I.E ROI
« Pas de repos ! Oh ! cela doit-il donc durer toujours! Horrible mort ! Je désire et cependant je crains de t'étreindre !... Pas un moment de sommeil sans cauchemar ! 0 chère et sainte paix ! Pourquoi ensevelis-tu ta pureté de vestale dans le linceul de la misère et des cachots? Pourquoi te caches-tu avec le danger, la mort
28 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
et la solitude, et fais-tu le palais que je t'ai bâti?... Paix sacrée! Oh! visite-moi une seule fois, et dans ta pitié verse une seule goutte de baume sur mon âme desséchée ! ))
« Homme vain ! son palais, c'est le cœur vertueux, et la paix ne salit pas ses vêtements de neige dans un taudis tel que le tien! Écoute! il murmure encore... Ses sommeils ne sont que des agonies variées, ils sucent comme des scorpions les sources de la vie. Il n'est pas besoin de l'enfer fabriqué parles bigots pour punir ceux qui errent; la terre en soi contient à la fois et le mal et le remède; et la nature qui suffit à tout peut châtier ceux qui transgressent sa loi; elle seule sait comment proportionner équitablement à la faute le châtiment qu'elle mérite.
« Est-il donc étrange que ce pauvre misérable s'enorgueillisse dans son malheur ? Qu'il trouve son plaisir dans son abjection, et presse contre son sein le scorpion qui le dévore? Est-il étrange qu'assis sur un glorieux trône dépines, étreignant un sceptre de fer, muré dans une splendide prison, dont les durs liens l'enchaînent loin de tout ce qui est bon et précieux sur terre.,, son âme ne revendique pas son humanité? que la douce nature de l'homme ne s'insurge pas contre la prérogative du roi ?... Non, cela n'est pas étrange. A l'exemple du vulgaire, il pense, sent, agit et vit juste comme a fait son père: les pouvoirs invincibles du précédent et de la coutume s'interposent entre un roi et la vertu! Ce qui peut paraître plus étrange à ceux qui ne connaissent pas la nature et ne savent pas déduire l'avenir du présent,
c'est que pas un de ces esclaves qui souflrent des crimes de cet être contre nature, pas un de ces misérables dont les enfants meurent de faim, et dont le lit nuptial est le sein impitoyable delà terre, ne lève le bras pour le jeter à bas de son trône !
« Ces moucherons dorés qui, pullulant au soleil dune cour, s'engraissent de sa corruption, que sont-ils? Les frelons de la société. Ils se nourrissent du travail de l'artisan. Pour eux, le rustre affamé force la grève rebelle à céder ses moissons qu'il ne partagera pas ; et ce spectre hâve, plus maigre que la misère décharnée, qui consume une vie sans soleil dans la mine malsaine, traîne dans le labeur une mort prolongée pour assouvir leur grandeur ; la masse s'épuise de fatigue, pour qu'un petit nombre connaissent les soucis et les douleurs de la paresse !
« D'où crois-tu que sont sortis rois et parasites? D'où cette race contre nature de bourdons fainéants, qui accumulent les fatigues et une insurmontable indigence sur ceux qui bâtissent leurs palais, et leur apportent le pain quotidien ? — Du vice, du ténébreux et immonde vice ; de la rapine, de la folie, de la trahison, du crime ; de tout ce qui engendre la misère et fait de la terre ce sauvage ilésert ; de la luxure, de la vengence et du . meurtre. — Et quand la voix de la raison, retentissante J comme la voix de la nature, aura éveillé les nations ; \ quand le genre humain s'apercevra que le vice est discorde, guerre et misère, que la vertu est paix, bonlieur et harmonie ; quand, plus mûre, la nature de l'homme
dédaignera les jouets de son enfance! alors l'éclat
royal perdra le pouvoir d'éblouir ; l'autorité royale s'évanouira dans le silence : le tr(3ne sompteux restera
30 OElJVR!;S POÉTIQUES DE SHELLEV
inconnu dans la salle royale, tombant bientôt en ruines : tandis que le commerce du mensonge deviendra aussi odieux, aussi inutile que l'est aujourd'hui celui de la vérité.
« Où est la gloire que la vanité des puissants de la terre cherche à éterniser? Oh ! le plus faible bruit que fait le pas léger du Temps, la plus petite vague qui grossit le courant des âges, ensevelit dans le néant cette bulle vide ! Oui, aujourd'hui, rigide est la loi du tyran, rouge le regard qui lance la désolation, fort le bras qui
dissipe les multitudes Demain arrive ! celte loi
n'est puisqu'un coup de tonnerre évanoui dans le passé; ce regard, un éclair passager sur lequel la nuit s'est refermée ; et de ce bras le vers a fait sa pâture !
« Quand l'homme vertueux, aussi grand dans son humilité que les rois sont petits dans leur grandeur, l'homme qui mène sans défaillance une vie d'invincible probité, et qui, au fond des cachots silencieux, est plus libre et plus intrépide que le juge tremblant qui, revêtu d'un pouvoir vénal, a vainement essayé d'enchaîner l'impassible esprit — quand il succombe, son œil doux ne rayonne plus de bienveillance ; sa main qui ne s'étendait que pour soulager est desséchée; évanouie, celte éloquence simple de la raison qui n'élevait la voix que
pour consterner le coupable Oui, le tombeau a éteint
cet œil; le froid impitoyable de la mort a raidi ce bras; mais le renom incorruptible que la vertu suspend sur la tombe de son sectateur, la mémoire immortelle de cet homme, dont la seule pensée fait trembler les rois, la ressouvenance dans laquelle l'heureux esprit contemple le bon emploi de son pèlerinage sur la terre, ne passera jamais !
nElNE MAB 31
" La nature rejette le monarque, non l'homme; le sujet, non le citoyen; car rois et sujets, ennemis les uns des autres.jouent entre eux uneparlietoiijoursperdante, dont les enjeux sontlevice etlamisère. Uhomme à l'âme vertueuse ne commande, ni n'obéit. Le pouvoir, comme une peste désolante, souille tout ce qu'il touche; oX l'obéissance, fléau de tout génie, vertu, liberté, vérité, des hommes fait des esclaves, et de l'organisme humain un automate, une machine.
« Quand Néron, planant au-dessus de Rome en flammes, fondit sur elle avec la joie sauvage d'un démon, buvant d'une oreille ravie les cris déchirants de l'agonie, quand il contempla l'effrayante désolation partout répandue et sentit comme un nouveau sens créé dans son àme tressaillir à cette vue et vibrer de ces accents, crois-tu que sa grandeur n'avait pas dépassé la force de la patience humaine? Et si Rome, d'un seul coup, n'abattit pas le tyran, n'écrasa pas ce bras rouge de son sang le plus cher, l'abjection de l'obéissance n'avait-elle pas détruit les instincts de la nature ?
« Regarde plus loin encore la terre ! Les moissons d'or ferment; le soleil infatigablr répand la lumière et la vie ; îs fruits, les fleurs, les arbres croissent à leur saison ; mtes choses disent paix, harmonie, amour 1 L'univers, ^ans la silencieuse éloquence de la Nature, déclare que ms les êtres accomplissent l'œuvre d'amour et de joie, )us... excepté un réfractaire, l'homme I Lui, il fabrique fer qui poignarde sa paix; il caresse les serpents qui li rongent le cœur; il élève le tyran qui se réjouit de ;s douleurs et se fait un jeu de son agonie 1... Le )leil là-bas n'éclaire-t-il que les grands? Les ray()ns l'argent dorment-ils moins doucement sur le chaume
32 OEUVlîES POÉIIOUES DE SHELLEY
de la cabane que sur le dôme des rois? La maternelle Terre est-elle une marâtre pour ces nombreux fils qui, sans les partager, recueillent ses dons au prix d'incessantes fatigues? N'est-elle une mère que pour ces enfants pleurnicheurs qui, nourris dans les jouissances et le luxe, font des hommes les jouets de leur puérilité, et détruisent, dans leur important et égoïste enfantillage, cette paix que des hommes seuls apprécient?
« Non, Esprit de la Nature ! La pure diffusion de ton essence palpite également dans tout cœur humain. C'est là que tu élèves le trône de ton pouvoir sans appel : tu es le juge, au moindre signe duquel la courte et frêle autorité de l'homme devient aussi impuissante que le vent qui passe. Ton tribunal est autant au-dessus de l'appareil de l'humaine justice que Dieu est au-dessus de l'homme !
« Esprit de la Nature ! tu es la vie des infinies multitudes; l'àme de ces puissantes sphères, dont la route immuable traverse le profond silence du Ciel; l'àme du plus petit être dont la vie a pour séjour un pâle rayon d'avril ! Comme ces êtres passifs, l'homme accomplit inconsciemment ta volonté; comme le leur, son âge de paix sans fin, que le temps se hâte de mûrir, viendra promptement et infailliblement; et ce monde sans bornes que tu pénètres n'aura plus de crevasses défigurant sa parfaite symétrie ! »
« Que cette nuit était belle ! Le soupir embaumé, que les zéphyrs du printemps exhalent à l'oreille du soir, troublait seul le calme éloquent qui enveloppe cette scène immobile. La voûte d'ébône du Ciel, criblée d'as-
très iiuliciblement brillants, à travers lesquels roule la masse de la lune sans nuages, semble comme un dais que Tamoiir a étendu pour abriter le sommeil du monde. Ici de gracieux sommets, parés d'un vêtement de neige non foulée ; là, de sombres rochers, d'où pendent des glaçons si purs, que leurs blanches et étincelantes aiguilles ne nuancent pas le pur rayon de la lune ; plus loin un escarpement crénelé, dont la bannière, sur la tour consumée par le temps, pend si mollement que rimagination frappée y voit comme l'image même de la paix; — tout cela forme une scène où la solitude rêveuse aimerait à élever son âme au-dessus de cette sphère terrestre, où le calme du silence veillerait seul.... Une scène si fraîche, si brillante, si silencieuse !
« L'orbe du jour, dans les régions du sud, sur la plaine sans vagues de l'Océan, plonge avec un doux sourire ; le plus léger souffle ne glisse pas à la dérobée sur le calme abîme ; les nuages du soir réfléchissent immobiles le rayon tardif du jour, et l'image de Vesper
à l'occident brille dune beauté silencieuse Demain
arrive ! Nuage sur nuage, en masse noire et de plus en plus compacte, roule sur les eaux enlénébrées ; le sourd mugissement du tonnerre lointain gronde formidable ; la tempête déploie son aile sur l'obscurité, linceul de la lame bouillonnante ; démon sans pitié, avec tous ses vents et ses éclairs, elle suit sa proie à la trace ; l'abîme
déchiré bâille ! le navire trouve un tombeau dans
son gouffre déchiqueté !
« Ah ! d'où vient cette lueur qui enflamme l'arche du ciel ?... cette fumée rouge et sombre qui voile la lune d'argent? Les astres s'éteignent dans les ténèbres, et la neige pure et pailletée jette une faible lueur à travers
l'obscurité qui s'amoncelle. Ecoute ce rugissement dont les rapides et sourds éclats retentissent en éclios sans nombre à travers les montagnes, faisant tressaillir le pâle Minuit sur son trône étoile ! Voilà que grossit le fracas en tre-cboqué ; la vibration répétée et effrayante de la bombe qui éclate ; le rayon qui tombe, les cris perçants, les gémissements, les clameurs de triompbe, le cliquetis sans repos, et le choc précipité des hommes ivres de rage... De plus en plus retentissant, le tumulte grandit, jusqu'à ce que la pâle mort ferme la scène, et sur le vainqueur et le vaincu étende son froid et sanglantlinceul. — De tous les bommes que le rayon fuyant du jour a vus là florissants dans leur hère et robuste santé, de tous les cœurs vivants qui battaient là pleins d'angoisse au coucher du soleil, combien peu survivent, combien peu battent encore !... Partout le profond silence, semblable au calme plein de terreurs qui sommeille dans le monstrueux repos de la tempête; excepté quand la plainte éperdue de l'amour réduit au veuvage vient frémir sur la brise, ou que se fait entendre le faible gémissement deTàme brisant l'enveloppe d'argile qui emprisonne ses facultés rebelles.
« Le gris matin se lève sur cette funèbre scène ; la fumée sulfureuse roule encore lentement devant la brise glacée, et les brillants rayons de la gelée matinale dansent le long de la neige diamantée. Là, des traces de sang même au plus profond de la forêt, et des armes brisées, et des guerriers sans vie dont la mort même n'a pu changer les traits farouches, marquent le passage terrible des vainqueurs déchaînés ; bien loin au delà, de noires cendres indiquent la place où s'élevait leur fière cité. Au fond de la forêt est un sombre vallon ; chaque
arbre, qui abrite son obscurité des rayons du jour, ondule sur la tombe dun guerrier.
«Je te vois reculer, Esprit supérieur ! — N'as-tu pas été homme? Je vois une ombre d'anxiété et d'horreur passer sur ton front sans tache. Mais ne crains rien ; ce n'est pas une misère sans raison, sans cause et sans remède. Non, la nature mauvaise de l'homme, cette apologie que les rois qui gouvernent et les làcbesqui rampent ne manquent pas d'invoquer pour justifier leurs innombrables crimes, ne verse pas le sang qui désole la plaine dévastée par la discorde ; c'est des lois, des prêtres, des hommes d'État que la. guerre est venue ; leur salut est dans ladouleurprofonde.iucurabledel'homme, leur grandeur dans son abaissement. Que lahache frappe à la racine, l'arbre empoisonné tombera ; et là où se^ exhalaisons vénéneuses l'épandaient la ruine, la douleur et la mort, où des millions d'êtres gisaient assouvissant la faim des reptiles, leurs os blanchissant sans sépulture dans une atmosphère putride, un jardin s'élèvera, surpassant en délices le fabuleux Eden.
« L'Ame de la Nature, — qui a formé ce monde si beau, qui a répandu l'abondance sur le sein de laterre^ qui a accordé la plus petite fibre de la vie pour un immuable unisson, qui a donné aux heureux oiseaux le bocage pour séjour, accordé aux voyageurs de l'abîme le silence ravissant de l'insondable océan, rempli le plus cbétif ver qui se traîne dans la poussière d'esprit, de pensée et d'amour, — l'Ame de la nature ! sur l'homme seul, partiale dans sa malice sans cause, aurait-elle folùtrement accumulé ruine, vice, esclavage ? llétri son âme de dévorantes malédictions ? placé bien loin de lui le météore bonheur, pour échapper à sa main, et ne
servir qu'à éclairer l'abîme effrayant étendu grand ouvert sous ses pas?
« La Nature ! non ! — Rois, prélres, iiommes d'État ont flétri la tleur humaine dans son tendre bouton ; leur induence infiltre comme un subtil poison dans les veines exsangues de la société désolée! L'enfant, avant qu'il puisse bégayer le nom sacré de sa mère, sent se gonfler en lui l'orgueil dénaturé du crime, et brandit son épéc de babyà lafaçon d'un héros îCettearmed'enfantdeviendra le fouet le plus sanglant de la terre dévastée: tandis que des noms spécieux, appris à l'heure insouciante de la molle enfance, servent de sophismes avec lesquels l'humanité obscurcit le brillant rayon de la raison, et sanctifient l'épée qui se lève pour verser le sanginnocent d'un frère! Que les esclaves conduits par le prêtre cessent de proclamer que l'homme hérite du vice et de la misère, quand la force et le mensonge sont suspendus jusque sur l'enfant dans son berceau, étouffant de leur rude étreinte tout bien naturel !
« Ah ! pour l'àme étrangère, quand pour la première fois elle hasarda un regard hors de son nouveau séjour, cherchant au dehors bonheur et sympathie, comme ce petit coin de l'immense monde est dur et désolé! Gomme tous les boutons du bien naturel sont tristement flétris! Aucune ombre, aucun abri pour elle contre les tourbillons déchaînés d'un pouvoir sans pitié ! Sur sa malheureuse existence, empoisonnée peut-être par les maladies et les douleurs qu'ont accumulées sur les misérables parents dont elle est sortie les mœurs, la loi, la coutume, — les purs vents du ciel, qui renouvellent la race desinsectes,nepeuventsouffler! L'incorruptible lumière du jour ne peut visiter ses ardents désirs ! Elle est
enchaînée avant d'avoir vécu; oui, toutes les chaînes sont forgées bien avant qu'elle soit; toute liberté, tout amour, toute paix lui est ravie avant qu'elle puisse se défendre; mauiite dès sa naissance, dès son berceau, vouée à l'abjection et à l'esclavage !
« Dans tout ce monde varié et éternel, l'àme est le seul élément inébranlable qui ait subsisté pendant d'innombrables âges. Le pilier immobile qui porte le poids d'une montagne est un esprit actif et vivant. Cbaque grain dans son tout et ses parties est un être sentant, et le minuscule atome contient un monde d'amours et de haines. De là naissent le mal et le bien, la vérité et le mensonge; de là sortent volonté et pensée et action, tous les germes d*e peine ou de plaisir, de sympathie ou de haine, qui font la variété de l'éternel univers. 1/âme n'est pas plus souillée que les rayons du plus pur orbe du ciel, avant que les souillures de l'atmosphère née de la terre ne viennentaltérerleurs lignes rapides. L'homme est un composé d'àme et de corps, formé pour des actions d'un haut dessein, pour prendre sur l'aile audacieuse de l'imagination un essor infatigable, pour changer intrépidement les angoisses les plus cuisantes en paix sereine, et goûter les joies que comportent les sens et l'esprit réunis... Ou bien il est formé pour l'abjection et la douleur, pour se traîner sur le fumier de ses craintes, pour tressaillir au moindre bruit, pour éteindre dans la sensualité la flamme de l'amour naturel, pour bénir l'heure où sur ses jours sans mérite la main glacée de la mort posera son sceau, pour redouter, craindre la guérison tout en haïssant la maladie. Le premier est l'homme, tel qu'il doit êtreun jour; l'autre est l'homme, tel que le vice l'a fait aujourd'hui.
RABBr. 1. — 3
M La guerre est le jeu des politiques, les délices du prêtre, Tamusement de l'homme de loi, le métier gagé des assassins; et pour ces royaux meurtriers dont les trônes mesquins sont le prix de la trahison, delà houe et de la honte, la guerre est le pain qu'ils mangent, le bâton sur lequel ils s'appuient. Des gardes, revêtus d'une livrée rouge-sang, font un rempart à leur palais, participent aux crimes que la force protège, et contre la rage l'une nation assurent la couronne, l'objet de toutes If s malédictions ([u'exhalenl la Faim, la Frénésie, la Douleur et la Misère I Ce sont là les bravi secrets qui défendent 16 trône du tyran, les fanfarons de sa crainte; ce sont les égouts et les canaux des plus détestables Yices, le rebut de la société, la lie de tout ce qu'il y a de plus ignoble... Leurs cœurs glacés aUient la fraude avec la sévérité, l'ignorance avec l'orgueil, tout ce qui est petit et vil avec la rage que la désespérance du bien et le mépj'is de soi-même peuvent seuls allumer. Ils sont parés de richesse, dhonneur, de pouvoir; et puis envoyés an dehors pour accomplir leur œuvre. La peste qui, dans sa sombre marche triomphale, parcourt quelques contrées de l'Orient est moins pernicieuse. Ils cajolent avec l'or, avec les promesses de gloire, la jeunesse insouciante déjà écrasée sous la servitude: elle ne connaît que trop tard son malheur et n'accueille la repentance que pour sa ruine, quand son destin est scellé dans l'or et dans le sang. Ceux-là aussi servent le tyran, qui, versés dans l'art d'entortiller les pieds de la Justice dans les lilets de la loi, sont toujours prêts à opprimer le faible, toujours prêts à plaider le bien ou le mal pour de l'or, se raillant de la vertu publique, qui, sous leur pied impitoyable, gît meurtrie et écrasée
nt;iNK y. Mi 39
pendant que rhonneiir est assis bouiiaiit au IraCic de la vérité.
« Puis des hypocrites graves, à la tête blanchie, sans une espérance, une passion, un amour, après avoir, à travers une vie de luxe et de mensonge, rampé par la flatterie jusqu'aux sièges du pouvoir, soutiennent le système qui fut la source de leur fortune. Ils ont trois mots (les tyrans en connaissent bien l'usage, ils en paient l'emprunt avec l'usure tirée du sang du monde) : Dieu, Enfer et Ciel ! Dieu, un démon vindicatif, sans pitié et tout-puissant, dont la miséricorde est lui sobriquet pour la rage de tigres indomptés altérés de sang; l'Enfer, un rouge abîme de flammes éternelles, où des vers empoisonnés et immortels prolongent une éternelle misère pour ces malheureux esclaves, dont la vie a déjà été le châtiment de leurs crimes ; le Ciel, une.récompense pour ceux qui se résignent à démentir leur nature d'hommes, à trembler, à croire, à faire des courbettes devant les moqueries du terrestre pouvoir.
« Voilà les instruments que le tyran emploie à son œuvre, qu'il manie dans sa colère, et qu'il brise comme il veut, tout-puissant dans sa perversité ; pendant que la jeunesse pousse, que la vieillesse tombe en poussière, l'âge mûr sans résistance fait la volonté du tyran, entraîné par l'appât d'un bonheur fugitif ii prêter sa force à la faiblesse de son bras tremblant. Ils s'élèvent, ils tombent; une génération vient livrer sa récolte à la faux de la destruction ; elle disparaît, une autre fleurit!... Cependant regarde ! l'estampille du tyran brille rouge sur sa fleur, flétrissant et corrompant profondément son servile éclat. Il a inventé des paroles et des modes menteuses, vides et vaines comme son propre
cœ.ir; des significations évasives, des riens sonores; pour leurrer la victime étourdie et la pousser dans les filets tendus tout autour de la vallée de son paradis.
« Jette un regard sur toi-même, prêtre, conquérant, ou prince! — Prêtre, Ion commerce est mensonge, et tes convoitises se vautrent profondément dans le salaire du pauvre, avec qui vivait ton maître. Conquérant, tu te délectes, en comptant les myriades d'hommes que tu as tués; toute espèce de misère ne pèse rien dans la balance en regard de ton éphémère renommée. Prince, roi, nourri de pompes, tu accables la terre gémissante du poids de tes lâchetés et de tes crimes. Jette un regard sur ton être misérable ! N'es-tu pas, dis-moi, le plus véritable esclave qui jamais ait rampé sur cette horrible terre? Tes jours ne sont-ils pas des jours de mortel ennui? Et, avant cjue la longue tort.ire de la nuit soit achevée, ne cries-tu pas : quand viendra le matin? Ta jeunesse n'est-elle pas un vain et fiévreux rêve de volupté ? ta virilité, flétrie d'infirmités prématurées? Les visions de ta mort non regrettée ne sont-elles pas lugubres, désespérées, horribles ? Ton esprit n'est-il pas infirme comme ton corps énervé, incapable de jugement, d'espérance et d'amour ? Ne désires-tu pas voir les erreurs, qui te ferment toutes les sympathies du bien, survivre au misérable intérêt que tu as retiré de leur prolongation ? Quand le tombeau aura englouti ta mémoire et toi-même, ne désires- tu pas que le poison qui infecte la terre enlace ses racines autour de ton argile ensevelie, pour germer de tes os, et fleurir sur ta tombe, afin que tes enfants puissent manger de son fruit et mourir? »
REINE MAB il
« Ainsi les généralions de la terre s'en vont au tombeau et ne cessent de sortir de la matrice, survivant toujours à rimpérissable changement qui renouvelle le monde. Comme les feuilles, que le souffle perçant et glacé de l'année qui décline a éparpillées sur le sol de la forêt et amoncelées là depuis bien des saisons, chargeant la lande de leur nauséabonde pourriture et étouffantpourlongtemps tous germes de promesses, — cependant, quand les grands arbres d'où elles sont tombées dépouillées de leurs aimables formes gisent au niveau du sol pour tomber en poussière, elles fertilisent la lande qu'elles ont longtemps salie, jusqu'à ce que de la clairière palpitante s'élance une forêt de jeunesse, de force et de grâce, destinée, comme le germe qui lui a donné la vie, à grandir et à mourir, — ainsi lÊgoïsme, amant du suicide, qui flétrit les plus beaux sentiments du cœur qui s'ouvre, est destiné à lomber, pendant que du sol écloront toute vertu, toutes délices, tout amour, et que la raison cesseja de faire une guerre contre nature à l'indomptable armée des passions. — Frère jumeau de la religion, l'Égoïsme, son émule en crime et en mensonge, singeant toutes les folâtres borreurs de ses jeux sanglants, et cependant glacé, impassible, sans àme, esquivant la lumière, ne reconnaissant pas son propre nom, forcé par sa difl'ormité d'abriter sous le voile fragile de la justice et du dioit ses traits repoussants qui épouvantent tout excepté la couvée de l'Ignorance; à la fois la cause et l'efl'et de la tyrannie; sans pudeur, endurci, sensuel et vil; mort pour tout autre amour excepté celui de sa propre abjection ; d'un cœur
insensible à toute autre passion que celles d'un plaisir non pai'lagé, d'an gain sordide ou d'une vainc renommée; méprisant l'abjection de son propre être, qu'il voudrait, mais qu'il n'ose jamais afTranchir!
« De là naît le Commerce, le vénal échange de tout ce que produit ^l'art humain ou la Nature, dont la richesse se passerait, mais que le besoin demande, et que la bonté de la nature s'empresse d'alimenter aux pleines sources de son amour sans bornes, sources pour toujours etoufTées, taries et corrompues. Commerce, à l'ombre empoisonnée duquel aucune vertu solitaire n'ose écloro; pendant que Pauvreté et Richesse, d'une égale main, sèment leurs malédictions desséchantes et ouvrent les portes d'une mort prématurée et violente à la famine languissante et à la^maladie bien nourrie, à tout ce qui partage le lot de la vie humaine : et celle ci, empoisonnée corps et â'me, peut à peine traîner la chaîne qui s'allonge à mesure qu'elle vi, en faisant retentir son cliquetis derrière elle.
« Le Commerce a mis la marque de l'égo'isme, le sceau de son pouvoir qui réduit tout en servitude, sur'un métal brillant et l'a appelé or ; et devant son image s'inclinent le vulgaire des grands, le riche inutile, le misérable orgueilleux, la foule des paysans, nobles, prêtres et rois ; et dans leur aveuglement, ils adorent le pouvoir qui les broie et les réduit à la misère. Mais dans le temple de leurs cœurs mercenaires, l'or est un dieu vivant, qui gouverne dans le mépris toutes les choses de la terre, excepté la vertu.
« Depuis que les tyrans, grâce au trafic de la vie humaine, gorgent de voluptés leur sensu:ilisme et de gloire leur immense orgueil insatiable et dévastateur, le
HEINE iMAÎi A.)
succt'sa sanclionné pour ce monde crédule ia iiiiiie, les horreurs, les douleurs de la guerre. Le despote compte ses armées de dupes aveugles et dociles ; âe son cabinet, il meut à sa guise ces marionnettes de son caprice, semblables à ces esclaves dont la force ou la faim contraint, sous un ignoble maître, à accomplir une froide et brutale corvée ; endurcis pour l'espérance, insensibles à la crainte, poulies *à peine vivantes d'une machine morte, purs engrenages mécaniques, et articles de marché, parés de la fière et bruyante pompe de la richesse ! L'harmonie et le bonheur de Tliomme sont sacrifiés à la richesse des nations ; ce qui élève sa nature à sa céleste sublimité, il l'échange pour ce qui empoisonne son âme, le poids qui entraîne vers la terre ses fières espérances ; pour ce qui fléirit en lui tout autre désir que celui d'un égoïstegain, dessèche toute autre passion que celle d'une servile crainte, éteint tout amour libre et généreux de noble et entreprenante audace. Cette pulsalion même que L'imagination allume dans le cœur palpitant pour la mêler à la sensation, la richesse la détruit... Elle ne laisse rien que le sordide désir de l'argent, cette rampante convoitise de l'intérêt et de l'or: que rien ne salirait ni qualifier, ni vicier, ni racheter, pas même l'hypocrisie I
Et les h:)mmes d'État se glorifient de la richesse! La verbeuse éloquence, qui survit à la ruine de leurs cœurs, peut dorer l'amer poison qui dévore une nation ; elle peut amener la servile multitude à adorer leur corruptrice et éclatante idole, la Gloire, et à déserter les autels de la vertu, écrasée sous son talon de fer ! — Et cependant son piédestal éblouissants'élôve au milieudes horreurs d'un champ de bataille parsemé de membres
humains, pendant que'les habitations désolées fument tout alentour. L'homme h son aise, qui, près de son chaud foyer, borne les efforts et les aspirations de son cœur d'hamme aux actions d'un charitable commerce, et au simple accomplissement des lois communes de décence et de convention, en réprimant les révoltes de son cœur d'homme, se laisse duper par leurs froids sophismes ; il verse peut-être une larme forcée sur le naufrage de la paix terrestre, quand jusqu'à la porte de sa maison les terribles va gués accoururent, quand son fils est assassiné par le tyran, ou que la religion conduit sa femme à la folie furieuse... Mais le pauvre, dont la vie est misère, et crainte, et souci, que le matin ne réveille que pour un travail sans fruit, qui entend toujours le cri de ses enfants affamés, qui ne rencontre que le regard résigné de leur pâle mère, ou l'œil du riche orgueilleux d'où jaillit l'éclair du commandement, et ce spectacle, quibriselecœur,de milUers d'hommes comme lui ; — il fait peu attention à la rhétorique de la tyrannie. Sa haine est implacable comme ses malheurs; il n'a qu'un sourire de mépris pour la vaine et amère moquerie des mots ; il sent toute l'horreur des actions du tyran : il n'est retenu que par le bras du Pouvoir, qui connaît et redoute son inimitié.
« La baguette de fer de la Pauvreté force toujours son misérable esclave à ployerles genoux devant larichesse, àempoisonnerd'inutilespeines une vie sans consolation, à resserrer les chaînes mêmes qui l'attachent à son destin. La Nature, impartiale dans sa munificence, a doué l'homme d'une volonté à laquelle tout est soumis ; la matière, avec toutes ses formes transitoires, gît docile et maniable à ses pieds, qui, affaiblis par la servitude,
tremblent à chaque pas. Que de Miltons manques ont passé sur la terre, étouffant les muets désirs de leur cœur dans les soucis et les fatigues d'un labeur sans repos ! Que de vulgaires Calons ont employé leur énergie, bientôt domptée pav un pareil effort, à mouler une épingle, à fabriquer un clou ! Combien de Newtons inconnus, dont les yeux passifs ne virent dans ces puissantes sphères, qui diamantent l'espace infini, que des paillettes de clinquant, clouées dans le ciel pour éclairer les minuits de leur ville natale !
<' Cependant tout cœur contient le germe de la perfection; le plus sage des sages de la terre, qui jamais des trésors de la raison ait tiré la science, la vérité et les accents intrépides de la vertu, n'a été qu'un enfant faible et sans expérience, orgueilleux, sensuel, indifférent, dénué du pur désir et de l'universel amour en comparaison de cet être idéal, composé sublime de raison sans nuage, de pure passion, de volonté élevée, que la mort (et encore hésiterait-elle longtemps dans la crainte que lui inspireraient sa noble présence et l'immuable rayon de son regard), que la mort, dis-je pourrait seule subjuguer ! Le dernier des esclaves traînant aujourd'hui à travers l'ordure de quelque cité corrompue sa triste vie, languissant de faim, ou gonflé de luxure, émoussant la délicatesse de son sens spirituel dans des calculs étroils et d'indignes soucis, ou se ruant en furieux dans toutes sortes de violences et de crimes pour réveiller la profonde stagnation de son âme, pourrait l'imiter ou l'égaler.
« Mais la basse convoitise a tendu autour du monde de si étroites chaînes, que tout y est vénal, excepté l'homme vertueux. L'or et la renommée remporteront
46 OEUVRES POÉTIQUES DE bUELLEY
sùrenienl le prix mai'quépar l'éguïsme, en triomplianLde tout excepté de celte volonté d'homme résolue et immuable, que niles applaudissementsd'unefoule servile, ni les ignobles joies d'un luxe corrupteur ne pourront séduire ni amener à abandonner son àme élevée à la tyrannie ou au mensonge, quand même ceux-ci tiendraient dans leui' main rouge de sang le sceptre du monde.
« Tout s'achète : la lumière même du ciel se vend! Les inépuisables donsd'amourdela len-e,lesplus petites et les plus méprisables choses qui se cachent dans les profondeurs de l'abîme, tous les objets de notre vie, la vie elle-même, et celte pauvre dose de liberté qu accordent les lois, Tamitié de l'homme, ces devoirs d'amour humain que son cœur devrait le presser d'accomplir instinctivement, tout cela s'achète et se paie comme dans un marclié public, où l'égoïsme non déguisé met sur chaque objet son prix, l'estampille de son règne. L'amour môme est vendu ! La consolation de toute douleur est changée en la plus mortelle des agonies; la vieillesse tremble dans les bras dégoûtants d'une beauté éprise d'elle-même, et les impulsions corrompues delà jeunesse lui préparent une vie d'horreur souillée de la corruption d'un infâme trafic; la pestilence qui a sa source dans un sensualisme sans jouissance a rempli toute la vie humaine de douleurs toujours renaissantes !
« Le mensonge ne demande que de l'or pour payer les angoisses d'une conscience outragée; car lesclaveprêtre ne fait pas grand fond sur sa foi mercenaire; un maigre cortège qui passe, quelques âmes servîtes (que la couardise suffirait à enchaîner, ou que le mesquin calcul de l'avarice pourrait entraîner à parer le triompbe de son zèle languissant), peuvent faire de lui le
ministre de la tyrannie. Un crime pins audacieux demindeunerécompenseplus haute: sans un frissonnement, lesclare-soldat prête son bras aux œuvres de meurtre, et endurcit son cœur, quand 'la terrible éloquence des mourants, s'exhalant tout bas sur le champ solitaire de la gloire, vient livrer un assaut à cette nature humaine, dont il vend les applaudissements pour les grossières bénédictions d'une foule patriote, pour la vile gratitude de rois sans cœur, pour une froide approbation du monde — encore plus vile !
(< Il y a une gloire plus noble qui survit jusqu'à la dissoilution de n )tre être, et, consolatrice de toute peine humaine, accompagne son changement; qui n'abandonne pas la vertu dans l'obscurité des cachots et, dans l'enceinte des palais, guide ses pas"" à travers ce labyrinthe de crime; imprime sur ses traits l'intrépidité, alors même que, de la main vindicative du Pouvoir, il reçoit son plus doux, son dernier, son plus noble titre de gloire : la mort! C'est la conscience du bien, que ne tentent ni lor, ni la sordide renommée, ni l'espérance du bonheur céleste; mais une vie de bien absolue, une volonté inébranlable, un désir inextinguible du bonheur universel, un cœur qui batte à l'unisson avec elle, un cerveau dont la sagesse toujours vigilante travaille à échanger les plaisirs de la raison contre son éternel bonheur.
« Ce commerce de sincère vertu ne demande aucune intervention de l'égoïsme, aucun jaloux échange d'un misérable gain, aucune fluctuation froMe et longue de la prudence; tout est pesé dans une juste et égale balance; l'un des plateaux contient la somme du bonheur humain, et raulre le cœur d'un homme de bien.
48 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
« Comme l'égoïste recherche vainement ce bonheur qui n'est accordé qu'à la vertu ! Aveugles et endurcis, ceux qui espèrent trouver la paix au milieu des orages du souci, qui convoitent un pouvoir dont ils ne savent pas comment user, et soupirent après un plaisir qu'ils refusent de donner ! Dans leur fohe, ils trompent constamment leurs propres desseins, et quand ils espèrent jouir de ce repos que promet la vertu, l'amertume de Tàme, les cuisants regrets, les vaines repentances, la maladie, le dégoût, la lassitude envahissent leurs pauvres et misérables vies.
« Mais l'égoïsme à la tête blanchie a senti le coup de la mort, et le voilà chancelant vers la tombe. Un matin plus brillant attend le jour humain; alors tout échange des dons naturels de la terre ne sera plus qu'un commerce de bonnes paroles et de bonnes œuvres; alors lapauvreté ellari'chesse, lasoifdelarenommée, la crainte de l'infini, la maladie et la douleur, la guerre avec ses mille horreurs, et le farouche enfer, ne vivront plus que dans la mémoire du Temps, qui, comme un libertin pénitent, tressaillira, regardera en arrière, et frémira au souvenir de ses jeunes années. »
Tout toucher, tout œil, tout oreille , l'Esprit sentit le discours brûlant de la Fée. Sur la mince trame de son être, chacune des diverses périodes peignait des nuances changeantes, comme en un soir d'été, quand flotte tout autour de vous une musique qui enveloppe l'âme, le miroir sans tache du lac réfléchit le crépuscule de l'Orient, mêlant convulsivement ses nuances de pourpre avec l'or bruni du soleil couchant.
REINE MAIi 4i)
Alors, l'Esprit parla ainsi : « C'est un sauvage et misérable monde, plein d'épines et de soucis, dont chaque démon peut faire sa proie à sa guise. 0 Fée ! Dans le cours des ans, n'y a-t-il pas d'espérance en réserve?... Les vastes soleils rouleront-ils sans un, illuminant éternellement la nuit où gisent tant d'âmes infortunées, sans \oir pour elles d'espérance ? LEsprit universel ne rendra-t-il jamais la vie à ce membre desséché du fiel ? >)
La Fée sourit avec calme pour le rassurer, et une étincelantelueurd'espéranceinondalevisage de l'Esprit.
« Oh ! reste tranquille ! chasse ces doutes craintifs, qui ne devraient jamais tourmenter une âme éternelle, voyant les chaînes qui la lient à sadestinée. Oui ! crime et misère, mensonge, erreur et convoitise habitent cette terre ; mais le monde éternel contient à la fois le mal et la guérison. Il surgira toujours quelque homme éminent en vertu, même aux temps les plus pervers : les vérités de leurs lèvres pures, qui ne meurent jamais, enchaîneront le scorpion mensonge dans une ceinture de flammes toujours vivantes, jusqu'à ce que le monstre meure de sa propre piqûre.
« Quelle douce scène offrira la terre — un pur séjour d'esprits très purs, en symphonie avec les sphères planétaires — quand l'homme, avec laide de la nature immuable, entreprendra l'œuvre de la régénération 1 quand ses pôles dévoyés ne graviteront plus vers le rouge et funeste soleil qulTéclaire de ses faibles rayons I
« Esprit, ici-bas maintenant le Mensonge triomphe ; un pouvoir redoutable a mis son sceau sur la lèvre de la Vérité. Démence et Misère régnent ; le plus heureux est le plus misérable. Cependant, prends confiance: un jour
Tiendra où de la cuipe de la joie les pares goiitles salutaires tomberont conimî une rosée de baume sur le
monde! Maintenant, re/onons à la scène que je
t'ai montrée tout à l'heure, et lisons la cbarte ensanglantée du malheur universel, que bientôt la Nature de sa main régénératrice effacera miséricordieusement du livre de la terre. Qu'il est hardi le vol de l'aile vagabonde des Passions 1 Qu'il est rapide le pas plus ferme de la Raison ! Qu'elles sont calmes et douces les victoires de la vie! Comme il a perdu ses terreurs le triomphe du tombeau ! Qu'il était faible le bras du plus puissant monarque, vaine sa menace retentissante, impuissante sa colère ! Qu'il était ridicule le rugissement dogmatique du prêtre, léger le poids de sesanalhèmes exterminateurs; et sa charité affectée, si souple à la pression des révolutions des temps, quelle palpable fourl>erie ! Mais c'était pour te venir on aide, ô Religion! C'était pour toi, prolifique monstre qui peuples la terre de démons, l'enter d'hommes, et le ciel d'esclaves! « Tu souilles toat ce que tu regardes! — Les astres, qui sur ton berceau brillèrent d'un éclat si doLix, furent des dieux pour le folâtre enjouement de ta première enfance abandonnée ; les arbres, 1 herbe, les nuages, les montagnes et la mer, toutes les choses vivantes quimarchent, nagent, rampenlou > oient, furent des dieux ; le soleil eut un culte, et la lune ses adorateurs Puis, enfant, tu devins plus hardie dans tes frénésies ; toute forme monstrueuse, gigantesque, ou étrangemant b3lle, que l'imagination emprunte aux donnéesde la sensation; les esprits de l'air, les spectres frémissants, les génies des éléments, les forces qui donnent une forme aux œuNrcs variées de la Nature.
REINE MAB ol
trouvèrent vie et place dans lapenséeconompiiede ton cœur aveugle: cependant tes jeunes mains restèrent encore pures du sang de l'homme. Puis la virilité communiqua sa force et son ardeur à ta cervelle en délire. Ton regard plus passionné scruta la terrible scène, dont les prodiges se riaient de ton orgueilleuse science ; leurs lois éternelles et immuables accusaient ton ignorance. Pendant quelque temps tu restas déconcertée et sombre. Alors, tu réunis les éléments de tout ce que tu connaissais, le changement des saisons, le règne sans feuilles de l'hiver, les astres bourgeonnant sous la palpitation du ciel, les orbes éternels qui embellissent la nuit, le lever (lu soleil et le coucher de la lune, les tremblements de terre et les guerres, les poisons et la maladie: et faisant converger toutes leurs causes en un point abstrait, ne faisant de tout cela qu'une chose, tu l'appelas Dieu 1 Celui qui se sufût à lui-même, le tout-puissant, le miséricordieux, et le Dieu vengeur — qui, prototype deFliumaine déraison, est assis bien haut dansle royaume du Ciel sur un trône dor, comme un simple roi de la terre 1 et dont l'œuvre redoutable, l'Enfer, s'ouvre pour toujours pour les malheureux, esclaves du destin, qu'il a créés en se jouant,pour triompher de leurs tourments une fois qu'ils
y sont tombés La Terre entendit ce nom, la Terre
trembla, et la fumée de sa revanche monta jusqu'au ciel, effaçant les constellations; et les cris de millions d'hammes immolés dans la douce confiance d'une paix sans soupçons, et malgré les assurances confirmées par des serments verbeux jurés en ce nom redoutable, retentirent à travers la plaine Pendant que d'innocents
enfants se tordaient sur ton inflexible lance, et que tu riais d'entendre les mères pousser des cris de délirante
joie en sentant le ft^oicl de l'acier sacré dans leurs entrailles déchirées !
" Religion ! Tu arrivas alors à l'aurore de la maturité. Puis la vieillesse vint ; un seul Dieu ne pouvait suffire à ta sénile puérilité. Tu composas alors un conte s'adaptant à ton radotage et propre à assou\ir l'âme altérée de misère. Tu racontas que le furieux démon inventé par ta perversité pouvait donner un moyen d'apaiser la soif dénaturée de meurtre, derapine,de violenceet de crime qui consumait toujours ton être; alors même que tu entendais les pas du fatal Destin; que les flammes pourraient éclairer ta scène funèbre, et que les horribles râles des pères mourant sur le bûcher qui devait servir de flambeau à leurs enfants, le rugissement des flammes amoncelées, les cris de triomphe de tes apôtres, mêlés dans un retentissant concert, pourraient rassasier ton oreille afiamée, même sur ton lit de mort!
« Mais maintenant le mépris se rit de tes cheveux blancs; voilà que tu descends au ténébreux tombeau, sans honneur et sans pitié, excepté de la part de ceux dont l'orgueil passe comme le tien, et ne jette plus, comme le tien, qu'une faible lueur qui s'évanouit devant le soleil de la vérité, et ne brille plus que dans la formidable nuit étendue depuis si longtemps sur les ruines du monde.
« A travers ces orbes infinis de lumière entrelacée, dont la terre est un, est répandu au loin un esprit d'activité et de vie qui ne connaît ni terme, ni cessation, ni décîidence; qui ne s'évanouit point quand la lampe de la vie terrestre, éteinte dans l'humidité du tombeau, y sommeille pour un temps, pas plus que quand l'enfant dans l'obscure aurore de son être sent les impulsions
des choses sublunaires, et que tout est prodige pour ses sens inexpérimentés ; c'est cet esprit actif, inébranlable et éternel, qui toujours guide le furieux tourbillon dans les rugissements de la tempête, s'ébat dans la lumière, respire dans les bocages embaumés, triomphe dans la santé, et languit dans la maladie ; au milieu de l'orage du bouleversement qui roule sans repos autour de l'éternel univers et bat ses impérissables fondements, c'est lui qui préside, marquant avec une irrésistible loi la place que chaque ressort de sa macbine doit remplir; oui, alors que vagues sur vagues tumultueuses amoncellent leur mêlée jusqu'aux nuages, et que, lancés avec fureur, les éclairs du ciel brûlent les gués de l'Océan déracinés (pendant que l'œil du marinier naufragé, assis solitaire sur le roc nu et frémissant, ne voit en toutes choses que hasard sans suite et fortuit^ avontuvo), aucun atome dans cette turbulence ne remplit une tâche vague ou indéterminée et ne fait que ce qu'il doit faire et est appelé à faire ; même la plus petite molécule de lumière, qui, dans l'incandescence llottante d'un rayon d'avril, remplit sa tàcbe nécessaire quoique invisible. l'Esprit universel la guide ; et quand l'ambition sans merci ou le zèle insensé a conduit deux armées de dupes sur le champ de bataille où leur aveuglement va les poussera se creuser mutuellement un tombeau, en donnant à cette œuvre de démence le nom de gloire, c'est encore lui qui dirige toutes c^s passions. Il n'y a pas une pensée, une volonté, un acte, pas un effort de l'esprit chagrin du tyran, pas une crainte des esclaves se glorifiant de leur servitude pour cacher la honte qu'ils ressentent, pas un des événements qui enchaînent toute volonté et des profondeurs d'un temps immémorial ont fait sortir la vertu
'ot^ oEUVRiis POiiTioiES i)K SH::LL!:;y
avec son universelle influence ; il n\ a rien gui ne passe sans être reconnu, sans être vu de toi, Âme de l'Univers ! Source étern3lle de vie et de mort, d' banheur et de souïrance, de tout ce qui sillonne la scène fantastique qui flotte devant nos yeux dans les vagues de la lumière, et qui ne brille que dans les ténèbres de cette prison, dont nous sentons, mais sans les voir, les cbaînes et les massives murailles !
« Esprit de la nature! Pouvoir qui suffit à tout! Nécessité, toi la mère du monde ! tu ne ressembles pas au dieu de l'erreur bumaine, tu ne demandes ni prières ni louanges. Le caprice de la faible volonté deVbomme ne peut pas plus être attribué que les passions inconstantes de son cœ jr à ton immuable harmonie. L'esclave dont les horribles convoitises répandent la misère sur le monde, et l'homme de bien qui met un vertueux orgueil à élever son être, en vue du bonheur qui naît de ses propres œuvres ; l'arbre empoisonné à l'ombre duquel toute vie se flétrit, et la chîne magnifique dont le dôme de feuillage offre un temple où s'enregistrent les noms de l'amour heureux, sont égaux à tes yeux. Tu ne caresses ni l'amour, ni la haine; revanche et favoritisme, les pires des désirs, ceux de la gloire, te sont inconnus. Tous les êtres que contient le vaste monde ne sont que tes passifs instruments ; et tu les regardes tous d'un œil impartial ; tu ne peux ressentir ni leurs joies ni leurs peines, puisque tu n'as pas un sentiment humain, puisque tu n'as pas un esprit humain !
« Ouil Quand l'ouragan balayant du temps aura chanté son chint de mort sur les temples ruinés et sur les autels brisés du tout-puissant démon dont le nom usurpe les honneurs qui te sont dus ; quand le sang, à
RKINE MAB
Ira^ers les siècles amassés, aura descendu le courant souillé des âges, tu vivras immuable ! Ily aunsanctuaire élevé pour toi, que ni le souffle orageux du temps, ni l'incessante inondation qui roule sur le spectacle mesquin de la terre ne parviendront à détruire : l'étendue sensitive du monde ; ce merveilleux et éternel temple, où peine et plaisir, bien et mal, s'unissent pour accomplir la volonté de limpérieuse Psécessité : — et la vie sous ses innombrables formes, aspii-ant sans cesse à quelque chose qui ne peut avoir de terme, comme une flamme affamée et sans repos, s'enroule autour des éternelles colonnes de son immutabilité. »
l'esprit « J'étais un enfant, quand ma mère alla voir brûler un atbée. Elle m'y conduisit. Les prêtres vêtus de noir étaient réunis autour du bûcher ; la multitude regardait en-silence ; le coupable passa avec un visage intrépide : dans ses yeux sereins un dédain tempéré, se mêlant à un doux sourire, brillait avec calme... Le feu altéré rampa autour de ses membres virils ; bientôt ses yeux résolus furent aveuglés par la flamnie ; l'angoisse de sa mort déchira mon cœur... La foule insensée poussa un cri de triomphe, et moi, je pleurai... ISe pleure pas, enfant, me cria ma mère, car cet homme a dit : Il n'y a pas de Dieu 1 »
LA FÉE
« Il n'y a pas de Dieu ! — La Nature confirme la foi qu'a scellée l'angoisse de la mort. Laisse le ciel et laterre, laisse la race éphémère de l'homme, ses généra-
tions sans fin, dire leur conLe ; laisse cliaque partie de l'univers, rivée à la chaîne qui la relie au tout, désigner la main qui étreint son terme ! Laisse chaque semence qui tombe développer, dans sa silencieuse éloquence, sa provision d'arguments ! L'infini au dedans, l'infini au dehors, dément la création ; l'esprit impérissable qu'elle contient est le seul Dieu de la nature ; mais l'orgueil humain est habile à inventer les noms les plus graves pour cacher son ignorance.
« La sainteté du nom de Dieu a justifié tous les crimes ; il est lui-même le créateur de ses adorateurs ; ses noms, ~ ses attributs et ses passions — qu'il s'appelle Seeva, Buddha, Foh, Jehovah, Dieu ou Seigneur, — changent avec les dupes humaines qui élèvent ses sanctuaires, servant toujours, sur l'univers souillé parla guerre, de mot d'ordre à la désolation ; soit que des armées, après avoir rougi dans la boue sanglante de la moi't les roues de leurs chars, les fassent rouler dans le triomphe, pendant que des brahmanes entonnent l'hymne sacré mêlé aux gémissements; soit que les innombrables associés de son pouvoir se partagent sur le faible l'exercice de sa tyrannie ; soit que la fumée des tours incendiées, les cris de désespoir des fenimes, ceux de la vieillesse désarmée, de la jeunesse et de l'enfance horriblement massacrées, montent au ciel en l'honneur de son nom; ou que, dernière et pire des infamies, la Terre gémisse sous l'âge de fer de la religion, et que les prêtres osent bégayer le nom d'un Di&u de paix, alors même que leurs mains sont rougies du sang innocent, ne cessant d'immoler, déracinant tout germe de vérité, promenant partout l'extermination et la ruine, faisant de la terre une boucherie !
« 0 Esprit ! à travers le sens qui a révélé à ta nature interne les apparences extérieures, de vagues rêves ont roulé, et des réminiscences variées ont évoqué des tablettes à jamais ineffaçables ; là, toutes choses ont été imprimées, les astres, la mer, la terre, le ciel ; jusqu'aux traits les plus informes des plus étranges et plus fugitives visions y ont été enregistrés, pour rendre témoignage de la terre.
« C'est là mon empire ; car il m'a été donné de veiller sur les prodiges du monde humain, et de prêter aux légères créations de l'imagination une forme, un être, une réalité ; je veux donc évoquer, des rêves de l'obtuse et aveugle foi des erreurs humaines, un prodigieux fantôme, qui répondra à tes questions.
<v Ahasvérus, apparais ! »
Un personnage étrange, né pour la douleur, apparut près du créneau, et s'y tint immobile. Sa figure sans réalité ne jetait point d'ombre sur le parquet d'or. Son port et ses traits présentaient la trace de nombreuses années, et des chroniques d'une antiquité fabuleuse étaient lisibles dans son œil sans rayon. Cependant sa joue portait la marque de la jeunesse ; fraîcheur et force composaient sa mâle charpente ; la sagesse des années accumulées s'y mêlait avec l'intrépidité primitive de la jeunesse ; et d'inexprimables gémissements, atténués par une résignation sans crainte, donnaient une grâce terrible à son front révélateur.
l'esprit « V a-t-il un Dieu ? »