A HARRIET
Quelle esl celle dont l'amour, illuminant le monde, sait parer la flèche empoisonnée de son mépris ? Quelle est celle dont la chaude et partiale estime est la plus douce récompense de la vertu ?
Sous les yeux de qui mon âme renaissante a-t-elle mûri en hardiesse vertueuse? Dans quels yeux ai-je regardé tendrement, et aimé le plus l'espèce humaine ?
Harriet ! dans les tiens.. . Tu as été mon esprit purificateur; tu as été i inspiration de mon chant: elles sont tiennes, ces premières fleurs sauvages, quoique tressées par moi.
Alors presse dans ton sein ce gage d'amour; et sache qu'en dépit des vicissitudes du temps et de l'évolution des années, toute fleuretfe cueillie dans mon cceiir est consacrée au tien.
Quel prodige que la Mort!... la Mort, et son frère le Sommeil ! L'une, pâle comme la lune qui là-bas s'évanouit, avec des lèvres d'un bleu livide ; l'autre, rosé comme le matin, quand, trônant sur la vague de l'Océan, il empourpre le monde ; tous deux dans leur passage, prodigieux mystère !
Le sombre pouvoir qui règne sur les sépulcres infects s'est-il donc emparé de son àme innocente?* Cette incomparable forme, que l'amour et l'admiration ne peuvent voir sans un battement de cœur, ces veines d'azur qui serpentent comme des courants le long d'un champ de neige, cet adorable contour, beau comme un marbre respirant, tout cela doit-il périr? Le souffle de la putréfaction ne doit-il rien laisser de cette apparition céleste que hideur et que ruine? ne rien épargner, qu'un lugubre thème sur lequel le cœur le plus léger pourra moraliser?... Ou n'est-ce qu'un doux assoupissement envahissant les sens, que le souffle du matin rosé fait fuir dans les ténèbres ? Ianthe s'éveillera-t-elle encore, pour rendre la joie à ce cœur fidèle dont l'es" prit sans sommeil est aux aguets pour saisir lumière, vie, extase dans son sourire?*
' Les astérisques renvoient aux notes de V Appendice, page correspondante.
Oui! elle s'éveillera encore, quoique ces membres lumineux soient sans mouvement, et silencieuses ces douces lèvres, qui naguère, respirant l'éloquence, auraient pu apaiser la rage du tigre et fondre le cœur glacé d'un conquérant. Ses yeux humides de rosée sont clos, et de leurs paupières, dont le fin tissu cache à peine à l'intérieur les orbes bleu sombre, l'enfant sommeil a fait son oreiller ; ses tresses dor ombragent l'orgueil sans tache de son sein, se tordant comme les vrilles d'une plante parasite autour d'une colonne de marbre.
Écoutez ! D'où vient ce son éclatant ? Il est comme le murmure prodigieux qui s'élève autour d'une ruine solitaij-e et que les échos du rivage font entendre le soir à l'enthousiaste errant ; il est plus doux que le soupir du vent d'ouest; il est plus fantastique que les notes sans mesure de cette étrange lyre dont les génies des brises toucbent les cordes. Ces lignes de lumière irisée sont comme des rayons de lune tombant à travers les vitraux d'une cathédrale ; mais les nuances sont telles qu'elles ne peuvent trouver de comparaison sur la terre.
Regardez le char de la Reine des Fées ! Les célestes coursiers frappent du pied l'air résistant ; ils replient à sa parole leurs ailes transparentes, ets'arrêtent obéissant aux guides de lumière... La Reine, des Enchantements les fit entrer; elle répandit un charme dans l'enceinte, et, se penchant toute gracieuse de son char éthéré, elle regarda longtemps et silencieusement la vierge assoupie.
Oh ! non, le poète visité par les visions dans ses rêves, quand des nuages d'argent flottent dans son cerveau halluciné, quand chaque apparition de l'adorable, de l'étrange et du grand, l'étonné, le ravit, et l'élève, quand
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sa fantaisie, d'ua coup d'œil, combine le merveilleux et le beau, non, le poète n'a jamais vu forme aussi brillante, aussi belle, aussi fantastique que celle qui guidait les coursiers aériens et versait la magie de son regard sur le sommeil de la vierge.
La jaune et large lune brillait confusément à travers sa forme, forme d'une parfaite symétrie ; le char perlé et translucide ne dérangeait pas la ligne delà lumière lunaire. Ce n'était point un spectacle de la terre. Ceux qui purent contempler cette vision dépassant toute splendeur humaine, ne virent ni la jaune lune, ni la scène mortelle ; ils n'entendirent ni le bruit du vent de nuit déchaîné, ni aucun son de la terre; ils ne virent que l'apparition féerique, n'entendirent que les accents célestes qui remplissaient ce séjour solitaire.
Le corps de la Fée était transparent; ce nuage fibreux là-bas, qui ne retient que la plus pâle teinte du soir, et que l'œil attentif peut à peine saisir quand il fond dans l'ombre du crépuscule oriental, est à peine aussi délié, aussi transparent. La belle étoile, qui diamante la couronne étincelante du matin, ne jette pas une lumière aussi douce, aussi puissante que celle qui, jaillissant des formes delà Fée, répandait tout autour, sur la scène un halo de pourpre et, avec un mouvement d'ondulation, dessinait gracieusement ses contours. De son char céleste la Reine des Fées descendit, et trois fois elle agita sa baguette enlacée de guirlandes d'amaranthe ; sa forme mince et brumeuse suivait les mouvements de l'air; et les sons clairs, argentins de sa voix, quand elle parla, furent tels qu'ils ne pouvaient être entendus que d'une oi'eille spécialement douée.
« Astres! répandez votre plus balsamique influence!
16 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
Éléments ! suspendez votre colère I Dors, Océan, dans les chaînes de' rochers qui forment ton domaine ! Qu'on ne voie pas un souffle agiter les herbes qui croissent là-bas au sommet de la ruine ! Que le lil de la vierge toujours en mouvement dorme lui-môme sur l'air immobile!... Et toi, Ame d'Ianthe, toi seule jugée digne de la faveur enviée, réservée aux bons et aux sincères, à ceux qui ont lutté, et qui, à force de résolution, ont triomphé de l'orgueil et des bassesses de la terre, brisé les chaînes... les chaînes de. glace de la coutume, et fait briller sur leur âge les astres du jour... Ame d'tanthe ! Éveille-toi! Debout! »
Soudain se leva l'Ame dianthe ; elle apparut, toute belle, dans sa pureté nue, parfaite image de sa forme corporelle. Une beauté et une grâce inexprimables l'animaient ; toute tache terrestre avait disparu en elle; elle avait repris sa dignité native et se tenait debout immortelle. . sur une ruine !
Sur la couche, le corps gisait, enveloppé dans les profondeurs de l'assoupissement ; ses traits étaient fixes et sans expression, cependant la vie animale était encore là, et chaque organe accomplissait encore ses fonctions naturelles; c'était un spectacle prodigieux de contempler à la fois le corps et l'âme. C'était les mômes linéaments, une parfaite identité extérieure. Et cependant, quelle différence !... L'une aspire au ciel, ne soupiie qu'après son héritage éternel, et toujours changeante, toujours s'élevant, s'ébat dans l'être sans lin. L'autre, pour un temps jouet involontaire des circonstances et de la passion, s'agite et lutte ; il traverse d'un vol rapide sa triste durée, et bientôt, comme une machine inutile * et hors de service, il pourrit, périt et passe.
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LA FÉE
« Esprit! qui as plongé si profond !... Esprit, qui as plané si haut ! Toi l'intrépide, toi le doux, accepte la faveur duc à ton mérite... Monte dans le char avec moi. »
l'espbit « Révé-je?... Ce sentiment nouveau n'est-il qu'une vision, un fantôme du sommeil?... S'il est vrai que je sois une âme, une àme libre et dégagée du corps, parlemoi encore. »
LA FÉE
« Je suis la Fée Mab; il m'est donné d'observer les prodiges du monde humain; les secrets de l'incommensurable passé, je les découvre dans les consciences infaillibles des hommes, ces chroniqueurs austères et qui ne savent point flatter; l'avenir, je le déduis des causes qui surgissent dans chaque événement. Ni l'aiguillon que le souvenir vengeur plante dans le sein endurci de l'homme égo'ïste, ni cette palpitation extatique et triomphante qu'éprouve le sectateur de la vertu quand il récapitule les pensées et les actions d'un jour bien rempli, néchappenl à mon regard, et je les enregistre. Même, il m'est permis de déchirer le voile de la mortelle fragilité, afin que l'esprit, revêtu de son immuable pureté, puisse apprendre comment réaliser au plus tôt la grande fin pour laquelle il existe, et goûter cette paix, dont à la fin toute vie doit avoir sa part. C'est la récompense de la vertu... Heureuse Ame. monte dans le char avec moi. »
Les chaînes de la prison terrestre tombèrent de l'esprit d'Ianthe; elles éclatèrent et se rompirent comme des liens de paille sous l'elTort d'un géant qui
s"éveille. Elle s'aperçul de ce glorieux changement, et sentit dans son entendement affranchi s'ouvrir de toutes parts de nouveaux ravissements; chaque rêverie du jour de sa vie mortelle, chaque vision délirante des sommeils qui avaient clos une journée bien remplie, semblaient maintenant se réaliser !
La Fée etTÂme se mirent en mouvement; les nuages d'argent s'écartèrent; et comme elles montaient sur le char magique, de nouveau l'ineffable musique se fit entendre; puis les coursiers aériens déployèrent leurs ailerons d'azur, et la Fée, secouant les rênes irradiantes, leur ordonna de poursuivre leur route.
Le char magique avançait... La nuit était belle, et des astres sans nombre parsemaient la voûte bleu sombre du ciel. Justement au-dessus des vagues orientales commençait à poindre le premier faible sourire du matin... Le char magique avançait... Sous les sabots èthérés l'atmosphère volait en étincelles de flamme, et sur le sentier des roues embrasées, tournant au-dessus du pic le plus élevé des montagnes était tracée une ligne d'éclairs. Maintenant il volait bien loin au-dessus d'un roc, la dernière arête de la terre, le rival des Andes, dont le noir sourcil s'assombrissait au-dessus de la mer d'argent.
Bien, bien au-dessous du sentier du char, calme comme un enfant endormi, le formidable Océan s'étendait. Son calme miroir reflétait les pâles et défaillantes étoiles, la trace enflammée du char et la grise lumière du matin colorant les nuages floconneux qui faisaient un dais à l'aurore. Il semblait que le chemin du char s'ouvrait à travers le milieu d'une immense voûte, rayonnante de millions de constellations, teinte de
nuances d'une variété inlinie, et à demi entourée d'une ceinture d'où jaillissaient d'incessants météores.
Le char magique avançait..: A mesure qu'ils approchaient de leur but, les coursiers semblaient ramasser leur vitesse. La mer ne se distinguait plus ; la terre apparaissait comme une vaste et sombre sphère ; l'orbe du soleil, dégagé des nuages, tournait à travers la noire voûte ; ses rayons de rapide lumière se partageaient autour du char plus emporté dans sa course, et retombaient comme l'embrun floconneux de l'Océan se brisant sur la lame bouillante devant la proue d'un navire.
Le char magique avançait toujours... L'orbe lointain delà terre n'apparaissait plus que comme lapins petite lumière clignotant dans le ciel ; pendant qu'autour de la voie du char, d'innombrables systèmes roulaient et des sphères sans nombre épanchaientrinfinie variété de leur gloire. C'était un merveilleux spectacle. Quelques-unes étaient cornues comme le croissant delà lune; d'autres envoyaient un doux rayon d'argent comme Hesperus sur la mer occidentale ; d'autres s'élançaient avec des traînées de flamme, comme des mondes emportés à la mort et à la ruine ; d'autres brillaient comme des soleils et, sur le passage du char, éclipsaient toute autre lumière.
Esprit de la Nature ! Ici, dans ce désert interminable de mondes, dont l'immensité fait chanceler l'imagination dans son essor le plus hardi, ici est ton vrai temple ! Cependant la plus petite feuille qui frissonne
au passage de la brise n'en est pas moins animée de toi ; cependant le plus chétif ver qui rampe dans les tombeaux et s'engraisse des morts n'en participe pas moins à ton souffle éternel Esprit de la Nature!
0 toi, impérissable comme cette scène, c'est ici qu'est ton vrai temple !
Si la solitude a jamais conduit tes pas au rivage plein d'échos du sauvage Océan, si jamais tu y as séjourné jusqu'à l'heure où le large orbe du soleil semblait se reposer sur la vague brunie, tu dois avoir remarqué les lignes d'or pourpre, qui, sans mouvement, restaient suspendues sur la sphère qui sombre; tu dois avoir remarqué les nuages houleux, frangés d'un insoutenable rayonnement, se dressant comme des rocs de jais, couronnés de guirlandes de diamants. Et cependant il y a un moment où le point le plus élevé du soleil n'apparaît plus que comme une étoile, sur le bord occidental de l'Océan, où ces nuages d'or lloconneux, ombrés d'une pourpre plus profonde, brillent au loin comme des îles sur le bleu sombre de la mer ; alors ta fantaisie a pris son essor au-dessus de la terre, et a ferlé son aile fatiguée dans le sanctuaire de la Fée.
Mais ni les îles d'or étincelant dans cette inondation de lumière, ni les rideaux floconneux tendus sur la brillante couche du soleil, ni les vagues de l'Océan bruni, qui pavent ce dôme splendide, ne pourraient offrir une vision aussi belle, aussi merveilleuse que le palais éthéré de Mab* . Cependant, il ressemble parfaitement à la voûte du soir, ce palais féerique ! Comme le ciel, appuyé sur la vague, il déployait ses parquets d'éblouissante lumière, son vaste dôme d'azur, ses fécondes îles d'or flottant sur une mer d'argent ; pendant que des soleils dardaient leurs rayons confondus à travers les nuages des ténèbres environnantes, et que
les créneaux de perle dominaient de toutes paris l'inimensilé du Ciel.
Le char magique s'était arrêté. La Fée et l'Esprit entrèrent dans la salle des Enchantements; les nuages^ d'or qui roulaient en vagues étincelantes sous le dais d'azur, ne tremblèrent pas sous leurs pas éthérés; les brumes lumineuses et vermeilles, flottant aux accords delà pénétrante mélodie, à travers ce séjour qui n'a rien de la terre, obéissaient au moindre mouvement de leur volonté. Sur leur ondulation passive l'Esprit s'appuya, sans user, pour jouir des béatitudes variées qui se pressaient autour de lui, du glorieux privilège de la vertu et de la sagesse.
(( Esprit! » dit la Fée, en lui montrant le splendide dôme, « voici un spectacle prodigieux, et qui se rit de toute grandeur humaine. Mais si la vertu n'avait d'antre récompense que d'habiler un palais céleste, tout abandonnée aux impulsions du plaisir, et murée dans la prison de son propre être, la volonté de l'immuable nature ne serait point accomplie. Apprends à rendre les autres heureux... Viens, Esprit! C'est là ta haute récompense! Le passé va se dresser devant toi; tu verras aussi le présent; et je t'enseignerai les secrets de l'avenir. » .
La Fée et l'Esprit s'approchèrent du créneau plongeant... Au dessous, gisait l'univers étendu ! Là, jusqu'à la ligne la plus reculée qui peut limiter le vol de l'imagination, des orbes innombrables et sans fin enchevêtraient leurs mouvements compliqués, obéissantimmuablement à l'éternelle loi de la nature. Au-dessus, au-dessous, dans toutes les directions, les systèmes formaient en tournantundésertd'harmonie;chacun allantsans dévier
à son but, dans un éloquent silence, à travers les abîmes de l'espace, poursuivait sa prodigieuse route... Il y avait une petite lumière, clignotant dans le lointain brumeux; rien que l'œil d'un esprit pouvait apercevoir cet orbe roulant ; rien que l'œil d'un esprit, et seulement de ce céleste séjour, pouvait distinguer chacune des actions des habitants de cette terre. Mais matière, espace et temps n'ont plus d'action dans ces aériennes régions; et la sagesse toute-puissante, quand elle recueille les fruits de son excellence, franchit tous les obstacles qu'une àme terrestre craindrait d'affronter.
La Fée désignait la terre. L'œil intellectuel de l'Esprit reconnut les êtres de sa parenté. Sous son regard, les multitudes pressées apparaissaient comme les citoyens d'une fourmilière. Quelle merveille ! que toujours les passions, les préjugés, les intérêts, qui animent le plus petit être, que la plus faible touche, qui met en mouvement le nerf le plus délicat, et produit dans la cervelle humaine la pensée la plus élémentaire, deviennent un anneau dans la grande chaîne de la nature !
« Regarde, cria la Fée, les palais ruinés de Palmyre 1... Regarde ! ici la grandeur faisait trembler: regarde! là souriait la volupté : que reste-t-il aujourd"liui? le souvenir de la folie et de la honte!... Qu'y a-t-il là •d'immortel? Rien... ces ruines sont debout pour raconter une mélancolique histoire, pour donner un terrible avertissement; bientôt l'oubli emportera silencieusement les restes de leur gloire. Là, monarques et conquérants avec orgueil mirent le pied sur des millions d'hommes prosternés — tremblement de terre de l'humaine race, comme eux oubliés, quand la ruine qui marque leur secousse a dispai'u.
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• A coté du Nil éternel, les Pyramides ont surgi. Le Nil poursuivra sa route immuable ; ces Pyramides tomberont ; oui 1 pas une pierre ne restera debout pour indiquer le lieu où elles furent, leur emplacement même sera oublié, comme l'est le nom de leur architecte !
« Vois là-bas cette région stérile, où maintenant la tente de l'Arabe errant flotte au vent du désert. Là autrefois le temple altier de l'antique Salem élevait jusqu'au ciel ses mille coupoles d'or, et à la face rougissante du jour exposait sa honteuse gloire. Oh 1 que de veuves, que d'orphelins ont maudit la construction de ce temple : que de pères consumés parle travail et l'esclavage ont demandé au Dieu de la pauvre humanité de le balayer de la terre, et d'épargner à leurs enfants la tâche détestée d'empiler pierre sur pierre, et d'empoisonner ainsi les plus beau.x; jours de la vie pour caresser une vanité de veillard en enfance!... Là, une race inhumaine et barbare hurlait de hideuses louanges à son Dieu- Démon I Ils se ruaient à la guerre, arrachaient des entrailles des mères l'enfant non encore né ; vieillards, enfants mouraient confondus ; leurs bras victorieux ne laissaient respirer aucune âme. Oh ! ce furent des démons ! Mais alors qu'était celui qui leur enseigna que le Dieu de la nature et de l'amour avait autorisé par une loi spéciale le commerce du sang? Son nom et le leur s'évanouissent, et les contes de cette barbare nation, que récite l'imposture jusqu'à ce que la terreur y croie, la suivent dans l'oubU.
« Où Athènes, Rome et Sparte étaient debout, là maintenant est un désert moral ; ces chélives et misérables huttes, ces palais plus misérables encore, contrastant avec ces vieux temples, qui maintenant s'émiettent pour
l'oubli ; les longues et solitaires colonnades, à travers lesquelles rôde le spectre de la Liberté, font l'effetaujourd'hui d'un air bien connu que nous avons aimé entendre dans quelque endroit cher à notre âme, dont nous nous souvenons maintenant avec tristesse. Mais combien plus frappant encore et plus sombre est le constraste qu'offre ici la nature humaine ! Où Socrate expira, un esclave des tyrans, un lâche et un fou sème la mort autour de lui, puis, frémissant, trouve la sienne. Où Clcéron et Antoine vécurent, un moine encapuchonné et hypocrite prie, maudit et ment.
« Esprit ! dix mille ans à peine ont passé depuis ; sur cette terre inculte où maintenant le sauvage boit le sang de son ennemi et, singeant les tUs de l'Europe, fait retentir le chant impie de la guerre, s'élevaif, une cité puissante, métropole du continentoccidental. Là maintenant la colonne couverte de mousse rongée par la morsure incessante du temps, qui jadis semblait devoir survivre à tout excepté à la ruine de son propre pays ; la vaste scène de la forôt, rude dans l'inculte beauté de ses jardins depuis longtemps devenus sauvages, semblent au voyageur, dont malgré lui le hasard a retenu les pas dans ce désert, avoir toujours existé ainsi, depuis que la terre est ce qu'elle est. C'était cependant jadis le rendez-vous le plus affairé, où, comme dans un centre commun, aflKiaient étrangers, vaisseaux et cargaisons ; jadis la paix et la liberté enchantaient la plaine cultivée. Mais la richesse, cette malédiction de l'homme, a flétri le bourgeon de sa prospérité : vertu et sagesse, vérité et liberté ont fui pour ne plus revenir, jusqu'à ce que l'homme sache qu'elles seules peuvent donner le bonheur digne d'une âme qui revendique sa parenté avec l'éternité !
« Il n'y a pas un atome de cette vaste terre qui n'ait été un jour un homme vivant ; pas la plus petite goutte de pluie suspendue dans le plus mince nuage qui n'ait coulé dans des veines humaines. Etdes plaines brûlantes où hurlent les monstres de Lybie, des plus sombres vallons du Groenland sans soleil, jusqu'aux rivages où les champs d'or de la fertile Angleterre déploient leurs moissons à la lumière du jour, tune saurais trouver une place où quelque cité n'ait existé.
« Qu'étrange est l'humain orgueil ! Je te dis que ces atomes vivants, pour qui le fragile brin d'herbe qui germe le matin et périt avant le soir est un monde illimité ; je te dis que ces êtres invisibles qui habitent les plus petites particules de l'insensible atmosphère, pensent, sentent et vivent, comme l'homme; que leurs affections et leurs antipathies, comme les siennes, produisent les lois qui gouvernent leur état moral ; et que la moindre palpitation qui dans leur trame répand le plus faible, le plus léger ébranlement, est aussi réglée, aussi nécessaire que les lois majestueuses qui gouvernent les sphères roulant dans l'espace. »
La Fée s'interrompit. L'Esprit, dans l'extase de l'admiration, sentait revivre toute la science du passé; les événements des anciensàges merveilleux, qu'une obscure tradition enseigne sans suite au vulgaire crédule, se dévoilaient à sa vue dans leur juste perspective, obscurs encore, mais seulement par leur infinilude. Il semblait à l'Esprit qu'il était au haut d'un pinacle isolé, ayant audessous de lui la marée montante des âges, au-dessus les profondeurs de l'univers sans bornes, et toutautour l'immuable harmonie de la nature.
26 OEUVRES POl'niOUES UE SHELLEY
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« Fée,» dit l'Esprit; et il fixait ses yeux éblouis sur la' Reine des Encliantemenls, « je te remercie. Tu m'as fait une faveur que je n'abdiquerai jamais, et appris une leçon que l'on ne peut plus désapprendre. Je connais le passé, et j'essaierai d'en glaner un avertissement pour l'avenir, en sorte que l'homme puisse profiter de ses erreurs et tirer l'expérience de sa folie; car, quand le pouvoir de communiquer le bonheur en égalera la volonté, l'âme humaine ne demandera pas d'autre ciel. »
« Tourne-toi, Esprit supérieur ! Il reste encore bien des choses à examiner. Tu sais combien l'homme est grand; tu connais sa faiblesse. Il te reste à apprendre ce qu'il ; est, à apprendre la sublime destinée que le temps infatigable réserve à toute àme vivante.
« Regarde ce somptueux palais, qui, au milieu de cette populeuse cité, dresse se.i mille tours et semble luimême une autre cité. De sombres troupes de sentinellesT en rangs sévères et silencieux, lui font une ceinture. Celui qui l'habite ne peut être ni libre ni heureux. N'entend-tu pas les malédictions des orphelins, les gémissements de ceux qui n'ont pas d'amis ? Il passe, le Roi, portant la chaîne dorée qui lie son àme à l'abjection; le fou, que les courtisans appellent du sobriquet de monarque, tandis qu'il est l'esclave des plus vils appétits... Cet homme ne prête point l'oreille aux cris de la misère ; il sourit aux profondes imprécations que l'indigent murmure en secret, et une sinistre joie envahit son cœur exsangue, quand des milliers d'êtres aspirent en sanglotant après ces miettes que sa folie gaspille dans une
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orgie sans joie, pour sauver de la faim tous ceux qu'ils aiment ! Quand il entend le récit de ces horreurs, il se tourne vers quelque face toute prête à Ibypocrite assentiment, étouffant la lueur de honte, qui. en dépit do lui. colore sa joue bouffie !
Puis au festin de silence, de grandeur et d'excès, il traîne son appétit émoussé et rechignant. Si For qui brille autour de lui, si les nombreuses viandes choisies sous tous les climats pouvaient forcer le sens dégoûté à triompher de la satiété ; si la richesse n'empoisonnait pas la source où il puise ; si le vice, le vice insensible et forcené, ne convertissait pas ses aliments en un mortel poison: alors ce roi serait heureux; et le paysan qui, après avoir rempli sa tâche volontaire, retourne chez lui le soir, et près du fagot flamblant retrouve sa souriante compagne pour qui il a essuyé toute cette fatigue, ne ferait pas un repas plus doux.
« Regarde-le maintenant étendu sur sa somptueuse couche; sa cervelle enfiévrée vacille quelque temps étourdie. Mais bientôt l'engoui'dissenienl de la débauche tombe, et la conscience, cet immortel serpent, appelle sa venimeuse couvée à sa tâche nocturne... Écoute! il parle! Remarque cet œil frénétique !... Remarque ce visage funèbre. »