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ECRITS AU MILIEU DES MONTAGNES EUGANEENNES

Octobre 1818.

Il doit y avoir plus d'une île verte sur la mer profonde et vaste de la Misère; ou bien le marinier, épuisé et blême, ne pourrait jamais y voyager — jour et nuit nuit et jour, poussé sur son lugubre chemin, au milieu do la noire et solide obscurité qui enveloppe le sillage de son vaisseau; taudis que, sur sa tête, le ciel sans soleil, cbargé de nuages, pend lourdement, et que, derrière lui, la tempête rapide se précipite avec ses pieds d'éclair fendant voiles, cordages et planches, jusqu'à ce que le navire ait presque bu la mort que lui verse à pleins bords l'abîme toujours envahissant, et, qu'il s'enfonce et s'enfonce toujours plus bas; — tel ce sommeil où il semble au rêveurqu'ilest submergé dans l'éternité et que devant lui l'obscure et basse ligne d'un rivage sombre et lointain s'éloigne toujours, pendant que, toujours tourmenté du désir qui partage son cœur, sans pouvoir jamais atteindre ou fuir, il est entraîné sur la vague sans repos jusqu'au port de la tombe. Que fera-t-il s'il n'a pas d'amis pour le saluer? pas de cœur qui se rencontre avec le sien dans un impatient battement d'amour ? Partout où le portent ses pas errants, peut-il rêver de trouver avant ce jour un refuge

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contre le malheur dans le sourire de ramitié, dans lescaresses de Famour? Qu'il en soit ainsi ou non, c'est pour lui la moindre douleur. La poitrine est insensible et froide, quand l'amour n'est pas là pour l'envelopper de sa tendresse; les veines sontexsangues et glacées, quand la pulsation de la douleur les a remplies; le moindre nerf vivant qui sous une parole amère a tressailli autour des lèvres ou du front torturés est comme une petite feuille desséchée qui va geler sur un rameau de décembre.

Sur la grève d'une mer du Nord que les tempêtes secouent éternellement, le malheureux s'étendit un jour pour dormir; des débris solitaires, un crâne blanc et sept os desséchés gisent sur le bord des pierres, près de quelques joncs grisâtres qui se tiennent là debout, limite de la terre et de la mer. On n'y entend pas une voix de plainte, mais seulement les mouettes voguant sur les vagues de la brise, ou le tourbillon qui monte et descend en hurlant; — on dirait une ville égorgée^ quand un roi la parcourt en triomphe, au milieu d'un cortège de fratricides. Autour de ces os sans sépulture se fait entendre plus d'un accent lugubre; aucune lamentation sur le mort ; mais comme une obscure et épaisse vapeur, qui naguère revêlait de vie et dépensée ce qui aujourd'hui n'a plus ni mouvement ni voix.

Oui, bien des îles fleuries sont couchées sur les eaux del'immense Agonie. C'est à une de ces îles que ce matin ma barque aborda, pilotée par de suaves brises. Au milieu des monts Euganéens, j'étais debout prêtant l'oreille au péan dont des légions de groUes saluaient le majestueux lever du soleil. Réunies en rond, sur leurs ailes toutes blanches, elles planent à travers la bruine de rosée, comme des ombres grises, jusqu'à ce que

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le ciel éclate à l'orient; et alors, comme des nuages du soir mouchetés defeu et d'azur dansle ciel impénétrable, de même leurs plumes grenées de pourpre, étoilées des gouttes de la pluie dor, brillent au-dessus des bois ensoieillés, pendant qu'en multitudes muettes sur la brise capricieuse du matin elles voguent en fendant la brume et les vapeurs déchiquetées et étincelantes suivent l'escarpement sombre qui en bas ruisselle, jusqu'à ce que toute la montagne solitaire soit brillante et claire et silencieuse.

Au-dessous s'étend comme une mer verte la plaine sans vagues de la Lombardie, enchaînée par l'air vaporeux, et semée de belles cités semblables à des îles. Sous les yeux d'azur du Jour, Venise est couchée, nourrisson de l'Océan, un labyrinthe populeux de canaux, retraites prédestinées d'Amphitrite, que son père aux cheveux blancs pave de ses vagues bleues et rayonnantes. Regardez! le soleil se lève par derrière, large, rouge, étincelant,à moitié penché sur la ligne tremblotantedes ■eaux de cristal; et devant ce goulTre de lumière, comme dans une brillante fournaise, colonnes, tours, dômes et aiguillesflamboientcommedes obélisques de feu, s'élançant avec de capricieux mouvements de l'autel du noir Océan aux cieux teints de saphir; ainsi les flammes du sacrifice s'élevaient des sanctuaires de marbres comme pour percer le dôme d'or où Apollon a si longtemps fait entendre sa voix.

Cité ceinte de soleil! Tu fus l'enfant de l'Océan, et puis sa reine. Aujourd'hui est venu un jour plus sombre; et tu dois être bientôt sa proie, si le pouvoir qui t'a élevée consacreainsi ta liquide tombe ! Tu seras alors au milieu des vagues une ruine moins lugubre que celle où

tu gis aujourd'hui, — avec ton front stigmatisé par la conquête, descendue de ton trône pour être l'esclave des esclaves, — quand la mouette volera, comme elle a déjà volé jadis, sur tes îles sans habitants, et que tout sera rendu à son premier état; sinon quel'on verra semblable à un rocher de l'Océan, maint portique de palais recouvert de vertes fleurs de mer pencher sur la mer abandonnée, au gré du terrible caprice des [marées. Le pécheur errant à la tombée du jour sur son liquide sentier déploiera sa voile et ne quittera pas la rame jusqu'à ce qu'il ait passé le sombre rivage, de peur que les morts, se levant de leur sommeil sur l'abîme éclairé des étoiles, ne mènent sur les eaux de son chemin une mascarade échevelée de mort.

Ceux qui ne voient que tes tours tremblotant à travers l'or aérien, comme je les vois maintenant, ne pourraient pas s'imaginer qu'elles sont des sépulcres où des formes humaines, comme des vers nourris de pourriture, s'attachent au cadavre de ta Grandeur, assassinée et maintenant tombant en poussière. Mais, si la liberté se réveillait dans son omnipotence, et faisait tomber de la main de l'Anarchie Celtique toutes les clefs des froides prisons où cent cités gisent comme toi ignominieusement enchaînées, toi et toutes tes sœurs, vous pourriez rendre sa beauté à cette terre ensoleillée, en entrelaçantauxsouvenirsdesancienstemps de nouvelles vertus plus sublimes. Sinon, puissiez-vous périr toi et elles, nuages qui obscurcissent le jour naissant de la vérité consumés par son soleil ! La Terre peut vous épargner; de votre poussière, dans le désert des années »tdes heures, de nouvelles nations écloront comme des fleurs, une floraison plus bienfaisante.

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