‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 7 sur 58 · AHASVERUS · texte numérisé non relu

AHASVERUS

« Y a-t-il un Dieu? — Oui, un Dieu tout-puissant,

aussi plein de vengeance qu'il est tout-puissant ! Un jour sa voix se fit entendre sur la terre ; au son de cette voix la terre tressaillit; le visage enflammé d a tirmamentexprima l'horreur : et le tombeau de la Nature s'ouvrit béant, pour engloutir l'intrépide et le vertueux qui oserait lancer un défi à son trône, ainsi environné de pouvoir. Il n'y eut plus que des esclaves — esclaves au sang glacé, qui firent l'œuvre de l'omnipotence fyrannique ; esclaves dont une honnête indignation n'a jamais poussé les âmes à oser une entreprise élevée, une action que n'ait pas souillée un grossier et sensuelégoïsme. Ces esclaves bâtirent des temples au tout puissant démon, temples splendides et vastes ; les autels dispendieux fumèrent de sang humain, et des hymnes hideuses retentirent à travers les longues nefs. Un meurtrier entendit sa voix en Egypte, un homme dont l'habileté et les artifices ont fait la grandeur — complice de l'omnipotence dans le crime, et confident du seul Dieu qui connaît tout ! — Voici quelles furent les paroles de Jehovah :

« D'une éternité d'oisiveté, moi. Dieu, je me suis éveillé ; dans un travail de sppt jours j'ai fait la terre de rien ; puis je me reposai et créai l'homme. Je le plaçai dans le paradis, où je plantai l'arbre du mal ; de telle sorte qu'il pût en manger et périr, et procurer à mon àine de quoi rassasier sa malice, et faire tourner, ainsi que font les conquérants sans cœur de la terre, toute misère à ma propre gloire. La race d'hommes, élue pour m'honorer, peut impunément assouvir les convoitises que j'ai plantées dans leur cœur. Je te commande de les conduire hors d'ici, jusqu'à ce que d'un pas infatigable leurs troupes conquérantes pénètrent dans la terre promise à travers le sang des femmes, et rendent mon

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nom redouLable dans la confiée. Et cependant iino flamme toujours brûlante et des gémissements sans trêve seront le destin de leurs âmes éternelles, en compagnie de toute àme de celte ingrate terre, faible ou forte, vertueuse ou vicieuse, — oui, loutes périroni, pour assouvir l'aveugle vengeance (ce que vous autres hommes, vous appelez la justice) de leur Dieu I »

'< Le front du uieurlrier frissonna d'horreur.

« Dieu tout-puissant, n'y a-t-il pas de merci ? >'olre châtiment doit-il être sans fin ? De longs siècles doiventils rouler ainsi, sans y voir aucun terme ? Est-ce donc dans la moquerie et la colère que tu as fait cette pauvre terre ? La miséricorde sied au puissant — ne sois que juste! 0 Dieu ! repens-toi et sauve-nous I »

(( il ne reste qu'une voie. J'engendrerai un fils, et il portera les péchés de tout Tunivers. Il naîtra dans un coin inconnu de la terre, et là il mourra sur une croix, et effacera le crime universel ; ainsi le petit nombre de ceux sur qui descendra ma giàce seront marqués comme des vases d'élite pour la gloire de leur Dieu, pourront profiter de cet étrange sacrifice et sauver leurs âmes. Des millious d'hommes vivront et uiouiront (jui n'entendront jamais prononcer le nom de leur Sauveur, et s'en iront sans être rachetés dans le sépulcre béant. Des milliers d'hommes n'y verront qu'un conte de a ieille femme, semblable à ceux dont les noiurices effraient leurs nourrissons. Ceux-là dans un abîme d'angoisse et de flamme maudiront éternellement leur réprobation ; mais les souffrances décuplées les forceront de confesser, sur les lits mêmes de tourments où ils hurlent, ma gloire et la justice de leur arrêt. A quoi leur serviront alors leurs actions vertueuses, leurs pensées de pureté.

élincelantes d'un radieux génie, ou éclairées du rayon terrestre de l'humaine raison ? Il y a beaucoup d'appelés, mais peu seront élus ! Exécute mon commandement, Moïse ! »

« La joue du meurtrier pâlit d'horreur, et ses lèvres frémissantes purent à peine murmurer: « 0 seul toutpuissant, je tremble et j'obéis ! »

« 0 Esprit ! Des siècles ont mis leur sceau sur ce cœur aux mille blessures, sur cette cervelle accablée, depuis que l'Incarné est venu. Il vint humblement, voilant son horrible tête de Dieu sous la forme d'un homme, méprisépar le monde; son nom inconnu de tous, excepté de la canaille de sa ville natale, comme celui d'un démagogue de paroisse. Il remua la foule ; il lui ei^seigna justice, vérité et paix, en apparence ; mais il alluma dans les âmes les flammes sans repos du zèle, et bénit l'épée qu'il apporta sur la terre pour rassasier son âme méchante du sang delà vérité et de la liberté. Enfin sa forme mortelle fut conduite à la mort. Je me tenais près de lui ; sur la croix torturante aucune peine n'atteignait son sens supra-terrestre; etcependant il gémissait. Saisi d'indignation, je résumai les massacres et les misères que son nom avait sanctionnés dans mon pays, et je criai : « Va! va! » en me moquant. — Un sourire de divine malice illumina ses traits défaillants. *< Je m'en vais » cria-til; « mais toi, sur cette terre inquiète tu erreras éternellement. » — La sueur froide du tombeau baigna mon impérissable front. Je tombai, et restai dans une longue léthargie sur le sol charmé. Quand je me réveillai, l'enfer brûlait dans mon cerveau, vacillant sur sa base ; car tout autour de moi les restes de ma parenté tombant en poussière gisaient, dans la position où la

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colère du Toul-Piiissant les fixait...et dans leurs diverses attiludes de mort, les cràues muets et sans yeux de mes enfants assassinés projetaient sur moi une spectrale lueur !

« Mais mon âme, à force de voir et de ressentir les souffrances corruptrices de la tyrannie, a depuis longtemps appris à préférer la liberté de l'Enfer à la servitude du Ciel. — Donc je me levai, et sans crainte je commençai mon pèlerinage solitaire et sans fin ; résolu à engager une guerre impitoyable avec mon tout-puissant tyran et à défier sa colère impuissante à me nuire au delà des bornes de la malédiction que j'avais encourue. La même main qui a fermé devant mes pas le refuge et la paix du tombeau a écrasé la terre sous le poids de la misère, et donné son empire aux élus d'entre ses esclaves. Je les ai vus, dès la première aurore de leur faible, instable et précaire pouvoir, prêchant alors la paix, comme aujourd'hui ils pratiquent la guerre ; je les ai vus, alors qu'ils ne faisaient que revenir du massacre d'inoffensifs infidèles, étancher leur soif de ruine dans le sang même qui coulait dans leurs propres veines ; et un zèle sans pitié glaça tout sentiment humain, si bien que l'épouse plongeait dans le cœur de son mari le poignard sacré, à l'heure même où ses désirsrêvaientde son amour ; amis contre amis, frères contre frères se dressèrent l'un contre l'autre dans la plus sanglante bataille, et la guerre, à peine rassasiée par les dernières rasades de mort versées parle destin, s'acharnait toujours, ivre du pressoir de la colère du Tout-Puissant ; pendant que la croix rouge, en dérision de la paix, montrait la victoire! Quand la mêlée fut terminée, il ne resta aucun survivant de la foi exterminée pour raconter sa ruine, rien... que

lachairempoisoiinant l'atmosphère d'une putridefumée, et pourrissant sur le bûcher à moitié éteint !

« Oui ! j'ai vu les adorateurs de Dieu tirer le glaive de sa vengeance pendant que sa grâce descendait, confirmant toute impulsion contre nature et sanctifiant leurs œuvres de désolation ; et des prêtres fanatiques faisaient onduler la sinistre croix sur la terre infortunée ; alors le soleil éclaira des averses de sang caillé tombant du fer brûlant du tranquille assassinat : tout crime perdit son aiguillon en vertu de l'Esprit du seigneur, et des arcs-en-ciel rouge-sang firent un dais à la terre.

« Esprit : aucune année de mon existence si pleine n'a passé pure des crimes et de la misère qui découlent de la vraie foi de Dieu. J'ai vu ses esclaves, de leurs langues aux mensonges venimeux, tromper la foule insensée, et, pendant qu'une de leurs mains était rouge^de meurtre, feindre de tendre l'autre en signe de fraternité et de paix. Maintenant qu'ils pérorent d'amour et de merci (pendant que leurs actions sont empreintes de toute la bassesse et la perversité que le jeune bras de la Liberté n'ose pas encore châtier) la Raison peut réclamer notre gratitude, elle, qui aujourd'hui, asseyant le trône impérissable de la vérité et de l'inflexible vertu, rend inutile et vaine la malice de mon ennemi ; sa rage infructueuse entasse des tourments pour les hommes vertueux, ajoute au châtiment des éternités impuissantes ; pendant que le plus poignant désappointement torture son sein, de voir les sourires de la paix jouer autour d'eux, et tromper ou sanctifier leur arrêt.

«Ainsi je vécus, — à travers un affreux désert d'années, luttan t avec les tourbillons d^une curieuse agonie, cependant plein de paix et de sérénité, renfermé dans le

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sancluahe de moi-même, me moquant de riiorrible malédiction de mon impuissant tyran, avec une obstinée et inébranlable volonté ; semblable à un chêne géant, que le terrible feu du ciel a fracassé dans la solitude, pour être un monument d'impérissable ruine ; — cependant, tranquille et immobile, il brave le nocturne conflit de l'ouragan d'hiver, comme dans le calme du soleil il étend vers le ciel ses bras consumés et flétris, pour goûter le repos d'un midi d'été. »

La Fée agita sa baguette ; Ahasvérus disparut, aussi rapidement que les formes de l'ombre et du brouillard confondus, cachées en embuscade dans les vallons d'un sombre bosquet, fuient devant le rayon du matin : la matière dont les rêves sont faits n'est pas plus douée de vie réelle que cette fantastique image de la pensée humaine errante.

« Tu as vu le Présent et le Passé, un spectacle désolé I xMain tenant, Esprit, apprends les secrets de l'Avenir. — Temps 1 déploie l'aile qui couve les destinées sous son ombre ; rends à la lumière tes enfants à demi dévorés, et des berceaux de l'éternité où des millions d'êtres dorment le sommeil qui leur est dévolu, bercés par le profond murmure du courant des choses qui passent, arrache ce sombre linceul. — Esprit, contemple ta glorieuse destinée ! »

La joie pénétra l'Esprit. Par la large déchirure faite au voile éternel du Temps, l'Espérance apparut, rayonnante à travers les brumes de la crainte. La Terre n'était plus un enfer; amour, liberté, santé, avaient donné leurs trésors à la virilité de son printemps, et toutes ses pul-

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salions battaient en liarmonie avec les sphères planétaires ; alors s'éleva une snave musique, de concert avec les cordes vitales de l'âme ; celle-ci palpitait en doux et langoureux battements, trouvant une nouvelle vie dans une mort transitoire. Tels les vagues soupirs d'un vent du soir, éveillant les petites vagues de la mer assoupie, qui meurt en exhalant son souffle, et tombe et s'élève, faiblit et grandit par accès, tel était le pur courant de sentiment qui jaillissait de ces notes suaves, et sur les sympathies humaines de l'Esprit roulait paisiblement avec un mouvement doux et calme.

La joie pénétra l'Esprit, — la joie d'un amant qui voit l'élue de son âme dans le bonheur, qui est témoin de la paix de celle dont la souffrance lui était plus amère que la mort, qui voit sa joue reprendre sa fraîcheur et se colorer peu à peu du vif éclat de sa première santé, et tressaille devant ces yeux adorés, qui, semblables à deux astres au milieu de l'Océan soulevé, étincellent à travers des larmes de bonheur.

Alors, triomphante, la Reine des P'ées parla : « Je n'évoquerai pas le spectre des âges écoulés pour déployer les redoutables secrets de la science. Désormais, le présent est passé, et les événements qui désolent la terre ont disparu de la mémoire du Temps, qui n'ose pas donner la réalité à ce dont j'annule l'être. C'est à moi qu'il est donné d'observer les prodiges du monde humain, espace, matière, temps et esprit. L'Avenir expose maintenant ses trésors ; que cette vue renouvelle et fortifie ton espoir défaillant... 0 Esprit humain ! élance-toi vers ce terme, où la Vertu fixe la paix univej'selle et, au milieu du flux et du reflux des choses humaines, montre quelque chose de stable,

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quelque chose déternellement certain, un phare audessus du chaos des sombres vagues.

'( La terre habitable est pleine d'allégresse. Ces déserts de lames glacées qu'avaient amoncelés autour des pôles d'incessants ouragans de neige, où la matière n'osait ni végéter ni vivre, mais où une gelée perpétuelle autour de la vaste solitude enchaînait sa large zone dimmobilité, sont maintenant déblayés; là, les zéphirs embaumés des îles aromatiques plissent à peine le placide abîme de l'Océan, qui roule ses flots larges et clairs sur le sable en pente, et dont le rugissement s'éteint en suaves échos pour murmurer à travers les bosquets respirant vers le cielet s'y harmoniser avecla nature sanctifiée de l'homme.

f( Ces incommensurables déserts de sable, dont les brûlantes ardeurs concentrées par le temps laissaient à peine un oiseau vivre^ un brin d'herbe pousser, où le cri aigu des amours du lézard vert interrompait seul le silence étouffant, regorgent maintenant de ruisseaux sans nombre et de forets ombreuses, de champs de blé, de pâturages et de blanches chaumières ; et là où le désert effaré voyait un sauvage conquérant souillé du sang de ses frères, et une tigresse rassasier de la chair des agneaux la faim monstrueuse de ses petits sans dents, tandis que le désert retentissait de cris et de mugissements... là, une pelouse en pente et unie, émaillée de pâquerettes, offrant son doux encens au soleil levant, sourit de voir un enfant qui, devant la porte de sa mère, partage son repas du matin avec le basilic vert et or, venu pour lui lécher les pieds.

« Ces profondeurs inexplorées, où plus d'une voile fatiguée avait vu sur la plaine sans bornes le matin succéder à la nuit et la nuit au matin, sans que jamais

aucune terre déployât, pour saluer le voyageur errant, ses montagnes ombreuses sur la mer illuminée par le soleil; où les rauques mugissements des vagues soulevées s'étaient si longtemps mêlés au fracas du vent d'orage dans une mélancolique solitude, et avaient balayé le désert de ces steppes de l'Océan, qui ne connaissait d'autres voix que les cris déchirants de l'oiseau de mer, le beuglement des monstres et le sifflement de la tempête, maintenant elles répondent aux accords doux et variés à l'infini des plus aimables impulsions humaines. Dans ces royavmies solitaires étincellent de brillantes îles, vrais jardins entourés de nuages lumineux et de mers étincelantes, avec de fertiles vallées retentissantes d'allégresse, de verdoyantes forêts ondoyant comme un dais au-dessus de la vague, qui, semblable à un travailleur épuisé de fatigue, saute à terre pour y trouver les baisers des fleurettes.

« Toutes choses son t recréées, et la flamme de l'amour commun inspire toute vie. Le fertile sein de la terre donne leur sève à des myriades d'êtres, qui grandissent toujours sous sa tutelle, et la récompensent par leur pure perfection L'haleine embaumée de la brise aspire ses vertus et les sème toutes au dehors ; la santé flotte dans la douce atmosphère, brille dans les fruits, et s'étend sur les courants Aucun orage ne déligure plus le front rayonnant du ciel, et ne disperse plus, dans Içi fraîcheur de son éclat, le feuillage des arbres toujours verts ; les fruits sont toujours mûrs, les fleurs toujours belles; l'Automne porte fièrement sa grâce de matrone, allumait une rougeur sur la belle joue du Printemps, dont !a fleur virginale sous le fruit vermeil réfléchit sa nuance et rougit d'amoui'.

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• « Le lion oublie maintenant sa soif de sang \ vous pourriez le voir jouer au soleil àcôléduchevreausanscrainle; ses griffes sont rentrées, ses dents sont inoffensives ; la force de riiahiUide a fait de sa nature celle d'un agneau. Semblable au fruit de la passion, le suc séducteur de la b3lladone n'empoisonne plus le plaisir qu'il procure. Toute amertume est passée ; la coupe de la joie sans mélange est pleine jusqu'aux bords et recherche les lèvres altéi'ées qu'elle fuyait naguère.

« Mais l'homme surtout, — lui qui peut, avec sa double nature, connaître plus de misères et rêver plus de joies que tout le reste, lui dont les vives sensations tressaillent dans sa poitrine pour s'y confondre avec un instinct plus élevé, prêtant leur puissance au plaisir et à la peine, élevant, raffinant, épurant l'un et l'autre ; l'homme, placé dans un monde toujours changeant pour être le fardeau ou la gloire de la terre; c'est lui surtout qui s'aperçoit du changement; son être observe sa rénovation graduelle, et définit chaque mouvement du progrès dans. son âme.

u Là où l'obscurité de la longue nuit polaii'e pèse sur les rocs vêtus de neige et sur un sol gelé, où à peine l'herbe la plus hardie qui puisse braver la gelée se réchauffe à la clarté ineffi.cace de la lune, là, l'homme était rabougri comme les plantes, et sombre comme la nuit ; ses énergies refroidies et restreintes, son cœur insensible au courage, à la vérité, à l'amour, sa stature nouée et sa constitution débile, le désignaient comme un avorton de la terre, fait pour être le compagnon des ours errant alentour, ayant les mêmes habitudes et les mêmes joies que lui ; sa Nie était le rêve fiévreux d'une infortune stagnante, dont les maigres besoins, à peine

satisfaits, lui rappelaient sans cesse l'ingrate carrière que le malheur de sa coui'te vie avait atteinte ; sa mort était une convulsion que la faim, le froid et l'épuisement avaient depuis longtemps fait sentir à son àme, quand l'étincelle vitale s'attachait encore obstinément à son corps. Là, il subissait tout ce que la vengeance de la Terre pouvait intliger aux violateurs de sa loi ; une malédiction seule lui fut épargnée — le nom de Dieu !

u Et là où les tropiques enchaînaient les royaumes du jour d'une large ceinture de nuages et de flamme confondus; où les brouillards bleuâtres à travers l'atmosphère immobile semaient les germes de pestilence et nourrissaient une végétation contre nature; où la lande foisonnait de tremblements de terre, de tempêtes et de maladies, l'homme n'était pas un être plus noble. L'esclavage Tavait écrasé dans la poussière sanglante de sa patrie ; ou bien il était troqué pour la gloire de ce pouvoir, qui, détruisant toute énergie interne, fait de la volonté humaine un article de trafic; ou bien échangé auprès des chrétiens pour de l'or, et entraîné vers des îles lointaines, où, au bruit des fouets déchirant la chair, il faisait la besogne du luxe et de la richesse corruptrice, qui font doublement peser sur la tête des tyrans la plénitude lentement accumulée de leurs douleurs ; ou bien il était mené à la boucherie légale, pour être la proie des vers sous ce brûlant soleil, où les rois se liguèrent pour la première fois contre les droits des hommes, et les prêtres pour la première fois trafiquèrent du nom de Dieu.

«Làmême oùune zone plus tempérée ofî"rait à l'homme un semblant d'abri, là encore la contagion, flétrissant son être de maux innombrables, répandait comme un

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feu inextinguible ; la vérité toujours tardive ne parvenait point à arrêter ses progrès, ou à créer cette paix qui pour la première fois dans une victoire non sanglante fil flotter son étendard de neige sur ce climat favorisé. Là, l'homme fut longtemps le porte-queue des esclaves, le singe de la misère environnante, le chacal de la rage ambitieuse, le chien courant du zèle affamé de la religion.

« Là maintenant, l'être humain pare la plus aimable des terres de son âme et de son corps sans souillure, doué dès sa naissance de tous les charmants instincts, qui doucement dans son noble sein éveillent toutes les passions bienveillantes et les purs désirs. Il ne cesse de poursuivre d'espérance en espérance le bonheur qui du trésor inépuisable du bien-être humain afflue dans l'esprit vertueux ; les pensées, surgissant avec une inflnité qui défie le temps, lui donnent cette éternité intime qui se moque de l'impuissante blancheur de la vieillesse ; et l'homme, qui autrefois passait sur la scène transitoire avec la rapidité d'une vision aussitôt oubliée, est immortel sur la terre. Il ne tue plus l'agneau qui le regarde dans les yeux, ne dévore plus horriblement ses chairs déchirées, qui, pour venger la loi violée de la Nature, allumaient dans son cotps toutes les humeurs putrides, et dans son âme toutes les mauvaises passions, toutes les pensées vaines, les germes de la misère, de la mort, de la maladie et du crime. Maintenant les habitants ailés, qui chantent leurs douces vies dans les bois, ne fuient plus la forme de l'homme ; ils se réunissent autour de lui et lissent leurs plumes étincelantes sur les mains que, dans un amical amusement, de petits enfants tendent à ces compagnons apprivoisés de leur jeu.

Partout la terreur a disparu. L'homme a perdu sa terrible pr^^rogative et vit égal au milieu d'égaux. Le bonheur et la science, bien que tardifs, rayonnent enfin sur la terre ; la paix anime l'esprit, la santé renouvelle le corps. La souffrance et le plaisir cessent de combattre ; chacun, afïranchi, déploie sur la terre ses irrésistibles énergies et y porte le sceptre d'un vaste empire ; toutes les formes et tous les modes de la matière prêtent leur force à l'omnipotence de l'esprit, qui de sa mine obscure tire le diamant de la vérité pour en décorer son paradis de paix . »

« 0 heureuse Terre! réalité du Ciel, auquel aspirent ces âmes sans repos qui incessamment se pressent à travers l'univers humain ! Toi, la consommation de toute mortelle espérance ! Toi; glorieuse conquête d'une volonté travaillant en aveugle, dont les rayons, dispersés à travers tout l'espace et le temps, convergent en un seiU point, et s'y confondent pour toujours ! Toi, pur séjour des très purs esprits, où soucis et chagrins, impuissance et crime, langueur, maladie, ignorance, n'osent paraître 1 0 heureuse Terre, réalité du Ciel!*

<' Le Génie t'a aperçue dans ses rêves passionnés ; vt d'obscurs pressentin^ents de ta beauté, hantant le cœur humain, y ont profondément enraciné ces espérances de quelque doux lieu de bonheur, où amis et an^ants se rencontrenl pour ne plus se séparer. Tu es la fin de tout désir et de toute volonté, le fruit de toute action ; et les âmes, qui après avoir traversé le changement perpétuel du désu' ont atteint ton port d'interminable paix, s'y

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lopuseiit loin de léternité de fatigue qui a conslruit l'édifice de ta perfection.

« Le Temps lui-même, ce con([uérant, a eupeurett'a fuie ; ce géant blanchi qui dans son orgueil solitaire a si longtemps gouverné le monde que les nations se sont écroulées sous son pas silencieux. Les Pyramides qui pendant des millenium ont résisté à la marée des choses humaines, son souffle de tempête les a réduites en sable, en travers de ce désert où leur masse de pierre faisait survivre le nom do celui dont l'orgueil les y avait élevées. Ce monarque, là-bas, dans sa pompe solitaire, n'était que le champignon d'un jour d'été, que ses pas ailés de lumière ont réduit en poussière. Le Temps était le roi de la terre; toutes choses ont passé devant lui, excepté la volonté ferme et vertueuse, les sympathies sacrées de l'âme et des sens, qui se moquaient de sa furie et préparaient sa chute.

« Cependant lent et graduel luisait le matin de l'amour; longtemps les nuages de ténèbres se sont étendus sur la scène jusqu'au jour où ils s'enfuirent de leur ciel natif. D'abord, le Crime triomphant de toute espérance poursuivit sa carrière sans pudeur, sans déguisement, hardi et fort ; et le Mensonge, paré des attributs de la Vertu, sanctifia longtemps toutes les actions du vice et de la misère, jusqu'à ce que, recevant la mort du venin de son propre aiguillon, illalssiU le monde moral sans une loi ; il n'enchaînait plus l aile sans crainte de la Passion ; il ne brûlait plus la Raison avec le brandon de Dieu! Alors, l'heureux ferment travailla avec énergie; la Raison l'ut libre, et quoique la capricieuse Passion vînt à travers les vallons emmêlés et les prairies ceintes de bois cueillir une guirlande des plus étranges fleurs,

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cependant, comme Tabeille retournant vers sa reine, elle attachait les plus charmantes sur le front de sa sœur, qui, douce et modeste, baisait la folâtre enfant, qui ne tremblait plus devant la baguette brisée.

« La lente nécessité delà mort devint douce; l'Esprit tranquille défaillit sous sa main sans un gémissement, presque sans une crainte, — calme comme un voyageur sur quelque terre lointaine, et, comme lui, plein d'émerveillement, plein d'espérance. Les germes mortels de langueur et de maladie périrent dans le corps hiimain, et la pureté enrichit de tousses dons ses terrestres adorateurs. Quelle vigueur alors dans la forme athlétique de la vieillesse ; quel éclat sur son front ouvert et sans rides, où ni l'avarice, ni l'ai'tifice, ni l'orgueil, ni le souci n'avaient imprimé le sceau d'une grise difformité sur tous les traits entre-croisés du temps ! ' Qu'il fut aimable le front intrépide de la jeunesse, que le courage au doux regard parait de la plus fraîche grâce ! Courage de l'âme qui ne rêvait plus un vain nom, volonté élevée qui voyageait à travers la scène fantasmagorique de la vie en toute intrépidité, en compagnie de la vertu, de l'amour et du plaisir, la main dans la main ! - " Alors, ce doux servage qui est l'être de la liberté, et qui rive des plus doux liens de la sensation les sympathies fraternelles des êtres humains, n'eut plus besoin des chaînes d'une loi tyrannique. Ces délicates et timides impulsions jaillirent de nouveau dans la primitive modestie de la nature, etavec une entière confiance laissèrent éclater les désirs naissants de son amour à l'aurore, que ne réprimait plus une idiote et égoïste chasteté, cette vertu des gens vertueux à bon marché, qui s'enorgueillissent de leur insensibilité et de leur

glace. Le venin delà prostitution n'empoisonna plus les sources du bonheur et de la vie. La femme el riiomme en toute confiance et amour, égaux, libres et purs, gravirent ensemble le sentier montueux de la vertu, que ne souillait plus le sang des pieds de plus d'un pèlerin.

« Alors, là où, à travers les âges éloignés, longtemps avec orgueil le palais de l'esclave monarque s'était moqué du faible gémissement de la Famine et des larmes silencieuses de la Pauvreté, il n'y eut plus qu'un monceau de ruines tombant en poussière et laissant s'écrouler d'année en année leurs pierres sur le sol, en réveillant de leur chute un solitaire écho ; et les feuilles de la vieille épine, qui sur la tour la plus élevée usurpait la grandeur du royal étendard, s'enlre-choquèrent dans le violent ouragan qui faisait ployer la superbe tour, et murmurèrent d'étranges contes à l'oreille du tourbillon. Tout bas, à travers les nefs sans toit de la solitaire cathédrale, les vents mélancoliques chantèrent un lugubre chant de mort. Ce fut un spectacle terrible, de voir les chefs-d'œuvre de la foi et de l'esclavage, si vastes, si somptueux, et cependant si périssables, semblables au cadavre qui repose sous leurs murs. Aujourd'hui mille pleureurs revêtent l'appareil de mort, le marbre respirant étincelle partout pour décorer sa mémoire, et les langues sont toutes occupées de sa vie ; demain, les vers dans le silence et dans les ténèbres saisiront leur proie.

« Dans les cours des massives prisons tombant en poussière, libres et sans crainte les enfants vermeils jouèrent, tressant de joyeuses guirlandes pour leurs fronts innocents avec le lierre verdoyant et la rouge girollée de muraille, qui se rient de l'inutile obscurité du Rabbe. I. — 5

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cachot. Les lourdes chaînes, les pesantes grilles (i"e fer se rouillèrent au milieu des monceaux de pierres brisées, se confondant lentement avec la terre dont elles étaient sorties ; le large rayon du Jour, qui autrefois éclairait si faiblement la jouede la maigre Captivitéd'une pâle et chétive lueur, alors étincela librement sur les purs sourires de la folàtrerie enfantine. On n'entendit plus la vois frémissante du rauque Désespoir faire retentir les échos des voûtes ; mais les notes caressantes des brises jouant dans le lierre et des joyeux oiseaux résonnèrent gaiement tout à l'entour. Ces ruines bientôt ne laissèrent pas un débris derrière elles; leurs éléments, disséminés au loin sur le globe, se moulèrent pour de plus heureuses formes, et se mirent au service de toutes les impulsions du bonheur. Ainsi les choses humaines arrivèrent à la perfection ; et la terre, comme un enfant sous l'amour de sa mère, grandit dans toute excellence, et avec chaque année écoulée devint plus belle et plus noble.

« Maintenant le Temps ferme ses sombres ailes sur la scène; elle rentre dans une impénétrable obscurité, et l'avenir disparaît à nos regards charmés. — Ma tâche est achevée : ta science est complète. Les prodiges de la terre sont à toi, avec toute la crainte et toute l'espérance qu'ils contiennent. Mes enchantements sont épuisés; le présent reparaît. Hélas ! Un désert inexploré reste encore à soumettre à la main réparatrice de l'homme.

« Pourtant, Esprit humain, poursuis bravement ta course. Que la vertu t'enseigne à suivre fermement les sentiers graduels du progrès : car la naissance et la vie et la mort, et cet étrange état où l'âme nue n'a pas en-

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core trouvé sa deaieure, tendent également au parfait bonheur, et poussent dans leur chemin les roues infatigables de lêtre, dont les rayons élincelants, animés d'une vie infinie, frémissent et brûlent d'atteindre leur but marqué par le destin La naissance ne fait qu'éveiller l'esprit à la sensation des choses extérieures, afin que leurs formes inconnues puissent prêter à sa nature de nouveaux modes de passion. La vie est pour lui l'état d'action, et toutes les combinaisons d'événements qui font la variété de Féteripel univers s'y trouvent réunies. La mort est une porte d'horreur et de ténèbres qui mène aux îles azurées, aux cieux rayonnants, aux heureuses régions de léternelle espérance. Ainsi, ô Esprit ! avance sans crainte. L'orage peut briser la jjrimevère sur sa tige, la gelée flétrir la fraîcheur de ses pétales ; mais l'haleine éveillante du printemps n'en caressera pas moins la terre, pour nourrir de ses plus douces rosées sa fleur favorite, qui s'épanouit dansles bancs de mousse et dans les vallons sombres, éclairant la verdure des bois de son sourire ensoleillé.

« Ne redoute pas. Esprit, le bras ravisseur de la Mort ! La Mort si bien venue quand le tyran s'éveille, si bien venue quand le fanatique allume sa torcbe d'enfer ! Ce n'est que le voyage d'une heure sombre, le cauchemar passager d'un sommeil interrompu ! Non, la Mort n'est pas l'ennemie de la vertu ; la terre a vu les plus l)rillantes roses de l'amour fleurir sur l'échafaud, mêlées aux lauriers impérissables de la liberté, et présageant la vérité du bonheur rêvé. N'y-a-t-il pas en toi des espérances qu'a confirmées la vision de la chaîne du progrès graduel de l'être ? ' espérances dont l'aiguillor. pressait ton cœur de regarder toujours au delà, quand,

te promenant par le clair de lune au bras de Henri, doucement et tristement tu lui parlais delà mort? Voudraistu donc rudement arracher ces espérances de ton cœur pour écouler nonchalamment les croyances d'un bigot, ou t'iucliner sans résistance sous le fouet du tyran dont les lanières de fer sont rouges de sang humain ?... Jamais!... Mais toujours inflexible et brave, ta volonté est destinée à soutenir une éternelle guerre avec la tyrannie et le mensonge, et à déraciner du cœur humain les germes de la misère. C'est ta main dont la piété doit charmer l'oreiller épineux du crime infortuné (dont l'impuissance obtient un facile pardon), en veillant sur son délire comme sur la maladie d'un ami. C'est ton front dont la douceur doit défier sa plus furieuse rage, et braver ses plus tyranniques volontés, quand il est protégé par le pouvoir, et qu'il est le maître du monde ! Tu es sincère et bon, d'une àme résolue, libre du froid contrôle de la coutume qui dessèche le cœur ; d'une passion élevée, pure et indomptable. L'orgueil et les bassesses de la terre ne pourraient triompher de toi ; tu es donc digne de la faveur que tu viens de recevoir. La vertu marquera la trace de tes pas dans le sentier que tu auras foulé, et de nombreux jours de rayonnante espérance béniront ta vie sans tache de doux et saint amour. — Va donc, Esprit heureux! va rendre la joie à ce sein dont l'esprit sans sommeil est aux aguets pour saisir lumière, vie, extase, dans ton sourire ! » *

La Fée agite sa baguette magique ; muet de bonheur, l'Esprit remonte sur le char (qui roulait à côté du créneau), baissant ses yeux rayonnants en signe de reconnaissance. Les coursiers enchantés furent de nouveau attelés ; de nouveau les roues brûlantes enflammèrent la

descente escarpée de la route inexplorée du ciel. Vite et loin le char vola. Les vastes globes do feu, qui roulaient autour de la porto du palais de la Fée, s'amoindrirent par degrés, et bientôt n'offrirent plus à la vue que co minuscule scintillement des orbes planétaires qui, dépendant du pouvoir solaire, poursuivaient là-bas avec une lumière empruntée leur chemin raccourci.

Déjà la terre flottait au dessous. Le char s'arrêta un moment: l'Esprit descendit. Les coursiers infatigables frappèrent du pied le sol ingrat, humèrent l'air grossier, puis, leur mission finie, déployèrent leurs ailes aux vents du ciel.

Le corps et l'àme se réunirent alors. Un doux tressaillement agita le sein d'ianthe. Les paupières veinées s'ouvrirent doucement. Les prunelles bleu sombre restèrent quelque temps immobiles. Puis elle regarda autour d'elle avec étonnement, — et elle aperçut Henri agenouillé en silence près de sa couche, veillant sur son sommeil avec les regards d'un silencieux amour, et les brillantes étoiles rayonnant à travers la croisée.

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