‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 50 sur 58 · CHANT XII · texte numérisé non relu

CHANT XII

Le transport d'une farouche et monstrueuse allégresse se répandit à travers les rues encombrées, rapidement emporté sur les vents de la crainte. Le famélique se réveillait de son idiote folie et mourait dans la joie ; les mourants,au milieu des cadavres étendus dansuneraide agonie, avaient juste le temps d'entendre l'heureuse nouvelle, et dans l'espérance fermaient leurs yeux épuisés ; se répondant de maison en maison par des exclamations retentissantes, les vivants ébranlaient la voûte du ciel et remplissaient d'échos la terre tressaillante. Le matin ouvrit ses yeux pâles ;

Et, alors, voici venir la longue file des gardes en armures d'or, et les Prêtres à côté d'eux, chantant leurs hymnes de sang, dans des vêtements qui trahissent la noirceur de la foi qu'ils semblent cacher ; ei le char ouvragé de diamants du Tyran qui glisse à travers les sombres capuchons et les lances étincelantes 1 Une forme de lumière est assise à son côté, une enfant de

toute beauté. Au milieu apparaît Laon, seul exempt d'espérances et de craintes morlelles.

Sa télé et ses pieds sont nus, ses mains sont liées par derrière avec de pesantes chaînes ; cependant personne, parmi ces myriades d'hommes qui l'entourent, ne se faille de lui; il n'y a point de ricanement sur sa lèvre qui dise que le mépris ou la haine lui a donné c.ette audace; sa joue résolue n'a point pâli; ses yeux sont doux et calmes, et, comme le matin près d'éclater, sourient à l'humanité; son cœur semble réconcilié avec toutes choses et avec lui-même, comme un enfant qui repose.

Autour de lui le trouble agitait toutes les âmes, joie mauvaise, doute, ou crainte; mais ceux qui virent passer leur victimetranquille sentirent la stupeur glisser dans leur cerv,elle, et se cabnèrent saisis d'une respectueuse terreur. — Voyez, le cortège lentement s'approche du bûcher. Dans la place immense, mille torches portées par les esclaves empressés d'une loi inhumaine attendent tout autour le signal; le brillant matin est changé en une nuit incertaine par celte lueur sépulcrale.

Voyez, sous un dais étincelant comme le soleil, sur] une plate-forme de niveau avec le biîcher, le tyran soucieux est assis, sur un trône qui domine la foide, entouré des chefs de l'armée ! Tous sourient dans l'attente, excepté l'enfant seule ! pendant que moi, Laon,i

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conduit par des muets, je monte sur mon tombeau de feu, et regarde autour de moi. Les îles lointaines sont encore sombres dans l'aube l)rillante; près de moi, dans le lointain, des tours percent comme des flammes en repos l'atmosphère tremblante.

Il y avait à travers l'armée un silence semblable à celui qui se fait quand un tremblement de terre, marchant sur quelque populeuse cité, a écrasé dix mille hommes d'un seul pas, et que les survivants attendent le second. Tous étaient muets, excepté un seul, cette belle enfant, ([ui, enhardie par l'amour, se leva devant le roi, plaidant vainement pour la vie de Laon; — on entendait ses gémissements étouffés, — elle frissonnait comme un tremble pâle au milieu des sombres pins d'une vallée norvégienne.

Quelles étaient les pensées de Laon, enchaîné dans le soleil du matin au milieu de ces reptiles, dont l'aiguillon n'attendait que le signal, comme la colère d'un tyran ?... Le canon tonna ! Ecoutez ! Il tonne encore ! ... Dans cette terrible pause Laon est comme dans un doux rêve. Les esclaves obéissent... Mille torches coulent... Écoutez! le dernier coup éclate dans cet hoi'iible silence. Au loin, des millions d'hommes, dont les cœurs l)attent fort et vite, épient l'essor de la llamme dans l'attente et la stupeur !

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Us fuient ! Les torches tombent! un cri de terreur a

fait tressaillir les triomphateurs! Ils reculent! ... Car, avant que le rugissement du canon soit mort, ils entendent le bruit d'un galop semblable à un tremblement de terre, et un coursier, noir géant, avec la rapidité de la tempête, s'élance dans leurs rangs; sur ce coursier une femme est assise, qui semble plus belle que tout ce que peut enfanter la terre, calme, radieuse, comme le fantôme de l'aurore, un esprit vagabond venu des cavernes de la lumière du jour.

Tous pensèrent que c'était un ange de Dieu envoyé pour balayer les coupables attardés à leur tombeau de feu; le tyran terrifié s'élança de son trône; son enfant trouva dans sa propre innocence un refuge contre la crainte Épouvantés par la foi qu'ils feignaient, les esclaves prêtres s'agenouillèrent pour demander merci de celui qu'ils servaient avec du sang; et, semblable au remous d'une vague formidable engloutie dans la mer retentissante, la multitude, saisie d'une panique écrasante s'enfuit, dans le désordre de la terreur.

Ils s'arrêtent, ils rougissent, ils regardent, un cri formé de mille cris éclate, semblable au bruit de dix mille courants d'une mer tempétueuse. Un homme arrêta cette soudaine déroute, un homme qui jamais dans ses plus doux rêves n'avait senti la respectueuse crainte qu'inspirent la grâce et la beauté, tant était dure et froide la croyance qui avait cicatrisé avec une glace brûlante les soudures de son cœur déchiré; — mais il s'imagine lui, que celui-là est sage, dont les blessures

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ne saignent qu'intérieurement pour lui-même... Ainsi pensait le prtHre chrétien (1).

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Et les autres aussi pensaient qu'il est sage de voir dans la peine, la crainte et la haine quelque chose de divin, tandis que dans l'amour et la beauté il n'y a rien de divin. Alors, avec un sourire amer, dont la lumière brilla comme l'espérance d'un démon sur ses lèvres et dans ses yeux, il dit, — et la persuasion de ce ricanement rallia ses compagnons tremblants: —

« Est-ce à moi de résister seul, quand rois et soldats fuient devant une femme? Le Ciel vous a envoyé son autre victime ! »

« Ne serait-il pas impie, » dit le Roi, <( de violer notre sacré serment? » — u Dites plutôt : impie de le garder! » cria le prêtre exalté. « Esclaves, attachez-la au poteau, et que sur ma tête retombe le poids de ses justes tourments! Au jour du jugement, je paraîtrai devant le trùne d'or de Dieu, et je crierai : Pour toi j'ai livré une athée (2) ! Sans moi elle eût connu la joie d'un autre moment! Que la gloire soit la tienne! »

Ils tremblaient; mais ils ne répliquèrent pas, et n'obéirent pas, arrêtés dans un silence sans haleine. Cythna sauta de son gigantesque coursier, qui, comme

(1) Rénolle de II dam : « le prêtre ibérieti ».

(2) Révolte de VIslain : x Je paraîtrai devant le trône d'or du Ciel, et je crierai : pour toi j'ai livré une infidèle, i.

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une ombre chassée par les vents, s'enfuit sans crainte à travers les rues désertes, quand elle eut jeté sur son cou les rênes de laiton, et baisé son Iront semblable àla lune. Spectacle digne de pitié, de voir une femme si jeune et si belle courtiser l'embrassement d'une si terrible mort avec les sourires d'une tendre joie, tels qu'ils rayonnaient alors du visage de Cythna !

En dépit de la foi et de la crainte, des larmes brûlantes s'échappèrent de beaucoup d'yeux tremblants, mais, comme les tendre? rosées qui nourrissent les premiers boulons du printemps, restèrent suspendues, gelées par le doute. Hélas ! ils n'avaient autre cliose à faire qu'à pleurer ; car, lorsque ses membres épuisés refusèrent de monter au bûcher, elle sourit aux muets ; et avec ses gestes éloquents, et les nuances de ses lèvres animées, — semblableà un enfant fatigué implorant avec ses douces caresses le sommeil d'unenourrice qui l'adore, —

Elle les amena, bien malgré eux, h la lier près de moi, au milieu des reptiles. Quand ils furent i)artis, pour tout reproche, mais un doux reproche qui perça tout mon être, elle me sourit ; nous ne dîmes rien, mais nous bûmes à longs traits dans les yeux l'un de l'autre les regards d'un insatiable amour. Le redoutable voile qui sépare les vivants des morts était presque déchiré, le monde s'obscurcit et pâlit,... toute lumière du ciel ou de la terre, à côté de notre amour, s'évanouit.

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Et puis... lU puis... un court instant, semblable au dernier rayon de flainines raournntes, Tair pur resta suspendu autour de nous silencieux et serein ;... puis une lueur rouge-sang éclata dans l'air, soulevant devant elle avec furie des nuages de fumée ; j'entendis le bruit terrible de son essor, comme celui d'un océan tempétueux : et à travers ses gouffres je vis comme dans un évanouissement l'enfant du tyran tomber sans vie et sans mouvement devant son trône, teri-assée par quelque invisible émotion.

Est-ce la mort ?... Le bûcher a disparu, ainsi que la peste, le tyran et la foule. Les flammes sont devenues silencieuses... Lentement alors se fait entendre la musique d'un chant qui suspend la respiration, d'un chant qui, semblable au baiser de l'amour dans la jeunesse de la vie, plonge les yeux languissants dans une ombre douce et profonde ; il llolLe dans l'air avec des notes toujours changeantes, jusqu'à ce que dans mon âme passive il me sembla sentir pénétrer une mélodie, semblable à celle des vagues qui sautent sur les sables ridés.

Le chaud attouchement d'une dduce et tremblante main me réveilla alors ; c'était Cythna assise, penchée près de moi, sur le sable d'or ondulé d'un lac limpide, sur un talus émaillé de Heurs étranges et brillantes comme des étoiles, qui exhalaient au vent une divine

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odeur ; au-dessus de nos têtes s'étendait le ciel d'énieraude d'arbres d'une espèce iiiconnue, dont les fleurs d'un éclat lunaire et les fruits brillants versaient sur les eaux une ombre qui était une lumière. 1

Et tout autour de cette puissante fontaine s'étendaient les pentes de nombreuses montagnes couvertes de J pelouses, avec leurs forêts fécondes en encens et de '1 vastes cavernes d'un rayonnement de marbre ; et là où le courant baigne son bord brillant, leurs échos causent avec ses éternelles vagues qu'il soulève des profondeurs dont les cavernes dentelées alimentent leur coniUt sans l'epos, jusqu'à ce qu'à travers un gouffre de^ hauteurs elles roulent et entretiennent une rivière profonde, qui s'enfuit calme et unie, mais avec la rapidité d'une flèche.

Nous regardions assis dans l'extase de l'admiration, quand un bateau approcha, porté par l'air musical, le long des vagues qui chantaient et étincelaient sous sa quille rapide. Une forme ailée y était assise, une enfant avec des ailes resplendissantes comme l'argent, si belle qu'à mesure que sa barque glissait sur les eaux, l'ombre des vagues charmées s'éclairait d'une lumière semblable à celle de rayons d'étoiles ; pendant que d'un côté à l'autre, laissant flotter ses ailes au vent, elle guidait la barque.

Le bateau était une coquille recourbée, de perle creuse,-

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presque transparente sons la divine lumière de celle qu'elle portait ; la proue et la poupe ondulaient, terminées en corne, semblable à la jeune lune coucbée, quand, sur les montagnes noyées dans le crépuscule de leurs sombres pins, elle flotte sur l'océan des rayons du soleil couchant, dont les vagues d'or s'évanouissent en mille lignes pourpres, jusqu'à ce que, porté sur les courants refluant de la lumière du soleil, se dilatant, le météore sombré flamboie sur le bord de la terre.

La quille a touché les sables à nos pieds. Alors Gytbna se tourna vers moi, et de ses yeux noyés de larmes qui ne tombaient pas, un regard plus doux que l'amour heureux, plein d'un étrange et joyeux étonnement, étincela pendant qu'elle me disait : « Ah ! c'est le paradis ! ce n'est pas un rêve et nous sommes tous réunis! Oui, c'est mon propre enfant, celui qui me vint en guise de délire, comme le jour pour quelqu'un enseveli dans les ténèbres des bois solitaires. Ah ! maintenant c'est trop de félicité pour mon cœur ! »

Et alors elle pleura à chaudes larmes, et dans ses bras prit cette brillante forme moins merveilleusement belle que ses propres couleurs humaines et ses charmes vivants ; se penchant sur elle dans le silence de la passion, elle exhalait un souffle ardent sur le sein glacé de l'air, qui semblait rougir et trembler avec délices ; la noirceur lustrée de sa chevelure ruisselante tombait sur ' celte enfant blanche comme la neige, etdérobailà la vue

le passionné et long embrassement qui tint leurs cœurs unis.

Alors la brillante enfant, le séraphin aîlé, vint, et fixant ses yeux bleus et rayonnants sur les miens, me dit : « J'étais troublée par une ombre tremblante, quand nous nous rencontrâmes la première fois ;... cependant je reconnus que j'-^tais à toi, à l'heure où tes divines lèvres éveillèrent dans mon cerveau un rêve poignant qui toujours veillait quand je pouvais dormir, pour entrelacer ton image avec sa chère mémoire. Nous voici de nouveau réunis, et maintenant à l'abri de toute crainte et de toute peine mortelle.

« Quand les flammes consumantes vous enveloppèrentensemble,respérance que j'avais caressée s'envola; je tombai dans l'agonie sur le sol insensible, et cachai mes yeux dans la poussière ; et mon esprit égaré errait au lohî, quand, brillant comme l'aube du jour, le spectre de la peste vola devant moi, et souflla sur mes lèvres, et sembla me dire : —ils t'attendent, enfant bieny^imée ! — Alors je reconnus la marque de la mort sur ma poitrine, et je redevins calme.

« C'était le calme de l'amour ! J'étais mourante... Je voyais le bûcher noir et à moitié éteint gisant sur ses cendres grises et réduites ; la sombre fumée du feu évanoui était toujours suspendue en mille dômes et spirales creuses au-dessus des tours semblable à la nuit ; sous

cette ombre, les armées étaient terrifiées de voir finir leur propre désir ; un immense vide se faisait dans les profondeurs de l'attente ; elles restaient debout dans la consternation.

« Le silence effrayant de cette nouvelle angoisse n'était troublé que par les tortures des mourants, quand un liomme se leva du milieu de la multitude, et dit : — Le courant du temps roule toujours ; nous sommes encore sur la pente, pendant qu'ils sont partis, eux, pour glisser en paix sur le courant mystérieux de la mort. Avez-vous bien fait? Leurchairetleurs os tombent en poussière, quand ils auraient pu faire du rêve empoisonné de cette vie un breuvage plus doux que celui que vous pourrez jamais goûter, je pense.

« Ils périssent comme les bons et les grands d'autrefois ont péri, et leurs meurtriers s'en repentiront. Oui, de vaines et stériles larmes couleront avant que cette fumée là-bas se soit dissipée dans lefirmament; et cela, parce que, vous qui allez pleurer la mort de ceux qui embellissaient ce monde, vous ne pouvez les faire revenir ; mais alors il reste à l'homme la sagesse d'un profond désespoir, quand de tels êtres peuvent périr, et • |ue lui vit encore et reste ici-bas.

« Oui, vous pouvez craindre, — non plus la peste, sortie comme par enchantement du fabuleux enfer, — tout pouvoir et toute foi doivent passer, maintenant que

les alhées (1) ont avec calme quitté cette terre, dans les tourments et le feu ; et vous allez vous retirer tristement et gémir en secret, en retournant chacun à votre maison ; cette heure sera connue de longs âges, et lentement sa mémoire, toujours étincelante, remplira la sombre nuit des choses d'un éternel matin.

« Pour moi le monde est devenu trop vide et trop froid depuis que l'espérance poursuit avec des pas si lents son immortelle destinée ; — vous allez voir comment des athées et des républicains saventmourir (2)... Dites-le à vos enfants ! — Elt tout à coup il s'enfonça un poignard dans le cœur, et tomba.... Mon cerveau s'assombrit dans la mort, et cependant il vint encore jusqu'à moi un murmure de cette foule, parlant du profond et puissant changement qui s'était si soudainement opéré.

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« Je me trouvai tout à coup, une pensée ailée, devant l'immortel sénat, et le siège de cet Esprit resplendissant comme un astre, d'où découle la force de son empire, bon et grand, le meilleur Génie de ce monde. Son royaume s'étend autour d'un temple merveilleux, îles Ëlyséennes, brillantes et fortunées, calmes séjours des morts libres et heureux, où je suis chargée de vous con duire. » — Telles furent ses paroles ailées.

(1) Variante de la RéuoUe deVIslam\ « Incrédules »*

(2) Var., ibid. : « Comment ceiLx qui aiment et sont sans crainte osent mourir. »

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