‹ Œuvres poétiquesChapitre 10 sur 96 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

comme les travaillaient Racine et Boileau, M. de Lamartine placé par le hasard de sa naissance sur les frontières d'un monde nouveau, où tout est changé, mœurs, idées, sentiments, mêlé à des événements terribles et extraordinaires, aurait pu être Tégal de Racine par la pureté du style, lui être supérieur par la grandeur des sujets, l'éclat des images, la nature des pensées plus empreintes de l'esprit de notre civilisation; et avec cette forme toujours vivante, Cfuoiqu'elle ait trois mille ans, il aurait pu décrire et chanter tout ce que le monde moderne renferme de plus nouveau.

Une autre objection demeure : — Les poètes doivent être de leur temps. — Cela est toujours vrai, je l'avoue, pour las avantages matériels que les poètes retirent de leurs talents et pour la satisfaction actuelle de leur amour-propre ; cela ne l'est point toujours, il est facile de le prouver, pour la place que la postérité leur assigne. Lorsque, à Rome, l'auteur de la Thébaïde, de l'Achilléïde et des Silves lisait publiquement ses œuvres, et que le peuple, les classes élevées de la société romaine, l'empereur même se rendaient à ces solenrtités littéraires et couvraient le lecteur d'applaudissements, Stace était bien évidemment le poète de son temps. Comparez maintenant le silence qui s'est fait autour, de son nom et l'obscurité dans laquelle il est plongé

PRÉFâGB xin

à la gloire toujours vivante de poètes que leur époque a dédaignés, et dites sans restriction qu*il est toujours bien pour les progrès de l'art et pour la gloire véritable du poète , qu*il soit de son époque (1).

Voltaire, et en faisant intervenir ce nom célèbre pour continuer ma démonstration, je n'entends pas le placer au niveau du nom de Stace, le poète français étant prodigieusement supérieur au poète latin ; Voltaire en publiant des poèmes impies et obscènes, en saupoudrant du sel acre de rincrédulilé moderne jusqu'à des tragédies imitées de Tancien théâtre d'Athènes, était certes de son temps. Qu'arrive-t-il t^epèndant à la distance de moins d'un siècle ? la réputation de Voltaire qui était l'homme de son temps a beaucoup baissé comme poète, et celle de Racine qui n'était pas à beaucoup près autant celui du sien, est toujours la même. Les

(1) J*ai souvent pensé que si un littérateur également versé dans la connaissance de la langue latine et de la langue française, après avoir relevé avec un soin minutieux les expressions nouvelles, les épithètes surtout, que Stace a introduites le premier dans la poésie latine, faisait ensuite le même travail sur les œuvres de beaucoup d'écrivains de Tépoque actuelle, il en résulterait cette démonstration que ce qui est admiré de nos jours est cela môme qu'on admirait du temps de Stace, et que la postérité a rejeté. Les épilhétes sont la cheville ouvrière de la corruption du style. Plus elles sont nombreuses, et inaccoulumros, dans un ouvrage, plus elles prouvent que l'auteur, manquant de pensées, cherche à faire illusion avec des mots. U n'y réussit que trop souvent.

Xiv PRÉFACE

grands et vrais poètes ne le sont pas seulement à une époque et dans un seul pays ; ils le sont dans tous les temps et dans tous les lieux.

La traduction de TEnfer du Dante qui ouvre ce second volume, celles qui suivent de divers passages des poèmes d'Homère, Camoens, Tasse, Tirso de Molina, saint Grégoire de Naziance, ont toutes été entreprises, ainsi que je Tai dit dans ma préface de la traduction de TÉnéide, pour servir d'études préparatoires à ce dernier travail. Plusieurs de ées études ont déjà été imprimées soit en volumes, soit dans le^ journaux; et quoique je les ai revues et corrigées avec soin, elles laissent beaucoup à désirer ; ce ne sont toujours que des études plus ou moins exactes, des essais pour atteindre un but encore lointain et plus élevé. Mais dans ces traductions, comme dans les pièces qui m'appartiennent en propre, dans les obser* vations que j'écris ici,comme dans celles qui ouvrent le premier volume, le lecteur me rendra cette justice que j'ai fait passer les questions d'art avant leiS questions de succès actuel, que je n'ai rieii sacrifié^ ni à moi j ni aux autres^ de ce que je crois être le bon, le vrai et le beau; Je puis me tromper sans doute, mais si je me trompe, c'est du moins après des éludes consciencieuses, im long examen des questions qui divisent la littérature actuelle, et une entière bonne foi.

Page 1