‹ Œuvres poétiquesChapitre 12 sur 96 · DANTE ALIGHIERI · texte numérisé non relu

DANTE ALIGHIERI

A mi-chemin de cette humaine vie Je me trouvais perdu dana l'épaisseur D'une forêt pleine d'ombre et de peur,

Noire, déserte, et sans route suivie ; Telle, en un mot, que son souvenir seul Me fait blanchir comme sous mon linceul.

Je t&cherai vainement de décrire De quel chemin l'inextricable erreur M'avait conduit dans ce lieu de terreur,

Tant sur mes sens pesait un ^oir délire!

Mais je dirai ce que j'y vis d'abord, Et quelle main me sauva de la mort.

Au pied d'un mont qui ferme cet abîme, Glacé d'effroi, je m'étais arrêté; Qiiand tout à coup une blanche clarté,

Fille du ciel, en éclaira la cime :

Je respirai, ma craii\^ s'amoindrit, Le doux espoir dans mon cœur refleurit ;

Et toutefois, comme on yoitsur la plage De rOcéan par les vents soulevé Un malheureux de sa fureur sauvé

Se retourner la mort sur le visage, Et regarder le flot qui le poursuit ; Ainsi tourné vers cette obscure nuit,

Pâle, debout, tremblant, l'àme saisie.

Je regardai longtemps avec effroi L'abîme affreux où personne avant moi

N'était entré sans y perdre la vie.

Mais il fallait en sortir à tout prix.

Sur ee sol donc froid et nu, je repris

Ma route longue, obscure et solitaire.

Me dirigeant d'un pas vif et hâté Vers le penchant de ce mont souhaité

D'où jaillissait la céleste lumière. *

Prés de gravir ce penchant glorieux.

Une panthère apparaît à mes^eux;

PoU moucheté, taille svelte et légère ; Elle bondit entre le mont et moi :

Je la regarde, et suis saisi d'effroi.

Le jour naissait, le ciel était sans voiles, Et le soleil gravissait l'horizon Dans tout l'éclat de la jeune saison ;

Autour de lui scintillaient ces étoiles Que l'étemel et tout puissant Amour Gréa d'abord pour embellir le jour.

Cet air serein, cette saison naissante, Ce magnifique et bril^nt animal Qui devant moi, sans me faire de mal,

Presse ou retient sa course bondissante, Tout me ranime, et je vais avancer; Mais un lion m'empêche de passer.

Je le voyais venir à ma rencontre, La tête haute et les regards brûlants, Et de sa queue il se battait les flancs

 ses côtés une louve se montre, Béte effroyable, horreur du genre humain, Que brûle et sèche une étemelle faim;

De son œil fauve en éclairs homicides La peur jaillit; je la vois, et soudain Toutç espérance est morte dans mon sein.

Tel qu'un avare aux appétits sordides Affamé d'or, s'il le perd, effaré Se tord d'angoisse, et .meurt désespéré;

Tel, repoussé par ce monst^ terrible Du mont divin où j'ai soif de courir.

Mon cœur se trouble et je me sens mourir.

Déjà je meurs, et dans ce gouffre horrible.

Où du soleil la lumière se tait, Mon corps glacé s'enfonce et disparaît ;

Lorsque je vois une figure pâle • Se détacher des ombres de la nuit.

Et s'avancer, et me parler sans bruit.

Sa voix est lente et sourde comme un râle.

Qui que tu sois, dis-je en l'apercevant.

Sauve mes jours, ombre froide ou vivant !

Tu vois en moi ce qui reste d'un homme Quand il n'est plus, répond-il; mes parents Furent tous deux Lombards et Mantouans.

M sous César, moi je vécus dans Rome Au temps d'Auguste et de ces dieux menteurs En qui vivaient des démons corrupteurs.

Et je chantai la fortune guerrière De ce héros qui des Troyens proscrits Au Lathim transplanta les débris.

Mais toi, pourquoi retourner en arrière, Quand toute joie habite sur ce mont?

Je lui réponds la rougeur sur le front :

Es-tu Virgile ? es-tu ce fleuve immense De poésie et de gloire et d'amours.

Toujours égal et limpide en son cours ? .

Oh ! puisse alors servir à ma défense L'amour ardent que j'ai pour tes écrits Dont mon esprit et mon cœur sont nourris?

Combien de fois j'ai relu ton ouvrage, Divin génie, inimitable auteur!

Ce style pur dont on me fait honneur,

Je te le dois et je t'en fais hommage ; Hais prends pitié de l'horreur de mon sort, Et sauve-moi des serres de la mort.

Vois devant nous cette béte sauvage Dont l'aspect seul enchaîne ici mes pas.

Je suis perdu si tu ne m'aides pas.

Ému des pleurs qui baignent mon visage, U me répond du ton le plus humain t Pour échapper à cet affreux destin,

li faut ailleurs te frayer un passage ;

Car au chemin que ce monstre défend

Nul n'a passé sans périr sous sa dent.

Du sang de l'homme il est insatiable ;

Plus il en boit, plus ses flancs amaigris

Demeurent creux, vides, inassouvis.

De boucs impurs une troupe effroyable

S'accouple à lui dans le dessein pervers

Qu'aucun vivant ne reste en l'univers.

Et leur dessein s'accomplirait peut-être,

Si pour les vaincre et pour les châtier

Dieu ne gardait le puissant lévrier.

C'est entre Feltre et Feltre qu'il doit naître.

La terre et l'or chers aux ambitieux

N'armeront point son bras victorieux ; Hais la vertu, l'amour et la justice.

Ces beaux pays pour qui sont morts Lausus,

Tumus, Camille, Buryale et Nisiis, Sauvés par lui du dernier précipice,

Verront enfin ce monstre s'enfùyant.

De ville en ville il ira le chassant ; Et dans l'enfer, d'où l'homicide envie

Le fit sortir lorsqu'Abel expira,

D'un bras vengeur il le replongera.

Et maintenant pour fuir ce monstre impie

Et pour tromper sa détestable faim.

Je viens exprés te montrer un chemin.

Nous passerons à travers ces lieux sombres

Où les esprits des anciens criminels

Vivent plongés dans des feux étemels.

Tu les verras ces douloureuses ombres .

Rugir d'angoisse en appelant la mort, Et blasphémer dans le feu qui les mord.

Puis avançant vers les régions saintes, Tu trouveras d'autres esprits souffrant Des maux cruels dans un feu dévorant ;

Mais les souffrant sans blasphèmes ni plaintes, Certains qu'ils sont de devenir un jour.

Cohabitants du céleste séjour.

Là, dans le ciel si tu veux t'introduire, Il te faudra pour marcher devant toi Un autre guide et plus digne que moi.

Car dans le ciel, siégQ de son empire, Le Dieu puissant que je ne connus pas M'interdirait de conduire tes pas.

Maître absolu de la nature entière, Il tient au ciel sa glorieuse cour.

Heureux celui qu'y reçoit son amour !

Oh ! dis-je alors, redoublant ma prière.

Par ce vrai Dieu que tu ne connus pas.

Noble poète, accompagne mes pas.

Montre à mes yeux la porte de saint Pierre, Même à travers ces abîmes maudits Où sont brûlés les coupables esprits.

Sans me répondre, il marche et je le suis.

Le jour tombait, et déjà la nuit sombre Enveloppait l'homme et les animaux Dans le silence et l'oubli de leurs maux.

Et moi, j'allais, j'allais triste dans l'ombre, Luttant au fond de mon cœur effrayé Contre la peur et contre la pitié.

Muses, génie, aidez ma voix débile ; De mon esprit soutenez les efforts.

Et de vos dons versez-moi les trésors !

En ce moment je disais à Virgile :

mon sauveur, convient-il en effet Que j'accomplisse un si hardi projet?

Âi-je du ciel mérité cette grâce ?

Je sais qu'ânée, Ulustré par tes vers, Est descendu vivant dans les enfers ;

Hais le Très-Haut prévoyait que sa race Elèverait un édifice altier D'où régnerait sur l'univers entier

Rome la grande et la victorieuse.

Et qu'en ses murs^ les temps étant venus, Le successeur du prince des élus

Établirait sa puissance pieuse.

Pour assurer l'empire de la foi Saint Paul aussi vit les enfers ; mais moi,

Suis-je saint Paul ou l'héroïque Énée Pour obtenir du ciel cette faveur ?

J'éprouve donc une juste frayeur

En comparant dans mon kme étonnée

Ce grand dessein et le peu que je suis.

> J'ai mal parlé ; mais tu m'auras compris.

Ainsi semblable à ces esprits sans suite Qui n'ont jamais de ferme volonté, J'abandonnais un projet arrêté.

Hais le poète indigné que j'hésite :' Je vois, dit-il, qu'une lâche terreur Trouble tes sens et domine en ton cœur.

Te Yoilà £ait comme un de ces timides Qui vont formant d'honorables projets ; Mais sans oser les accomplir jamais.

Tout est péril pour ces cœurs intrépides :

Gomme un cheval retenu par le mords Qui s'épouyante à l'ombre de son corps.

Pour étouffer en ton cœur cette crainte, Je te dirai par quel ordre et pourquoi Je viens t'aider et marcher devant toi.

J'étais, mon fils, dans la première enceinte, Lorsque parut une dame des cieux, D'un œil si pur, d'un front si gracieux, • Que plein d'amour je m'inclinai vers elle.

Et la priai sans nuls retardements De m'honorer de ses commandements.

Ses yeux brillaient comme un astre étincelle ; Et dans mon cœur sa bouche par ces mots Du paradis éveilla les échos :

Fils de Mantoue, &me chaste et modeste, De qui le nom illustré par tes vers Vit et doit vivre autant que l'univers;

Mon doux ami que ftappe un sort fimeste S'est égaré dans les sombres forêts Qui de l'enfer avoisinent l'accès.

Je crains, d'après ce qu'en la cour céleste J^ai sur sa perte entendu de discours.

D'être trop tard venue à son secours.

Va rappeler de ta voix protectrice, Et lui prêtant un généreux appui, Éteins la peur que je ressens pour lui.

Je viens du ciel ; mon nom est Béatrice.

Au paradis j'ai soif de reVoler. L'amour m-amène et me fût te parler.

Elle ajQiita : Pour cet heureux service, Rentrée au ciel et devant mon Seigneur, Je me louerai de toi dans mon bonheur.

de vertu toute-puissante dame, Qui par-dessus tous les êtres divers Élèves l'homme en roi de l'univers,

Ce que de moi ta parole réclame, L'eussé-je fait à l'instant, je croirais Avoir trop tard accompli tes souhaits,

Et tu n'as pas besoin d'autre prière.

Mais instruis-moi : Gomment dans ces bas lieux N'as-tu pas craint de descendre des cieux ?

Puisque tu veux pénétrer ce mystère.

Je te dirai brièvement pourquoi J'entre sans peur dans l'étemel effroi :

L'objet nuisible est le seul qu'on doit craindre, Et, grâce au Dieu dont j'ai suivi la loi.

Aucun objet n'est nuisible pour moi.

De^vos douleurs le mal ne peut m'atteindre ; Je puis descendre et marcher dans ces feux Sans ressentir leur contact douloureux.

U est aii ciel une femme accomplie Qui s'intéresse au sort de mon ami, Et ne sait pas secourir à demi.

pUe a d'abord fait appeler Lucie :

Ne vois-tu pas,. Lucie, a-t-elle dit, Que ton fidèle est dans un lieu maudit?

Va le sauver, il est digne qu'on l'aime.

Lucie alors dans cette part du ciel, Où je suis près de l'antique Rachel,

yient et me dit : Louange de Dieu même, • Laisseras-tu succomber sans secours L'infortuné qui t'a voué ses jours ;

N'entends-tu pas les soupirs qu'il t'adresse ; Ne vois-tu pas quel terrible combat La mort lui livre, et comme il se débat

Sur l'onde noire où l'homme est en détresse Plus que sur mer les pâles matelots.

Lorsque les vents amoncellent les flots ?

A ce discours de l'aimable Lucie, Gomme à l'aspect d'un péril imminent Fuit un mortel, je pars incontinent.

Et viens vers toi du ciel, et me confie En ce parler aux pieuses douceurs Qui fait ta gloire et ravit tous les cœurs.

En achevant ces mots elle me quitte, Mais ses beaux yeux par pn dernier regard Pleurent ta perte et hâtent mon départ.

Alors vers toi que la peur sollicite, Je suis venu ; je t'ai pris par la main.

Et *du salut je t'ouvre le chemin. •

Que crains- tu donc? quelle frayeur t'agite?

Oses-tu bien reculer lâchement, Lorsque du ciel dont je suis l'instrument

Trois esprits purs et d'un si grand mérite

Montrent ensemble avec un tel-accord

Un intérêt si tendre pour ton sort ?

Gomme une fleur de nature fragile

Qu'un froid trop vif blesse durant la nuit,

Penche la tête, et se ferme, et languit ; Kais aussitôt que la lumière agile

Pénètre l'air de sa douce chaleur,

Elle reprend la vie et la couleur ; Tel je sentis au discours de Virgile

Se rallumer mon génie obscurci,

Et, plein d'ardeur, je répondis ainsi :

Bénis soient-ils ces esprits de lumière

Qui de mon sort prennent de tels soucis!

Bénis sois- tu, toi qui leur obéis!

Tu m'as fendu ma force tout entière ;

Ce vil effroi de mon cœur est sorti ,

Et je voudrais être déjà parti.

Sois donc mon guide et mon seigneur et maître ;

Je te suivrai partout où tu voudras.

Sans me réiK)ndre, il marche; et sur ses pas, Impatient de voir et de connaître .

Ce que me garde un douloureux destin,

Je m'enfonçai dans cet âpre chemin.

Par moi Ton va dans l'étemelle haine.

Par moi l'on va dans l'étemelle peur. Par moi Ton va dans l'éternel malheur.

Justice, amour, sagesse souveraine, « Triple pouvoir, d'un seul et même accord, Du vieux chaos me tirèrent d'abord,

Et comme eux-méme ils m'ont faite étemelle.

Toi qui franchis mon seuil, perds tout espoir. Ces mots écrits d'un caractère noir

Sur cette porte où Virgile m'appelle Me font frémir, et d'un ton douloureux Je m'écriai r Maître, quel sens a£hreux!

Mais eu ces mots lui-même il m'interpelle :

Marche en avant; c'est ici que ton cœur Doit s'affermir contre toute terreur.

Je t'ai parlé de la noire Géhenne Où sont punis les contempteurs des cieux ; Nous y voici : sois ferme et courageux.

Prenant alors ma main droite en la sienne,^ D'un front plus doux qui me rassure un peu, n m'introduit dans cet horrible lieu.

Là, des soupirs, des pleurs, des cris funèbres Retentissant dans un air orageux Tirent d'abord des larmes de mes yeux.

Des cris perçants siflQent dans ces ténèbres ; Le désespoir, la rage, la terreur,

* Entrechoquant leur confuse clameur,

Y font un bruit tel que sur le rivage Des vastes mers les fougueux aquilons Amoncelant le sable en tourbillons :

Bruit étemel, bruit rauque, bmit sauvage.

Où l'on entend se heurter dans les airs Du monde entier les langages divers.

Saisi d'horreur, je tremble et dis au Sage :

Ces malheureux, qui sont-ils? quels tourmétits

Leur font pousser ces tristes hurlements?

Il me répond : Tu vois les misérables

Qui, s'arrétant en un milieu fatal,

N'ont jamais fait ni le bien ni le mal.

Là sont aussi les ^pges méprisables

Dont le cœur vil, égoïste, poltron.

N'osa servir ni Dieu ni le démon.

Le ciel qui veut une gloire sans taches

Les rejeta de peur d'être moins pur ;

Et les enfers dans leur abîme obscur Ont refusé de recevoir ces lâches,

Soit^Nur mépris, soit par haine, ou de peur

Que les damnés n'en tirent quelque honneur.

Mais en ce cas, dis^je alors, 6 mon maître !

Quelle est leur peine, et quel supplice affreux

Leur fait pousser des cris si douloureux?

En peu de mots je te le fais connaître, * Répondit-il : ils ne peuvent mourir.

Et pour un lâche, exister c'est souflhr.

Rebut du ciel, de l'enfer et du monde.

D'un tel dégoût pour leur honte ils sont pris

Que contre eux-méme ils poussent tous ces cris. Hais sans pitié pour la bassesse immonde

Qui les perdit, ne jette qu'un regard

Sur leur opprobre et sans plus de retard Marche en avant. J'obéis en silence,

Et tout à coup je vois un étendard

Environné, suivi de toute part

D'ombres roulant comme une mer immense.

Je m'arrêtai, surpris que de ses mains La mort eût pu défaire tant d'humains,

Et les plonger dans les royaumes sombres; Puis regardant ces objets de dégoût, J'en reconnus plusieurs : celui surtout

Qui, remarquable entre toutes ce^ ombres, Au premier rang digne d'être porté.

Le refusa par pure lâcheté;

Et je compris pourquoi ces misérables Sont abattus sous l'étemel mépris Du Dieu de gloire et de ses ennemis.

Nus et suivis de guêpes innombi3d)les, Ces malheureux qui ne vécurent pas (Vit-on avec des sentiments si bas I)

Sentent leurs chairs incessamment percées D'un dard aigu dont les vives douleurs Font ruisseler leur sang avec leurs pleurs ;

Et sur leurs pieds ces larmes sont sucées Par de longs vers qui traînent autour d'eux:

D'un corps gluant les mouvements hideux.

Je détournai les yeux de ce spectacle, Et j'aperçus un fleuve dont les bords Sont assiégés par des milliers de morts.

Quels sont ces morts, dis-je, et par quel miracle Témoignent-ils un si pressant désir D'aller au fleuve afin de le franchir ?

Tu le sauras, me répondit le Sage, Quand nous serons arrivés tous les deux Sur le bord même où sont ces malheureux ;

Et la rougeur me couvrit le visage,

Car je craignis d'avoir mécontenté

Mon protecteur par ma témérité.

Je me tus donc; mais ]^us près du rivage

Je vis venir à nous sur un esquif

Un vieux nocher au front rébarbatif.

Il s'écriait d'un ton dur et sauvage :

Malheur à vous, malheur, esprits pervers

Qui, sous le ciel, viviez pour les enfers. N'espérez plus de revoir la lumière.

Je viens vous prendre et mener pour jamais

Dans la demeure acquise à vos forfaits.

Puis, m'adressant un regard de colère :

Et toi, vivant, descendu sur ces bords,

Éloigne-toi de ce peuple de morts.

Hais comme il voit que je reste immobile :

Va-t-en, dit-il; tu trouveras ailleurs

Une autre nef et d'autres conducteurs.

Gesse tes cris, lui répondit Virgile ;

il faut qu'il passe ici, le ciel le veut.

Et, tu le sais, ce qu'il veut, il le peut.

L'affreux nocher des infernales ondes

Se tut soudain, et détourna de moi

Ses yeux ardents qui me glaçaient d'effroi ; Je vis alors dans des transes profondes

Tous ces* maudits : ceux-ci grinçaient des dents,

Ceux là poussaient de longs rugissements ; Et j'entendais comme im bruit d'incendie

Toutes ces voix d'hommes maudissant Dieu,

La race humaine, et le jour et le lieu

De leur naissance, et le temps et la vie. Puis tous ensemble, avec de longs sanglots, De plus en plus se rapprochant des flots,

Ils se rendaient où se rend ^out impie.

Âb! malheureux! le farouche Charon Tantôt de ToBil, tantôt de Taviron,

Les pousse tous dans la barque qui plie.

Ck)mme en automne on voit de tout rameau Tomber à terre et jaimir en monceau

Des arbres nus la couronne flétrie.

Ainsi tombé dans la fatale nef Ce mauvais sang d'Adam, en un temps bref.

S'en va nourrir l'étemel incendie Qui s'alluma de l'orgueil du démon.

Ils vont ainsi voguant sur l'Achéron ;

Et bien avant qu'ils touchent l'autre plage.

De nouveaux morts un peuple épouvanté A pris leur place au bord qu'ils ont quitté.

Hélas! mon fils, me dit alors le Sage, De tous les points de la terre en ce lieu.

Quiconque est mort sous le courroux de Dieu

Tombe, et saisi d'une indicible crainte.

Pour échapper au bras qui le poursuit.

Court se plonger dans l'éternelle nuit. •

Jamais ici ne passe une âme sainte.

Un noble cœur ; jamais, et c'est pourquoi Ce noir démon s'indignait contre toi.

Conune il parlait, de ces plaines funèbres, Le sol s'ébranle : un coup de vent soudain Le fait trembler sous mon pas incertain ;

CHANT ly 17

Un éclair vif sillonne ces tâoièbres ; Mon saogglacé s'arrête^ et sans effort, Je tombe là comme un homme qui dort.

De ce sommeil un grand coup de tonnerre Vint m'arracher. Je me relève, et puis Tout frissonnant j'examine où je suis.

J'étais au bord du gouffre circulaire Qui se déroule en immenses anneaux, Pleins de damnés, de soufre.et de bourreaux.

11 en sortait un seul cri, mats terrible, Cri composé de mille cris divers, .

Tels que la rage en arrache aux eiifers.

Je me penchai sur cet abîme horrible; Mais dans cet air épais, profond et noir , Quel œil mortel peut pénétrer et voir ?

Viens, descendons dans cet aveugle monde, Dit le Romain, la p&leur sur le front ; J'irai devant, tu viendras le second.

Et moi qui crus qu'une terreur profonde L'avait saisi, je lui tendis les mains En m'écriant : Moi venir quand tu crains,

Toi sur qui seul mou courage se fonde !

Je ne crains point, me dit-il, mais je plains Le triste sort des coupables humains.

Viens, car la rt)ute est longue autant que rude, . Viens, hàtons^nous. Il dit, et nous entrons Dans le premier de ces funèbres ronds.

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