‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 56 sur 58 · VERS ÉCRITS AU MILIEU DES MONTAGNES EUGANÉENNKS · texte numérisé non relu

VERS ÉCRITS AU MILIEU DES MONTAGNES EUGANÉENNKS

Péris ! Qu'il n'y ait plus ici, flottant sur ta mer sans rivages pendant que ton ciel immortel revôt toujours le monde, que ce seul souvenir, plus sublime que le haillon mortuaire du temps qui cache à peine ton visage blême: qu'un jour, fendant la tempête, un cygne chanteur d'Albion (1), entraînéloindescourants desesancôtrespar la puissance de mauvais rêves, a trouvé en toi un nid; et que l'Océan l'a accueilli avec tant d'émotion que sa joie est devenue la sienne, et a fait sortir de ses lèvres une musique plus puissante que l'éclat du tonnerre, une terreur qui châtie. Qu'importe que l'inépuisable fleuve de poésie qui pour toujours arrose les champs d'Albion, fouettant de ses vagues mélodieuses le tombeau de plus d'un poète sacré, pleure son dernier nourrisson envolé ? Qu'importe qu'avec tous tes morts tu puisses à peine opposer à cette gloire quelque chose de ta propre renommée, ou plutôt qu'importe que tes fautes et ton honteux esclavage obscurcissent une âme semblable au soleil? De même que l'ombre d'Homère erre toujours autour des sources dévastatrices du Scamandre, que la puissance du très divin Shakespeare remplit Avon et le monde de sa lumière, semblable au Pouvoir doué de toute science dont il a été l'image en ce monde mortel; de même que de l'urne de Pétrarque l'amour rayonne au sein de ces montagnes, lampe inextinguible qui fait voir au cœur des chosesquinesont pas de celle terre ; — ainsi en est-il de toi, puissant Esprit ! Ainsi en sera-t-il de la cité qui l'a donné refuge !

Vois, le soleil flotte sur le ciel, comme la Liberté aux ailes de pensée, jusqu'à ce que la lumière universelle

Ij Lord Byron.

Rabbe. I. — 21

semble niveler la plaine et la haateur. De la mer un brouillard s"est élevé et les rayons du malin maintenant s'étendent sur les tours de Venise, morts comme depuis longtemps sa propre gloire. A travers les déchirures de ce nuage gris se dresse la fière Padoue aux nombreuses coupoles, une populeuse solitude au milieu de la plaine étincelante de moissons ; là le paysan entasse son grain dans le grenier de son ennemi, et les bœufs lents blancs comme du lait traînent avecefïort la vendange pourpre chargée sur les cliariots qui crient, pour que le Celte brutal puisse boire à longs traits le sommeil de l'ivresse et s'endormir dans ses sauvages desseins. Et • la faucille repose sans faire place à l'épée, quoique de nombreux maîtres, comme une herbe dont l'ombre empoisonne, pullulent dans cette contrée, et que leurs gerbes soient mûres pour le grenier de la destruction. Les hommes doivent récolter ce qu'ils sèment ; la force doit toujours découler de la force, ou pire encore; mais c'est un amer malheur que l'amour et la raison ne puissent triompher de la rage du despote, et de la vengeance de l'esclave.

Padoue ! — Dans tes murs, deux hôtes muets conviés à tes fêtes, la fille et le père, la Mort et le Péché (1), jouaientEzzélinauxdés, quand la Mort cria: «Je gagne î je gagne ! » et le Péché maudit la perte de l'enjeu; mais la Mort lui promit, pour l'apaiser, qu'elle pétitionnerait pour qu'il fût créé vice-empereur sous la puissante Autriche, quand viendraient les années qui devaient lui soumettre tout ce qui se trouve entre le Pô et les neiges des Alpes orientales. Le Péché sourit, comme le Péché

(1) SlicUey fait du Péché la mère de la Mort, et de la Mort le fils du Péché, comme le lui permettait la langue anglaise.

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seul peut sourire; el, depuis ce temps, il y a déjà de longues années, tous deux ont gouverné de rivage en rivage, couple incestueux que suivent les tyrans, comme les hirondelles le soleil, comme la repentance suit le crime, comme les révolutions suivent le temps. — Padoue ! Dans tes salles la lampe du savoir ne brûle plus aujourd'hui. Comme un météore qui a perdu son sauvage chemin sur la tombe du jour, trahie, elle ne luit plus que pour trahir. Jadis lespluslointainesnations venaient adorer cette flamme sacrée, alors que ne brillaient pas de nombreux foyers de lumière sur cette fi'oide et ténébreuse terre ; maintenant de nouveaux feux allumés •à l'antique lumière jaillissent sous la puissance du monde immense : mais leur étincelle reste morte en toi, foulée aux pieds par la Tyrannie. De même que le bûcheron norvégien, au fond des vallées couvertes de pins, étouffe une légère flamme au milieu des fougères, pendant que la foret sans bornes s'ébranle, et que ses troncs puissants se tordent sous le feu sorti d'une si humble cause; — l'étincelle est morte sous ses pieds; il tressaille de voiries flammes qu'elle a nourries hurlant à travers le ciel obscurci avec mille langues victorieuses, et il tombe de frayeur. — Ainsi toi, o tyrannie ! tu vois aujourd'hui la lumière autour de toi; tu entends le bruit retentissant des flammes qui montent, et tu as peur. Traîne-toi sur la terre! oui, cache dans la poussière ton orgueil el ta pourpre !

Midi descend maintenant autour de moi; c'est le midi de l'ardeur de l'automne, quand une brume molle et empourprée, semblable à une vaporeuse améthyste, ou à une étoile dissoute dans l'air entremêlant lumière et parfums, remplit l'espace débordant depuis la

ligne de Thorizon recourbé jusqu'au point le plus profond du ciel. Au-dessous les plaines silencieuses s'étendent; les feuilles qui ne sont pas brûlées, là où la gelée blanche a posé ses pieds d'enfant ailés de malin, dont la brillante empreinte reluit encore; les vignes rouges et dorées, perçant de leurs lignes treillissées le rude désert bordé dombre; l'herbe humide et lamée, qui pointe de cette blanche tour dans l'air sans brise ; la fleur qui étincelle à mes pieds; la ligne de l'Apennin aux sandales d'olivier, se perdant dans le sud en innombrables îles; les Alpes, dont les neiges s'étendent bien haut entre les nuages et le soleil; et chacune des choses vivantes; et mon esprit si longtemps enténébré parce rapide courant du chant, — tout cela maintenant s'étend, profondément pénétré par la gloire du ciel; que ce soit amour, lumière, harmonie, parfum, ou l'àme de tout ce qui tombe du ciel comme une rosée, ou l'esprit qui nourrit ces vers en peuplant le monde solitaire.

Midi descend, et après midi le soir d'automne nie rencontre bien tôt,conduisant la lune enfantine, et cette seule étoile qui semble lui prêter la moitié de la lumière cramoisie qu'elle puise aux sources rayonnantes du soleil couchant. Et les tendres rêves du matin (qui, semblables, à des vents ailés, ont porté à cette île silencieuse couchée au milieu des agonies du souvenir la frôle barque de cet être solitaire) passent, volant vers d'autresdouleurs;et son ancien pilote, la Peine, s'assied de nouveau au gouvernail.

Il doit y avoir d'autres îles fleuries sur la mer de la Vie et de l'Agonie; d'autres esprits flottent et volent sur cet abîme. En ce moment même peut-être, sur quelque

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