‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 49 sur 58 · LA ON ET CYTHNA · texte numérisé non relu

LA ON ET CYTHNA

Mort sont-elles devenues plus pâles par l'espérance? Elles avaient supporté le désespoir. Pourquoi ces myriades d'hommes, l'haleine suspendue, veillaient-ils sans sommeil une seconde nuit? Elles nesont pas encore là, les victimes; et heure par heure, terrible vision! des cadavres chauds tombent sur les morts froids comme l'argile; et jusque dans la mort leurs lèvres se tordent de crainte! ... la foule est muette et immobile!.. L'arcture silencieux brille dans le ciel: «Ah! n'entends-tu pas le bruit.

« Des pas qui se précipitent? Des éclats de rire? Le tumulte, lescrisd'untriomphe quine peutse contenir?... Regarde!... Écoute!... Ils viennent, ils viennent! Passage!... » Hélas! Vous êtes dans l'erreur. Ce n'est qu'une troupe demaniaques raidis, entraînés, commeun essaim de spectres, à traversl'obscurité, de la fontaine obstruée, d'où a jailli une brillante flamme de mort, un livide météore terrestre, dont la queue bleuâtre sèmemillelivides étincelleset qui,s'étendant démesurément, s'est attaché à leur chevelure hérissée, comme un brouillard au milieu des plus hauts pins.

Et un grand nombre, du sein de cette foule rassemblée, formaient une étrange danse dans d'épouvantables sympathies; ce fut le silence d'an long désespoir quand le dernier écho de ces terribles cris arriva d'une rue éloignée, comme des agonies étouffées au loin. — Devant le trône du Tyran toute la nuit son sénat de vieillards siégea, les yeux fixés dans une attente de

pierre ; tout à coup un homme se présenta devant eux, un étranger, seul.

Les sombres prêtres et les hautains guerriers le regardèrent avec un étonnement déconcerté, car un manteau d'hermite cachait sa face ; mais quand ilparla, son ton et le sujet de son discours tinrent leurs pensées en arrêt ; ces paroles convaincues, bienveillantes, calmes, sortant d'une poitrine vide de toute haine et de toute crainte, les firent tressaillir ; et pendant qu'avec ses doux accents il leur parlait, une terreur inusitée tomba sur leur cœur récalcitrant. — un trait qui calme l'esprit.

« Vous, princes de la terre, vous siégez pleins de stupeur au milieu des ruines que vous-mêmes avez faites: oui, la Désolation a entendu l'éclat de votre trompette, et s'est élancée de son sommeil, — la sombre Terreur a obéi à votre commandement. Oh! que ne puis-je, moi que vous avez fait votre ennemi, que ne puis-je délivrer mon plus cher ennemi de la douleur et de la crainte ! Mais le Mal jette une ombre qui ne peut si tôt passer, et la Haine doit toujours être la nourrice et la mère d'une race perverse.

« Vous vous tournez vers Dieu (1) pour qu'il vienne et aide à votre détresse. Hélas ! Que ne pouvez-vous, vous

(1) VariaDto de la RévoUe de V Islam: « le Ciel ». ,

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les puissants et les sages, vous qui. si vous osiez, aspireriez à réaliser tout le pouvoir que vous concevez, que ne pouvez-vons redouter les mensonges, que toi... et toi..: vous avez imaginés sous le nom de mystères pour aveugler vos esclaves ! — Examinez vos propres pensées. Maintenant vous préparez un inutile et cruel sacrifice pour une vaine idole, l'œuvre de la crainte et de la haine qu'ont enfantées de vains désirs.

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« Vous cherchez le honheur... Hélas! vous ne le trouvez ni dans la luxure, ni dans l'or, ni dans le pouvoir envié, pour lequel, 6 volontaires esclaves de la vieille Coutume, une impérieuse maîtresse, vous avez vendu vos cœurs. Vous cherchez la paix, et vous voudriez, quand vous mourrez, ne pas rêver de mauvais rêves. Toutes les choses mortelles sont alors froides et insensibles ; si quelque chose survit, ce ne peut être, à mon avis, que l'amour et la joie, car ils semblent immortels.

« Ne craignez pas l'avenir, ne pleurez pas le passé. Oh ! si je pouvais vous amener par mes paroles à oser être maintenant glorieux, et grands et calmes ! vous décider à jeter dans la poussière ces symboles de votre malheur, pourpre, or et fer! à proclamer devant les nations dont vous venez, que la famine et la peste et la crainte découlent de l'esclavage, que l'humanité est libre, et que la honte de la royauté et de la foi s'est perdue dans la gloire de 1p lihci'lé!

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« S'il en est ainsi, c'est bien ! Sinon, je viens vous dire que Laon... >> — Pendant que l'étranger parlait, au milieu du conseil s'élevèrent un tumulte et un effroi soudains ; car beaucoup de ces jeunesguerriers avaient bu seséloquents accents, et restaientsuspendus comme les abeillesauxfleursdesmontagnes;ils reconnaissaient la vérité et s'élançaient de leuis trônes pour voler à sa conquête ; mais les hommes de foi et de loi sans pitié tirèrent leur dague cachée, et poignardèrent cette ardente jeunesse.

Ils les poignardèrent dans le dos, et ricanèrent. Un des esclaves qui se tenaient derrière le trône traîna ces cadavres à leur tombeau sanglant, noir et secret ; un plus audacieux leva son poignard pour percer Tétranger. — « Qu'as-tu à faire avec moi, pauvre misérable ? » Calme, solennelle et sévère, cette voix détendit ses nerfs, il jeta sa dague sur le sol et, pâle et tremblant, il s'assit en silence. — L'étranger éleva alors la voix.

« Il ne servirait de rien de pleurer pour vous ! Vous ne pouvez changer, car vous êtes vieux et blancs, vous avez choisi votre lot ; votre renommée doit être un livre de sang, où dans de meilleurs jours les hommes apprendront à lire la vérité, quand vous serez rentrés dansl'argile; ma intenant vous devez triompher. — Je suis un ami de Laon, tout prêt à le trahir pour vous venger, si vous voulez m'accoi'dor une seule faveur bien simple...

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Écoutez ! car maintenant je parle de choses que vous pouvez comprendre.

« Il y a un peuple puissant dans sa jeunesse, une terre au delà des océans de l'Ouest, où, quoique avec des rites grossiers, on rend un culte à la Liberté et à la Vérité. Du sein d'une glorieuse mère ( qui, depuis que la sublimeAthènesest tombée, s'estassisedansle monde comme la Reine des Nations, mais qui, dans la douleur, outragée et opprimée par des monstres prédestinés se tourne aujourd'hui vers son enfant libre pour l'appeler à son secours), du sein de cette mère il tire le lait de la force pour le mêler au plein courant de la sagesse.

« Cette terre est semblable à un aigle dont le jeune regard se repaît de la lumière de midi, dont les plumes d'or flottent immobiles sur l'ouragan, et brillent dans la flamme du soleil levant quand la terre est enveloppée d'ombre ! Ta renommée, ô grand peuple, peut devenir une épitaphe de gloire pour la tombe de l'Europe assassinée ! Tu te multiplieras connue les sables ; tu grandis aussi vite que le matin quand la nuit va s'évanouir ; la terre peuplée dormira sous ton ombre !

" Oui, dans le désert, il y a un asile bâti pour la Liberté ! Le Génie est assez puissant pour y élever les monuments de l'homme sous le dôme d'un nouveau (iiel ; des myriades d'émigrants s'y réunissent, que les orgueilleux maîtres do riinmm(\ dans la rage ou la

crainte, arrachent à leurs foyers ruinés. — Telle est la faveur que je vous demande : que Cytlina soit conduite dans ce pays : — ne tressaillez pas à ce noni,rAmérique! Et cette nuit môme je vous livrerai Laon.

Il Vous ferez de moi ce que vous voudrez. Je suis votre ennemi !» — La lumière d'une joie semblable à celle qui fait briller le regard des serpents affamés comme des émeraudes vivantes étincela dans mille yeux humains. — « Où, où est Laon ? Allons ! Vole ! Hàte-toi de le traîner ici ! Nous t'accordons la faveur que tu demandes. » — « Je n'ai aucune confiance en vous ; jurez-le par votre Dieu redoutable ! (1) » — « Nous le jurons, nous le jurons ! » — L'étranger soudain lit tomber son manteau, et souriant avec une douce fierté, il dit : 0 Eb bien ! Laon, c'est moi ! »

(1) Variante de la BévoUe de l'Islam : <> par le pouvoir (juc vous craignez ».

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