille devint plus lugubre. Je m'arrêtai au milieu de la mêlée, et je vis combien tu es horrible et féroce, ô Haine! même quand tu sacrifies ta vie pour l'amour! Le sol se brisait en de nombreuses petites vallées, doût les anfractuosités amenaient tour à tour la victoire et la défaite; et là les combattants s'acharnaient avec laplus horrible rage ; dans leurs yeux frémissaient des regards meurtriers, et leurs langues impuissantes pendaient dans l'air.

Flasques et écumantes, comme celles d'un chien enragé. La détresse, la folie lunatique, et le rapide poison de la peste, dont les traits frappent quand son arc ne fait que de siffler, ont chacun leur marque et leur signe, une tache spectrale ; et telle était la tienne, ô Guerre, toi Fhorrible esclave de la haine et de la douleur! Je vis toutes les formes de la mort, et j'assistai beaucoup de victimes, pendant que sur la plaine le carnage bouillonnait dans la chaleur des rayons de soleil, jusqu'au moment oii le crépuscule étendit sur l'est son voile le plus serein.

Le petit nombre d'hommes qui survivaient, résolus et fermes, combattaient autour de moi. Au déclin du jour, flottant sur les sommets neigeux de la montagne, brillèrent de nouvelles bannières ; elles tremblaient dans le rayon de l'orbe du soleil qu'on ne voyait plus. Avant la nuit de fraîches troupes en rangs de bataille nous enveloppèrent. De ces braves bandes, je fus -bientôt le seul qui survécût ; j'étais étendu, épuisé et vaincu, je sentais l'étreinte de mains sanglantes, et je voyais en haut la lueur des épées qui tombaient...

Quand tout à coup mes ennemis saisis d'une terreur soudaine s'enfuirent en désordre. — Avec une vitesse ôfl"rénée, un noir cheval tartare, aux formes gigantesques, accourt, foulant aux pieds les morts ; les vivants saignent sous les sabots de ce formidable coursier, qui porte un cavalier semblable à un ange, vêtu de blanc.

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brandissant une épée. Les armées reculent et fuient, pendant qu'avec une terrible puissance cefantôme rapide et brillant balaie leurs rangs avec Tonibre du soir.

Sur son passage se fait une solitude. — Je me levai et examinai sonapprocbe. 11 ralentit sa course à mesure qu'il approchait de moi, et le vent qui flottait dans la nuit apporta à mon oreille des accents dont la force pouvait faire naître des sourires dans la mort. Le cheval tartare s'arrêta et je vis la forme qui dirigeait son impétuosité, et j'entendis ses palpitations musicales, semblables au doux bruit d'une source dans le désert ; elle me disait : « Monte avec moi, Laon ! » J'obéis à l'instant.

Alors « En avant! En avant! » cria-t-elle, et elle étendit son épée comme un fouet sur la tête du coursier, et secoua légèrement les rênes. — Nous ne prononcions pas une parole ; mais comme la vapeur de la tempête, elle volait sur la plaine ; sa noire chevelure flottait épandue comme la chevelure d'un pin sur le souffle du vent engourdi ; ses tresses ombreuses inondaient capricieusement mes yeux, et collines et torrents fuyaient avec rapidité, pendant que sur leurs formes à peine entrevues la large ombre du coursier passait.

Et ses sabots faisaient jaillir des rocs broyés le feu et la poussière ; sous la pression de ses flancs puissants, l'eau des torrents volait en écume; un tumulte semblable à la rafale d'uu; tourbillon nous environ liait; — et toujours

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en avant, en avant, à travers la nuit déserte nous volions, pendant qu'elle avait toujours les yeux tournés vers une montagne dont nous approchions, et dont la crête, couronnée d'une ruine de marbre, jetait une lueur dans le rayon des obscures étoiles. — Le coursier réprima sa rude poitrine, et arrêta enfin son essor.

C'était un sommet rocheux pendu sur l'Océa»; de cette ruine solitaire, quand le coursier palpitant se fut arrêté, on put entendi-e le murmure du mouvement des eaux ( comme dans les lieux pour toujours hantés parles vents les plus choisis du ciel, vents à la voixeHchantée par la baguette de la Solitude, cette sorcière sauvage) et l'on put voir au loin les tentes plantées sur la plaine et le sombre rivage du Ilot recourbé de l'Océan.

En un instant, tout cela fut entendu et vu; l'instant d'après, les deux êtres qui étaient là debout, sous la nuit, n'entendirent plus, ne virent plus, ne sentirentplus que la présence l'un de l'autre. A peine descendue de son haut coursier, Cythna ( c'étaitbien en effet ma douce sœur ( 1 ) qui me regardait de ces yeux dont la profonde lumière d'amour et de tristesse faisait pâlir mes lèvres sous l'étrange iûipression de la plus douleureuse volupté ) Cythna s'évanouit de joie et sentit toute sa force fondre dans les larmes de l'humaine faiblesse.

Et quelque temps elle resta dans mon embrassement,

(1) On lit a C.yUiua » dans la Rcvolle de l'Islam.

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sa tête reposantsLir mon cœur inquiet, pendant que mes brasaffaiblis enveloppaient soncorpslanguissant. Enfin, elle me regarda et, ouvrant à moitié ses lèvres tremblantes, elle dit : « Ami, tes bandes perdaient la bataille, pendant que j'étais de vantle roi dans les chaînes. Alors, je les brisai, et saisissant rapidement le moment favorableje m'emparai de Tépée d'unTarlare, m'élançai sur son cheval, et rapides comme sur l'aile d'un tourbillon,

Toi et moi nous avons échappé aux poursuites, et nous voici réunis. » — Alors, se tournant vers le coursier, elle pressa de ses lèvres pures et semblables à des^ roses la blanche lune sur son front, et cueillit dans la ruine verdoyante des herbes parfuméespourson repas: — moi, je lis asseoirla vierge sur une pierre, et baisant ses beaux yeux, je lui dis : « Tu as besoin de repos » ; puis, dans un coin verdoyant tapissé de mousse, je tis au coursier un lit avec les fleurs de la montagne.

Dans l'intérieur de cette ruine, où un portail brisé regarde du côté des étoiles de l'orient ( abandonné maintenant par l'homme, pour être la demeure de choses immortelles, de souvenirs qui vont et viennent comme de terribles spectres, et doivent hériter de tout ce qu'il bâtit ici-bas, une fois qu'il est parti ) une salle s'élevait ; sur sa voûte de belles herbes grimpantes croissaient avec le pâle lierre, recouvrant ses grises fissures d'un tapis verdoyant, un dôme de feuilles suspendu, un dais impénétrable à la lune.

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Les vents d'automne, comme sous le charme, avaient fait une couche naturelle de feuilles dans cette retraite, qu'aucune saison ne trouhlait ; — mais, à l'omhre des parasites fleurissants, le printemps aimait àparer deleurs douces fleurs l'hivernale solitude de ces feuilles mortes, semant leurs étoiles partout où le vent errant pouvait caresser ses nourrissons, dont les doigts entrelacés faisaient éternellement une musique sauvage et douce qui remplissait l'air attentif.

Nous ne savons pas où nous allons, ou quel doux rêve peut nous piloter à travers les cavernes étranges et belles d'une passion lointaine et sans chemins, tandis que le courant delà vie emporte notre barque sur ses tourbillons, déployant comme des voiles ses ailes rapides au souffle de l'airobscur ; et nous ne devrions pas chercher à le savoir, tant l'ardeur de l'amour et les douces pensées se font entendre toujours plus retentissantes du fond de l'océan de la vie universelle, harmonisant sa commotion.

Tout est pur pour les purs. L'oubli enveloppait nos esprits, et le terrible renversement de l'espéfance publiqueavait disparu de notre être, quoique bien des années il y eût été attaché ; car alors une force, une soif, une science, qui ( semblable à cette lumière d'au delà de l'atmosphère qui revêt ses nuages de grâce ) coule toujours sous toutes pensées, vint en nous, pendant que

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nous étions assis là en silence, sous les étoiles d'or du clair azur du ciel...

Dans ce silence qui suit une conversation où le cœur déconcerté ne peut parlei' qu'avec des soupirs et des larmes, quand la passion égarée accapare les pauses d'un langage inexpressif. Les jeunes années que nous avions passées ensemble, leurs espérances etleurs craintes, lecommun sang( 1 ) qui coulaitdans nos veines, cette ressemblance de traits quirend chères les pensées qu'ils expriment, nos noms mêmes, et toutes les heures ailées que rappelle la mémoire muette,

Avaient trouvé une voix ; — e|, avant que cette voix se fût tue, la nuit devint humide et épaisse, et, à travers une déchirure de la ruine où nous étions assis, il vint du marécage un météore errant envoyé par quelque vent sauvage ; il se suspendit au haut du dôme vert, où il répandit une pâle et faible lueur, tandis que le cbant des vents, dans lesquels ondoyait en tremblant sa chevelure bleue, semait parmi les feuilles agitées les plus étranges sons ; c'était une prodigieuse lumière, un sonsemblable à celui d'une langue d'esprit.

Le météore éclairait les feuilles sur lesquelles nous étions assis, et les bras étincelants de Cytbna, et les nœuds épais de sa soyeuse chevelure qui pesait sur mon cou et l'inclinait près du sien ; ses yeux noirs et pro-

(1) Variante de ia Révolte de l'Islam : " le ?aiig lui-même ».

fonds, qui— semblables aux fantômes j umea axd'une étoile couchée sur une source obscure, toujours en mouvement quoique l'étoile reste immobile — nageaient dans nos muettes et pures extases : son front de marbre et ses lèvres ardentes, pareilles à des roses avec leurs pâles parfums, que le printemps n'a qu'à moitié ouvertes,

Le météore retourna à son lointain marécage. Le battement de nos veines demeura un instant silencieux ; et alors je sentis le sang qui brûlait dans son corps se mêler avec le mien, et tomber autour de moncœur comme du feu ; et sur toutes choses un brouillard s'étendit, l'angoisse d'un évanouissement de joie profond et muet, tel qu'en pourraient éprouver deux esprits séparés, quand ils s'élancent l'un vers l'autre et s'unissent au sortir de l'obscur et fugitif sommeil de cette terre.

Ce moment confondit-il en nous toute pensée, toute sensation, tout sentiment en une seule ineffable faculté qui nous mit à l'abri même de nos propres froids regards, alors que nous tombâmes dans cet immense et sauvage oubli de tout bruit, de toute tendresse ? ou bien était-ce que les âges, tels que les font la lune et le soleil, les saisons et les générations humaines avec leurs révolutions connues, laissaient pour nous seuls ici-bas la crainte et le temps insensibles?

Je ne sais. Que sont les baisers dont la iïamme élreint dans la langueur le cœur défaillant? ou les membres enlacés aux membres ? ou les rapides soupirs mourants

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