II
Je n'avaDçaiB qu'atec inquiétude, Et dans Taif vague il me semblait o«Ir.
Ck>mme le bruit d'un éternel soupir.
Mes yeux surpris ne voyaient point de flanmies. Point de pécheurs au supplice traînés, Point de démons sur leur proie acharnés ;
Hais des enfants, des hommes et des femmes, Nombre infini, dont j'entendais les pleurs Sans voir le mal qui causait leurs douleurs.
N'es-tu donc pas curieux de connaître, Me dit Virgile en élevant la vçix, Quels ont été cee esprits que tu vois ?
D n'est pas bon que ton regard pénétre Dans ce lieu-ci plus loin sans le savoir, Et t'en instruire est mon premier devoir.
Ils ont vécu sans péché sur la terre ; Hais ignorants de la foi que tu crois.
Du saint baptême ils n'ont pas eu les droits.
Ou bien, venus avant l'eau salutaire, Selon la loi n'ont pas adoré Dieu.
Ce seul défaut les retient en ce lieu.
Je suis moi-même un des leurs. La misère .
Qui nous y frappe est l'immortel désir D'un bien suprême impossible'à saisir.
Je ressentis une douleur amére En l'i^icoutaat, car soudain je compris Quels nobles cœurs, quels généreux esprits
Ce premier Limbe à jamais emprisonne.
Hais désirant m'assurer le bonheur D'une foi ferme et sans tache d'erreur,
CHANT lY }9
J^ m'écriai : ÎTon çhçr ÏP4HrÇ, PW^QTO^Î
Quelqu'un d'ici jamais a-t-»il joui,
Par son mérite ou par ççlui 4'9^tr^i, De ce désir de vQir Dieu daiM» sa gtoirç?
Je m'exprimais ^vec obscyri^,
D répondit $iYec pleine clarté :
J'aurai toujours présent à }% inémgife
Qu'étant encor to\it nouveau dans ces V^Hi
Un roi puissant parut deva^Qt nos ye\i|:.
Son front brillait du feu de 1^ vic^oii^.
D conduisit avec lui daqs le c|e}
Le premier bomme et rinnocei)t AbQl/ Noé, David, Isaac et Moïse,
Le patriarcbe Abraham, Israël,
Ses douze fils et sa chère Kaclrel ; D'autres encor; mais il fsiut que jç dis9,
Pour que du vrai tu sois bien infprm^,
Qu'avant ce jour le ciel était fermé.
Tandis qu'il parle et lève ainsi mon dgute,
Entr^ de9 rangs d'esprits non mpin^ ép^iç
Que sous le ciçl les arbres des forets, Nous poursuivons lentement potre ropte;
Et nous étions encor bien prèç dv souil
Par où l'on entre en ce séjçur de ieyl], Lorsqu'un grand feu que j'apprççiç en face,
Dans cet air triste épandant s^ clarté,
En adoucit si bien l'obscurité Que, quoiqu'il reste un ^ssez grand le^paç^
A parcourir juçqu'^u ppiut radieux
D'où la lumière est portée h nos yeux,
Je puis déjà distinguer qu'une race D'un ordre illustre et d'un rang élev^ Habite là dans un lieu réservé.
De tout savoir, ô source intarissable!
Quels sont ceux-ci, dis-je, placés à part, Et que le ciel traite avec tant d'égard ?
Il me répond : La mémoire honorable Qu'ils ont laissée et qui vit après eux Leur vaut ici cette faveur des cieux.
A l'instant môme* une voix satisfaite, M'initîant à ces hautes leçons, Dans l'air ému fit retentir ces sons :
Rendez hommage à l'éminent poète, Dont l'ombre ici reparait parmi nous.
En l'hongrant, voUs-môme honorez-vous!
D'étonnement mon àme était muette ; Et pour doubler ma surprisie, je vis Venir vers nous quatre nobles esprits.
Nous avancions nous-méme à leur rencontre, Et leur maintien, leur démarche, leurs yeux Ne paraissaient ni tristes ni joyeux.
Mon protecteur cependant me les montre :
Vois celui-ci, dit-il, un glaive en main, Marchant en tète et d'un pas souverain.
Poète-roi, c'est Homère ; à sa suite Viennent Horace, Ovide et puis Lucain, Dernier honneur du langage romain.
Tous quatre ayant par un divers mérite Droit au beau nom que m'a donné la voix, .
En m'honorant s'honorent à la fois.
CHANT lY 21
Je vis ainsi cette brillante élite D'esprits puissants près du maître fameux Qui les élève et reste au-dessus d'eux.
Quelques moments ensemble ils s'entretiennent, ' Et puis me /ont un salut gracieux.
Le bon Virgile en parait tout joyeux.
Ils font bien plus : près d'eux ils me retiennent; Et, par l'honneur de cet accueil si franc, Parmi ces rois j'eus le sixième rang.
Vers le foyer de ces vives lumières Dont j'admirais l'éclat étincelant, \
Nous avancions d'un pas paisible et lent.
Notre entretien roulait sur des matières Qui convenaient à ces heureux instants, Hais point ici ; chaque chose a son temps ;.
Il faut savoir et parler et se taire.
J'arrive enfin près d'un noble château, Geint de sept murs qu'entoure un frais ruisseau.
Je passe l'eau comme on passe la terre ; Et des sept murs les sept portes s'ouvrant, Nous entrons tous, chacun à notre rang.
Là dans un pré, le regard calme et grave, Le front paisible, une foule d'esprits Sont assemblés sur des gazons fleuris.
Ils parlaient peu, leur voix était suave.
Sur l'un des bords de cet, asile vert, Nous gravissons en un lieu découvert,
Où d'un jour pur la lumière ruisselle, Montrant partout des espri td -glorieux Que je suis fier d'avoir vu de mes y^ux. •
J'y vis Electre et d'auttèe M^tèè AWfe, Hectôf , Ébée, iiim de bardanuë, Et LaTinie et le Ybi LâtittU.<( ^
Le gfàiia Gédar brmé de teutë ^èôè, Doi\t l'œil gueitièi* ëttnèelait d'éôlalffcs Gomme celui de TàSglë dianë teB àiii,
Penthêêlteé et Camille et Luci-èce, Et Coraélfe aux suprêmes verhi* Près deMarcie, et ie preïiii^ 6rulu6.
A quelques pas de tisè gloii^ iûdmiM^, Seul à l'écart j'apeirçuft Sàladin ; Et puis mes yèùx Bê relévaàl èK)Uaaiu,
Je vis le chef de^ ëcieuées humaifièè, Euvirouné dèisubliiiîéë espdtâ Qui du satMr llïi déèèftiaiëât ie ptit.
Les deux plus prèë ^nt Platdft let S6èi^lê.
Ànaxagoils, EUrij>ëd0elë, Zénbn, Thàlès, Séàèqttfe, Or|Me et Gîcérôrt,
Et Démocritè, mrtolile, flippoct^Vè, Des qtiâailitèè ntàbi^e observateur Dioscodde ^ te «ommentaletif
Averroès, Ptolomée, Arlcetttie, Le géomètre Eiirclide, GMiiM, Et Diogéne, et LiVè, tiSstoïfett.
D'autres eucoiie occmpaieùt veltè toèM ; Mais je ue puis insctlrè ici leut nbiû, Je ne le p^, leteiips tim disaut udo.
11 faut quitter cette tef rê dei^fte \ Et sur les ^ du pôèfè tbitiafti , Du sombre èùfec i*epreadi« te cheitiift.
Du beau chMeauje suiséabonl peine, . Que je me tiouire m pleine obflcurité.
Et d'un air calme m un air agité»
Le second cercle est de moindre étendue Que le premier, mais les maux étemels S'y font sentir plus Tîfe et plus cruels.
Là des enfers la justice est rendue.
Minos y siège, et se ceignant les reins Dicte aux pécheurs des arrêts souTerains.
Tous à leur mort Tiennoiten sa présence.
Et leus méfadts, même les plus cachés.
Sont à l'instant de leur cœur arradiés.
Cet aTCu fait Minos rend la sentoioe En cette forme : il ceint son corps hideux Avec sa queue aux replis tortueux
D'autant de tours que doivent les coupables P&les d'horreur et d'effroi pénétrés, Du sombre enfer descendre les degrés.
Ainsi chacun de ces morts innombrables Vient à son tour au pied du tribunal SaYoir son lieu dans le monde infernal;
Il parle» «itend, et de lui-même y roule.
A mon aspect, k terrible jugeur« Interroa^paat son office vengeur,
M'apostroj^adaiiscette^ épaisse tsule :
toi, dit-il, qui dans les sombres lieux Portes, fixant, un pied Audacâeux,
2i L'ENFKR
Vois comme on entre et sur cpii tu te fies !
Que de Tenfer ouvert devant tes pas, Le large accès ne te séduise pas.
Quoi! dit Virgile, est-ce ainsi que tu cries? Oserais-tu nous barrer le chemin, Et t'insurger contre un ordre divin?
Minos se tait et nous livre passage.
J'avance alors dans un air sans repos, Retentissant de cris et de sanglots.
Cet air mugit comme la mer sauvage, Lorsque des vents le souffle impétueux, Entrechoquant les flots tumultueux,
Les amoncelé et les brise au rivage ; D'un bout du cercle à l'autre dans ses plis n prend, il Arappe, il roule les maudits.
A leur passage au-dessus de l'abîme, Ils poussaient tous de plus horribles cris, En blasphémant contre Dieu. Je compris
Quels ils étaient, et quel genre de crime Les a perdus et plongés dans l'enfer.
Ce sont, hélas ! les damnés de la chair
Qui du plaisir le plus doux qu'on connaisse Ont abusé jusqu'à la déraison, Et d'un nectar se sont fait un poison.
Sans cesse ils vont et reviennent sans cesse, Gomme en hiver des bandes d'étoumeaux, Sans nul espoir de voir finir leurs maux.
Je regardais, et dans cette ombre iépaisse J'en vis venir un pâle bataillon.
Tel que dans l'air traçant un long sillon
J*ai vu souvent le peuple entier des grues
De sa patrie ayant quitté le sol,
D*un cri plaintif accompagner son vol.
Quels sont les noms de ces âmes perdues
Que cet air noir va sans cesse fouettant?
Dis-je à mon guide; il répond à l'instant : La première est l'impératrice infâme
Qui gouverna les immenses pays
Que du Soudan les armes ont conquis:
Fut de Ninus et la mère et la femme, ' j
Et dans ses lois exhorta ses sujets
A partager ses lubriques forfeits.
Tout ce qui plaît est permis, disait-elle.
L'autre est Didon qui se donna la mort
Dans les accès d'un farouche transport, Et qui mourut à Sichée infidèle. ,
L'autre est du Nil l'opprobre détesté.
Luxurieuse et fatale beauté. • Je vis d'Ârgos la célèbre adultère,
Dont le poète a dit que les appas
Valait le sang de dix ans de combats.
Je vis Achille atroce en sa colère.
Fier comme Mars et beau comme le jour.
Vainqueur des dieux, mais vaincu par l'amour. Je vis Paris, Tristan, et plus de mille
Que de l'amour les transports furieux
Ont avant l'heure envoyés dans ces lieux.
Les distinguer était pour moi facile.
Car au moment où sa voix les nommait
Mon sage ami dû doigt me les montrait.
Tant de beautés rornement de la tem, Tant de héros, la gloire des combats, Précipités dans les tountients li'en-bas,
fin même temps qu'une peur salutaire Firent en moi naître un regret si Trai, Que je baissai la tète ei je pleurai.
Je voudrais bien, dis-je enfin àmonguide.
Parler aux deux qu'un même mouvement Porte vers nous si lég^s sur le voit.
Attends, dit-U, que dans ce vol npide Ils soient venus un peu plus ptés de nous.
Alors au nom de cet amour si doux.
Qui môme ici les brûle de ses flammes.
Appelle-les, ils viendront Les damnés Étant tout près, je m'écriai : Venes!
Venez vers nous, 6 malheureuses èmes !
De vos destins daignez m'entietenir ; Venez tous deux, si vous pouvos^Teoir.
Gomme dans l'air deux colombes aimaates Volent ensemble et regagnent leur nid.
Où leur désir d'avance les unit.
Ainsi du sein de ces foules bruyantes Où Didon pleure, ils vinrent à mes cris Tant mon accent les avait attendris !
doux mortel qui nous donnes des larmes.
Nous dont r^pée a déchiré le flanc.
Et dont la terre, hélas! a bu le sang.
De ta pitié pour nous pleine de charmes, Si du grand rai nous étions les amis, Nous le i^ierions de te payer le prix.
Ce qu'il tous estBgtéabte 4';ippraidt^,
Dite8-le-noità ; parlet, n6ù6 tommes pîéift.
Nos cOdvm pont vous n'kuroût point dé seeteU. J'ai vu le jour «fous la ridie eampagtie,
Où l'ÉridaO) «oivî de tous ses flots,
Descend aux mers pour TroùTer te repos.
Et celui-ci qui pleure et m'accompdgue .
Aima d'amour te corps si plein d'appas
Que m'a ravi le plus afflreui trépas.
Comme à l'amour l'amour vt^i ^us tm^ !
Du même feu je m'embrasai d'abord,
Peu si puissant qu'il survit È la mort.
En nous aimant nous perdîmes la vie.
Mais dans l'enfer te ceitlè de GMn
Pouf nous venger attend notre assassin.
Ces mots ouïs, mon ttùnt pâle %e baisse,
Et je le tiens si longtemps abattu
Que le.RoBiain me dit : Qae pentes-tu ?
Hélas ! hélas I repns-je avec tristesse,
Quels doux pensers, quels désirs si cbarmantt
Ont sous le fer jeté ces deux amants.
Puis je leur parle et leur dis : Ton martyre,
Belle Françoise, est pour moi le Sujet
D'un deuil profond et d'un tendre regret.
Mais parle encore et consens 4 nous dire
Comment au temps de vos premters soupirs
Le ten^^ attiour vous apprit vos désirs.
Des jours heureux ta pensée «st amére
Dans }f «alteur, ton maltte te inât bi^n,
R^po&dit*elte en suivant l'entretien.
Et néanmoins je vous veux satisfaire.
Mais ce récit que mes discours feront,
Par chaque mot mes pleurs le mouilleront.
Ensemble un jour nous lisions Taventure
De Lancelot, pleine d'un doux poison.
Nous étions seuls et sSns aucun soupçon.
Plus d'une fois l'attrayante lecture
Mouilla nos yeux et fit pâlir noa traits.
Un seul moment nous perdit à jamais.
Lorsque pressant la bouche de Ginèvre
Le dievalier cueillit Tacre baiser,
Lui qui de moi ne «e peut diviser, .
Lui tout tremblant attacha sur ma lèvre
Son àme entière, et le livre aussitôt
Laissé par nous, fut pour nous Galéhaut.
Bile parlait et pleurait tout ensemble.
En l'écoutant son amant fond en pleurs.
Et moi saisi d'indicibles douleurs, Tel que frémit le feuillage du tremble
Lorsqu'au printemps rugit le vent du nord,
Tel je frissonne, et tombe comme mort.
En reprenant le souffle de la vie Que ma pitié pour ce couple si beau Avait glacé comme un vent du tombeau.
Je vois partout une foule infinie D'affreux tourments et de pâles maudits^ .
Qu'un nouveau cercle enferme dans ses plis ;
CHANT VJi '49
C'est !e troisième : une éternelle pluie,
Froide, maudite, y verse sans repo^
Un nombre égal de monotones flot^.
Glaçons pesants, neige froide, eau bourbeuse
Dans cet air noir tombent droit et de haut,
Livrant au crime un étemel assaut.
Là dans son antre une béte hideuse,
Cerbère aboie, et sa triple clameur
Sur les damnés jette une triple peur. L'œil plein de sang, le poil gluant et sale,
Le ventre large et les ongles tranchants.
Il mord, déchire, écorche les méchants.
Le lourd fardeau de la pluie infernale
Les courbe à terre, et sur leurs flancs meurtris
Ils se tournaient en poussant de grands cris. Lorsqu'il nous vit venir dans l'ombre épaisse,
Le monstre ouvrit ses gosiers aboyants,
Et nous jeta des regards flamboyants.
Sans dire un mot le poète se baisse.
Prend de la fange en main, et d'assez loin
Dans chaque gueule il en jette un plein poing. La tripl* béte engloutit cette ordure ;
Et comme un dogue à qui l'on jette un os • Cesse à l'instant d'assourdir les échos, Tout occupé qu'il est de sa pâture.
Tel s'apaisa le chien qui tous les jours
Fait aux damnés désirer d'être sourds.
La route ainsi devant nos pas ouverte,
iNous avançons dans les pays perdus, .
Sur les esprits sous la pluie étendus.
De tous côtéa la t«m en est couvorle, Gardant eneor Taspect d'étrey humaina. Mais n'étant .plus que dei butômes vaina.
Tous 80U9 nos pieds demeuraient dans leur fange, Honnis un seul qui se dressant soudain Tendit vers moi la parole et la main.
Toi qui poursuis cette entreprise étrange, Reconnais-moi, me dit^il, si tu peux.
Tu fus avant que je fusse en ces lieux.
Je répondis : L'angoisse que tu souffres Sans doute aura défiguré tes traits.
Je ne crois point de t'avoir vu jamais.
Dis-moi ton nom, et pourquoi dans ces gouffres Tu dois subir des maux si repoussants Que leur laideur les égale aux plus grands.
Soit, reprit-il; j'ai vécu dans ta ville.
Ville où tout mal se dresse insolemment.
Vous m'appeliex Giacco le gourmand.
C'est des péchés l'espèce la plus vile,
' Tu le vois trop, la gueule et ses excès Qui m'ont ouvert ce fétide marais.
Je ne suis pas le seul : les misérables •
Que dans la fbnge ici tu vois partout Ont eu là-haut le même infâme goût.
Giacco, tes destins lamentables Me navrent, dis-je, et font pleurer mes yçui. Mais si tu sais ce qu'ordonnent les deux
Des deux partis qui divisent Florraee, Appren46-le-moi. Quels ont été d'abord Les vrais motifs de leur afl^ux discord.
CHANT VI . 3i
Durant ces jours de haine et de vengeance,
Un juste est il demeuré dans leurs murs ?
Éclairci8*moi sur tous ces points obscurs.
Auquel des deux doit rester la puissance ?
C'est au SauTage, oui c'est à ce parti
Que le succès, dit-il, est départi.
Après un long et douloureux carnage,
U jettera tous les chefs opposés . Hors des remparts de leur sang arrosés.
En trois soleils il perdra l'avantage.
L'autre vaincra, soutenu par celui
Qui vient de loin et louvoie aujourd'hui.
Et celui-ci levant un front superbe ;
D'un joug affreux, contre toutes les lois,
Sur les vaincus fera peser le poids.
Foulés aux pieds comme on foule de l'herbe.
*I1 reste encor deux justes, mais hélas !
Deux seulement que l'on n'écoute pas.
Le dur orgueil, la honteuse avarice,
La noire envie entrés dans tous les coeurs.
Ont allumé ces fatales fureurs.
H finit là cette triste notice.
Mais je lui dis : Gontinoe, et consens
A nous parler encore un peu de temps.
Farinata, Tegghialo, si dignes
D'être estimés de tous tes gens de bien ;
Rusticucci, ce sélé citoyen, Henri, Mosca, tant d'autres tous insignes,
Si tu le .sais, que je le sache aussi,
Sont-*il8 au ciel, ou bien sont-Us ici ?
SI , Lt'EWFER
Ils sont parmi les âmes les plus noires, Tous condamnés pour des péchés divers.
Tu les peux voir plus bas dans les enfers.
MaisJorsqu'en haut tu diras les histoires De ce bas monde, au moins rappelle-toi De me nommer et de parler de moi.
Et maintenant je rentre en ma misère ; C'est trop longtemps prolonger l'entretien .
Je le termine et ne réponds plus rien.
Alors d'un œil il regarde en arrière, Et s'affaissant par un mouvement prompt.
Dans le bourbier il s'étend de son long.
11 sera là jusqu'au jour, dit mon guide, Où la trompette éclatant dans le ciel Annoncera le juge universel.
Tous à ce son dans leur tombe livide Se retrouvant, y reprendront leur corps, Tels qu'ils étaient avant que d'être morts,
Pour écouter l'arrêt que rien ne change.
Terrible arrêt dont la sévérité, Juste pourtant, dure une éternité.
Nous traversons à pas lents ce mélange D'esprit pervers sous la pluie étendus, Et dans la boue ensemble confondus.
Or, les horreurs de ce spectacle étrange .
Nous induisaient à nous entretenir Sur les secrets de la vie à venir.
Je demandais : « Lorsque de l'existence Ces malheureux auront repris l'étui, Soufîriront-ils pliis ou moins qu'aujourd'hui ?
Dans ton esprit rappelle ta science,
Répondit-il; plus un être est parfait,
Et plus sur lui le bonheur a d'effet.
Plus du malheur il ressent la souffrance.
Et quoique Tètre en cette abjection
Ne puisse aller à la perfection, Tu ne saurais douter sans imprudence
Qu'en son entier l'homme recomposé
Ne souffle plus qu'en restant divisé.
Nous ayançqps ainsi dans l'ombre obscure
En échangeant sur le peuple maudit
Plus de propos que ma voix n'en redit.
Enfin au bout de la vallée impure
Dans les enfers pénétrant plus avant,
Nous descendons dans le cercle suivant.
Nous y trouvons Plutus, l'ennemi grand.
Papaleppé ! cria d'une voix rauque
L'affreux démon, holà! ho! qu'est ceci? .
Ta sûreté n'est pas à sa merci, Me dit le Sage ; à son parler baroque,
A sa fureur ne t'épouvante pas.
Et malgré lui nous franchirons ce pas.
Puis se tournant vers ces lèvres gonflées . ^
Tais-toi, dit-il, loup maudit 1 que ton cœur
Ronge en silence une vaine fureur.
Si nous suivons ces routes désolées,
Si tu nous vois, c'est l'ordre exprés du ciel
D'où t'a chassé le glaive de Michel.
Autour des mûts comme la Toile tombe Lorsque les vents ont replié leur vol, Ainsi roula la béte sur le sol.
•Et nous suivons la quatrième tombe
Du grand abîme où tout mal, quel qu'il soit, Vient demander sa peine et Ty reçoit.
Mais quel spectacle, ô justices suprêmes! ^ Que de tourments ! que d'atroces bourreaux!
Que d'industrie en supplices nouveaux!
Est-il possible, 6 Dieu bon ! que nous-jnémes, Nous tes enfants et l'œuvre de tes mains, Nous destinés à devenir des i^ints,
Que ce soit nous dont les vices énormes, Presque infinis en leur diversité, Forcent ainsi ta céleste équité
A revêtir de si terribles formes !
Sur les écueils d'une mer sans repos Tels qu'en hurlant les flots heurtent les flots,
Tels dans ce lieu se heurtent les coupables.
L'enfer encor ne m'avait pas montré De malheureux un peuple aussi serré.
Ge sont, hélas ! des foules innombrables.
L'un contre l'autre en li&te ils accouraient, Et se frappant d'un fardeau qu'ils portaient,
Tous avec rage et des voix lamentables Criaient : Pourquoi garder, pourquoi jeter ?
Ce cri fatal semblait les irriter.
Mais tout à coup fetoumant en arrière, Chaque parti se servant de bourreau Prenait du champ et courait de nouveau
CHANT Vil 35
Recommencer 1» fetale carrière,
Et se jeter dans ce choc éternel
Le désespoir d'un reproche cruel.
Je regardais ces luttes effroyables
Avec horreur, et parlant au Romain,
Je lui disais en étendant la main :
Maître, apprends-moi quels sont ces misérables?
A notre' gauche ils sont tous tonsurés.
Étaient-'ils clercs sous les cieux azurés?
Tous, me dit-il, souffrent dans cet abîme
Pour n'avoir pas usé comme il le faut
Des biens trompeurs si recherchés là-haut.
Ceux dont la tête est sans poil à sa cime
Ont tous été papes ou cardinaux,
Dont Tayarice a causé mille maux.
Et les leurs, dis-je ; et j'ajoutai, cher maître.
J'ai tant .connu sous la voûte des cieux
D'hommes atteints de.cê vice odieux, Qu'assurément je dois en reconnaître.
Non, me dit-il; ces vices sont si laids
Que de leur proie ils déforment les traits.
L'éternité les verra se combattre.
De leur sépulcre ils sortiront tout nus,
Ceux-ci le poing fermé, ceux-là tondus.
L'abus des biens dont l'homme est idolâtre
Leur fait ce sort qui les prive du ciel,
Et tu peux voir si cjb sort est cruel.
De ces faux biens commis à la fortune
Et poursuivis avec tant de chaleur,
Tu peux aussi voir quelle est la valeur.
Tout To'r épars sous te ciel de ]a luue Ne pourrait pas d'un seul de ces pécheurs Un seul momeat suspendre les douleurs.
Cette fortune, ô maître, quelle est-elle, Dont nous parlons et qui tient dans ses mains Les biens du monde et le sort des hiunains?
Aveuglement de la race mortelle !
S'écria-t-il. Je voudrais que ma voix À toute oreille arrivât à la fois!
Lorsque de Dieu la suprême puissance
• Gréa les cieux, les terres et les mers, Et les flambeaux, splendeur de Funivers,
Il les plaça sous une intelligence Qui les domine, et de ces vastes corps Règle, dirige, entretient les ressorts.
Ainsi d'en haut sur les choses humaines, D'ordre de Dieu, plane un esprit sacré Qui meut sans cesse et transporte à son gré
Tous ces faux biens, toutes (^ grandeurs vaines, D'un peuple à l'autre et d'un lieu dans un lieu, Laissant à tous le regret pour adieu.
Ce peuple-ci croit, domine, prospère ; Celui-là tombe, et sur ces changements L'homme s'égare en de vains jugements.
L'esprit divin poursuivant sa carrière Reste invisible à l'humaine raison, '
Comme un serpent sous un ^pais gazon.
La promptitude est sa règle comçiune, Tant sur ses pas accourent chaque jour D'hommes nouveaux qui réclament leur tour.
CHANT Vil 37
Telle est, au vrai, mon fils, cette fortune
Qu'au pilori ne cessent de vouer
Des insensés qui la devraient louer.
Mais que lui fait cette vaine colère,
Bt ces clameurs qui s'élèvent d'en bas?
EUfi est au ciel et ne les entend pas.
De son pouvoir elle tourne la ^ère, .
Calme, paisible et partageant le sort ^
Des esprits purs que Dieu créa d'abord.
Mais avançons dans ces pays funestes ;
De notr^iuips les moments sont bien courts,
Et c'est un tort de les perdre en discours.
Hâtons le pas ; bientôt les feux célestes,
Luisant au ciel quand je t'ai secouru,
L'un après l'autre en auront disparu, n dit, il marche, et sur une fontaine
Dont l'eau bouillonne et tombe en un fossé
Que dans sa course elle-même a creusé.
Nous atteignons l'autre rive inhumaine ;
Et là suivant la pente du ruisseau.
Nous descendons par un chemin nouveau. Ce ruisseau triste, à l'eau noire et livide.
Heurtant bientôt des rochers sourcilleux,
Forme du Styx le marais odieux.
Je regardais partout d'un œil avide,
Et j'aperçus dans cet autre bourbier
D'antres maudits un peuple tout entier.
Des pieds, des mains, du ventre, de la tête,
S'entre-heurtant avec des cris affreux. ^
Ils se mordaient à Selles dents entre eux.
38 L'EiNFER
Ceux qui, vivants, me disait le poète, Livrent leur âme à Taveugle courroux, L'éprouvent, morts : tu ne les vois pas tous.
D*autres sont là sous Tonde vengeresse.
Et ieurè soupirs, leurs cris y font lever Ces bulles d*eau qu'on voit poindre et crevef .
Dans le^ triste il^émissent sans cesse ; Mais cÊis leur gorge arrêté par les flots Leur cri s'étrangle et s'achève en sanglots :
Quand nous vivions, disent-ils, la tristesse Assombrissait nos esprits et nos coqg^, El nous jetait en d'horribles fureurs. ^
Du beau soleil la riante allégresse Sur la nature épanchant ses trésors, Ne calmait point nos furieux transports.
Le même feu nous brûle en ces ténèbres, Maisjplus cuisant cent fois qu'il ne l'était. Ainsi Virgile en marchant m'instruisait.
Entre la roche et les ondes funèbres, .
Nous éloignant de plus en plus du jour, Et d'un grand arc décrivant le contour,
Nous arrivons sous les murs d'une tour.
Je dois d'a])ord dire en suivant mon théfaie Que bien avant d'être au pied dô ce mur Nous avions vu soudain dans l'air obscur
Deux feux jaillir sur la tour elle-même.
Et bien plus loin dans l'abîme' du mal Un autre feu répondre à ce signal.
CHANT VIll m
Ces trois fia Aeaux dont la clarté s'appelle,
Que disent-ils, cher maître, et quelle main
Les a dressés sur le sombre chemin ?
Sans les vapeurs que le lac amoncelé,
Répondit-il, tu verrais sur les eaux
Courir Tobjet qu'appellent ces flambeaux. Jjamais d'un arc ne partit aussi vite
Et vers le but si roide ne vola
Le trait mortel qu'un Parthe décocha, Comme vers nous sur cette onde maudite
Arrivait droit un misérable esquif
Qu'un nautonnier, à lîair rébarbatif, • Manœuvrait seul et poussait au rivage,
En s'écriant, l'œil louche et de travers :
Te voilà donc enfin, esprit pervers !
Tes cris sont vains, Phlégias, dit le Sage ;
Nous ne serons avec toi que l'instant
Qu'il te faudra pour traverser l'étang.
Tel qu'en perdant une espérance belle
L'homme se trouble et s'afflige en son cœur,
Tel Phlégias fut saisi de douleur.
Virgile entra d'abord dans la nacelle.
Je le suivis, et du poids de mon corps
Je fatiguai la voiture des morts.
Entrés tous* deux dans la nacelle immonde.
Elle partit, creusant les flots plus bas
Que d'ordinaire, et ne s'arrétant pas.
Mais un damné dressa soudain sur l'onde
Ses menU)res nus de fange dégoûtants :
Qui donc es-tu qui viens avant le temps ?
40 ySNFER
S'écria-t-il. Je viens, lui répondis-je^ Nais comme toi je ne demeure point.
Qui t*a fait sale et hideux à ce point, Et cpiel es-tu qu'un tel supplice afflige?
Tu le vois bien, je suis un des perdus Qui péle-méle en ce lac étendus Pleurent leur sort dans cette nuit obscure.
Pleure, gémis, souffre éternellement Honte sur honte et tourment sur tourment, Je reconnais tes traits sous cette oràure.
A ma réponse il devient furieux, Et des deux mains, la rage dans les yeux, Saisit le bord, mais Virgile Ten chasse.
Aîa-t-en, dit-il, infâme, et t'en reviens Hurlâr plus loin avec les autres chiens.
Puis dans ses bras tendrement il m'enlace :
Je t'aime, ô toi qui hais l'iniquité,' Et bénis soient les flancs qui t'ont porté !
Celui-ci fut d'un orgueil exécrable; Point de vertu, pas une seule; aussi Souflfre-t-il plus que pas un autre ici.
Que de grands rois dont le vice est semblable Dans cette boue en recevront le prix.
Laissant un nom couvert d'jifîreux mépris.
J.'aurais plaisir à voir le misérable Se replonger, dis-je, en ce gouffre infect.
Tu jouiras, mon âls, de cet aspeot, Reprit Virgile, avant qu'à l'autre plage Nous ait conduits l'infernal nautonier.
Très peu d'instants après sur le bourbier
Je fus témoin d'un spectacle sauvage, '
Qui réjouit mon esprit et mes ^eux ;
Ce fut vraiment une faveur des cieux.
Tous les bourbeux, effroyable assemblage,
Crièrent sus à Philippe Ârgenti,
Contre lui-même il fut de leur parti, Et se mordit les deux bras avec rage.
Mais c*est assez parler de l'orgueilleux,
Et pour jamais je le laisse en ces lieux.
D'ailleurs un bruit plein de terreurs étranges
Sollicitait mes yeux et mon esprit;
Je fis silence, et le maître reprit :
C'est en Dite, ville des mauvais anges,
Que ce bruit tonne,' effroyable cité,
Reine du deuil et de l'iniquité.
Nous approchons de ses triples murailles.
Je crois déjà, dis-je, les entrevoir
Comme un grand feu dans un nuage noir.
Oui, des brasiers qui rongent ses entrailles,
Répondit-il, l'éternelle chaleur
Imprime aux murs cette ardente couleur.
Enfin la barque entra près du rivage
Dans les fossés du chef-lieu de l'enfer.
Les murs brûlants me parurent de fer.
Un long détour nous porta sur la plage ;
Et le nocher en poussant un holà,
Nous avertit : Sortez, l'entrée est là.
Devant le seuil des portes de la place
Je vis d'esprits précipités du ciel
Plus d'un millier, disant d'un Ion cruel :
' Qu'en penseï-Tous ? a-t-il assez d'audace ? Pour son plaisi» uous vient-il visiter ?
Mon protecteur les voyant s'irriter,
Leur témoigna d'un geste plein de grâce Qu'il désirait s'aboucher i^ec eux.
Soit, dirent-ils, un peu moins furieux ;
Viens, mais viens seul; quant à lui, qu'il repasse Par le chemin que sa témérité Dans notre empire a follement tenté ;
Que de ses pieds il recherche les traces, Qu'il les retrouve, et toi qui le guidas Pour ton guerdon ici tu resteras.
Quel je devins à ces fières menaces, Âmi lecteur, tu peux l'imaginer ; Je crus au jour ne jamais retourner.
Cher maître, dis-je, appui de ma faiblesse^ Non seul espoir, ô toi qui m'as sauvé De tout péril sur la route élevé,
Je t'en supplie, ici ne me délaisse , Et s'il nous faut retourner sur nos pas, Partons ensemble, allons, ne tardons pas.
Nous passerons, me répondit le Sa^, Celui qui veut nous ouvrir les chemins Ne souffre pas d'obstacle à ses desseins.
Attends-moi là : raffermis ton courage, Reprends espoir, et sois bien assuré Que dans ces lieux je ne te laisserai.
Il dit, il part, et seul sur le rivage.
Entre le non et le oui suspendu.
Je le suivais d'un regard éperdu.
Je ne pus point entendre ce qu'ils dirent ; Mais je compris' bien vite à l'entretien Que les démons ne répondaient pas bien.
Tous de Virgile à la fois se retirent, Et lui fermant la porte en insolents Le laissent seul : il revient à pas lents.
Je vois son front dépouillé d'assurance, Et je Tenlends se plaindre et répéter :
Qui donc ici pourrait nous arrêter ?
Cher fils, dit-il, que mon impatience N'augmente pas les troubles de ton cœur.
De ce péril je sortirai vainqueur.
Je connais bien leur race iucorrigilïle ; Us ont ailleurs montré ce vain courroux, A cette porte aujourdliui sans verroux
Dont tu connais l-ÎDScription terrible; Et déjà vient dans le monde inhumain Celui qui doit nous ouvrir le chemin.
Il suffira d'un geste de sa main.
Dès que mon guide à ma pâleur craintive Eût vu combien son retour ^affectait, Il se cabna plutôt qu'il ne l'eût fait,
S'arrêta court, et l'oreille attentive U écouta, d'autant que son regard N'allait pas loin dans cet affreux brouillard.
Il faudra bien passer de force vivef Murmurai t-il... m'aurait-elle apparu?
Mais lui déjà que n'est-il accouru !
Ge8 mots épars, ces phrases commencées
Et dont le sens demeure inachevé
Par le désir et le doute entravé.
m D*an nouveau trouble agitent mes pensées.
Je crois y voir un mortel embarras.
Et les explique en un sens qu'ils n*ont pas.
Un des esprits de la première enceinte, Dont le seul mal est de ne point voir Dieu.
Est-il jamais vnu, dis-je, en ce lieu?
Il répondit sur-le-champ à ma crainte :
Bien rarement Tun de nous a suivi La longue route où je te sers d'appui ;
Mais conjuré par Erichto de Thrace Qui ramenait les âmes dans leur corps, Je fus contraint par ses puissants accords
A traverser le redoutable espace»
Du premier cercle au cercle de Judas, Le plus obscur de tous Bt le plus bas,
Pour évoquer une ombre criminelle.
Tu le vois donc, je connais le chemin.
Calme Veffroi qui s'élève en ton sein.
Ce lac bourbeux ceint la ville cruelle Que désormais la force seulement Peut nous ouvrir. Il se tut un moment,
Puis il repnt ; mais mon âme troublée N'entendit rien de ce qu'il ajouta.
Tant un spectacle affreux m'épouvanta.
Sur le sommet te la tour désolée, Je vis debout trois monstres teints de sang." Des hydres verts ruisselaient sur leur flanc,
Et leur formaient une ceinture errante;
D*autres serpeifts rampaient dans leurs cheveux,
Et retombaient en cercle sur leurs yeux.
Tous trois avaient la forme de la femme
Et le costume ;' il les reconnut bien,
Mon sage guide, et reprit Tentretien :
Des Ërynnis, dit-il, le groupe infâme ;
Les noires sœurs, les vautours du remord.
Filles du Styx, suivantes de la mort.
Regarde-les : à gauche, c'est Mégère ;
Tes yeux à droite ont Alecton pour but,
Entre les deux Tisiphone. Il se tut. Toutes les trois frappaient avec colère
Sur leur poitrine, et poussaient de tels cris
Qu'autour de moi ne voyant pas d'abris Je me serrais contre le bon Virgile.
Toutes les trois redoublant de courroux
Criaient : Médite, accours et venge-nous.
Transforme en pierre au pied de notre ville
Cet insolent. Nous n'avons pas assez
Puni Thésée en nos affronts passés.
Ferme les yeux, ferme-les au plus vite;
Tourne le dos à ces monstres hagards.
Si tu voyais d'un seul de tes regards Cette Gorgone à la face maudite,
C'en serait fait pour toi de tout retour ;
Tes yeux jamais ne reverraient le jour.
Ainsi parla le poète, et lui-môme
Me fit tourner, et sur mes yeux déçus
Plaça mes mains et ses mains par-dessus.
46 L'BNFER.
Vous qui voulez pénétrer cet emblème Et dont Tesprit est vigoureux, fâchez D*en découvrir les mystères cachés.
Déjà dans Tair tout chargé d'épouvante, Roulait un bruit qui du lac ébranlé Sur les deux bords jetait le flot troublé.
Ce bruit sonnait dans sa force croissante Gomme un grand vent dont le soufle irrité, S'envenimant des ardeurs de Tété,
Vole superbe, et des forêts altières Déracinant les arbres les plus beaux.
Fait fuir les loups, le pfttre et les troupeaux.
Le Sage alors délivrant mes paupières Mo dit : Regarde où cet impur marais Vomit dans Tair un brouillard plus épais.
Comme à Taspect de la couleuvre avide On voit s'enfuir les grenouilles par bond, Et de la vase aller toucher le fond;
Ainsi mes yeux sur cette onde Uvide Virent s'enfuir d'innombrables esprits, Cherchant du lac les plus profonds abris.
Ils s'enfuyaient à la terrible approche D'Un qui marchait sur les flots effrayés.
Ferme, à grands pas, sans se mouiller les pies.
Il écartait souvent de la main gauche L'air gras qui sort de l'infernal bourbier, Unique ennui qu'il parut essuyer.
Un fils du ciel !... Allais-je dire au Sage ; Il me répond du geste {«ùlement :
Indine-toi silencieusement.
Dieu ! quel dédain brillait sur le visage
De Tenvo^ céleste! il s'arrêta
Devant la porte infernale, et heurta.
Au premier coup Tépouvantable herse
Tombe en #lats; lui, debout sur le seuil :
D'où prenez-vous cet insolent orgueil, S'écria-l-il, race abjecte et perverse !
Tombés du ciel, osez-vous regimber
Contre le bras qui vous en fit tomber?
De son pouvoir étemel, sans limite,
N'avez-vous pas déjà senti le poids
Sur vos tourments qu'il accrut tant de fois?
Votre Cerbère en sa rage maudite
A la révolfe en ayant appelé,
Qu'y gagna-t-ii, qu'avoir le cou pelé ?
Il part alors revenant sur sa trace
Sans nous rien dire et comme sans nous voir,
Tel que quelqu'un chargé d'un grand devoir.
Tout à l'objet que ce€evoir embrasse;
Tandis que nous en pleine sûreté
Nous avançons vers la noire cité.
Aucun obstacle, aucune résistance.
. Nous frandiissons le seuil, et tout d'abord
Brûlant de voir ce qu'enferme un tel fort, ^
A peine entré, dans mon impatience,
J'envoie en face et de chaque côté
De longs regards remplis d'anxiété.
Nous étions là dans une plaine immense
Industrieuse en supplices nouveaux
Semblable aux champs parsemas de tombeaux,
Qu*en terminant sa fougueuse carrière Le Rhône baigne auprès d'Arles, et ceux Que le Camare à flots impétueux,
Belle Italie, arrose à ta frontière; Mais les tombeaux sont ici plus nombreux, Plus élevés et cent fois plus affreux.
Des feux brûlaient entre chaque intervalle Des monuments, mais si vifs et si forts Qu'ils rougissaient les parois du dehors, '
Plus que le fer, sous la vive rafale De Tair poussé par un soufflet puissant, Ne prend du feu le rouge incandescent.
De ces tombeaux la pierre sépulcrale Était levée, et les longs hurlements* Que dans les airs poussaient les patients
De leurs douleurs donnaient d'horribles marques. Je demandai : Quels sont les malheureux Que frappe ici ce destin rigoureux ?
Ce sont, mon fils, les chefs héiésiarques, Répond Virgile, avec leurs sectateurs, Payant le mal dont ils furent auteurs, •
Et plus nombreux que tu ne le remarques ; Car ces tombeaux sont pleins du haut en bas, Et plus ou moins brûlants suivant le cas.
Nous poursuivons notre route à grands pas.
Entre le mur et les feux%e la plaine Nous avancions par un étroit sentier.
J'allais derrière, il marchait le premier.
Je lui disais : vertu souveraine,
Qui dans Tenfer me conduis où tu veux,
Daigne en parlant satisfaire à mes vœux.
Ceux que la flamme en ces sépulcres cercle,
Peut-on les voir? les dessus sont à jour ;
Nul surveillant ne se montre à Tentour.
Sur eux, dit-il, tombera le couvercle,
Lorsque leur âme ayant son vêtement
Ils reviendront du val du jugement.
Ces tombeaux -ci renferment Ëpicure
Et ses fauteurs, qui vivant en vrais porcs
Disent que l'âme expire avec le corps.
Quant à tes vœux, que ton cœur se rassure ;
Il Y sera satisfait de tout point,
Et même à ceux que tu n'exprimes point.
Ne pense pas, dis-je, ô divin poète !
Que mon esprit veuille te rien celer.
Je me suis tu de peur de trop parler.
loi, toscan; à la parole honnête,
Qui marches libre en la cité du feu,
Viens et consens à t'arrêter uà peu.
Mon pays sonne en ta langue si nette,
Mon cher pays, si noble et si plaisant,
A qui peut-être ai-je été trop pesant.
Ces mots sortaient sur un mode sauvage
D'un des tombeaux les plus proches de moi.
Je tressaillis et reculai d'effroi.
Mais le Romain : Que fais-tu ? prends courage.
C'est ton désir que tu vois exaucé.
Farinata devant nous s'est dressé,
90 L'ENFBR
Montrant son cùt^ jiisques à Itt ceintuf^;
Va ; mate, sois bref ; tios moments sonf fUBèâ.
Déjà nos yeui s'étaient entre^cioîsés, Et j'admirais sa hautaine figure.
n semblait prendre en mépris les enfers,
Et les tourments à souffrir et soufferts, n demeura quelque temps en silence
Les yeui sur moi ; puis d'un ton dédiaignem
Me demanda quels étaient mès ayeiéc.
Moi qui vouliâs fitontrer ma eomplaisancêi
Je lui dis tout, ayeux, parents, amiti;
Q releva lentement les sourcils.
Tous ont été, £t-il, les afdtersaire»
De moi, des miens et de tout mon parti,
Et par deux fois je les ai cbassés. Oïd, Hai^par deux fois relétant leurs bannières.
Ils sont rentrés, fis-je, de toute part.
Tes partisan» È'ont pas coimu cet art.
Là, près de lui, ne montrant que la tôte^
Hors du séputei^ apparat deviBi non»
Un autre esprit plié sitf les gemnix.
n regardait d'une tue inquiète
De tous celés, et semblait dans l'air noir
Chercher quelqu'un qu'il s^attendait avoir.
Me voyant seul et sa recherche vaine :
Si le génie ouvre^ ces lieux d'^roi,
Pourquoi, mon filBy ft'est-il pas avec toi ?
S'écriart-il. Im vortu souveraine
De celui-ci, £fl-je, conduit mes pas;
Guido peut-être en fit trop peu de cas.
Je répondis avec cette aseiirance,
Car sa demaDde et le mal qu'il souffrait
H'ayaient noiomé celui quî me parlait.
Quoi ! reprit-il, pleurant à toute outrance,
Quoi ! de mon fils tu parles au passé !
Est-il donc mort ? a-t-il déjà laissé Du beau soleil la riante lumière ?
A lui répondre ayant un peu tardé,
Au désespoir sa douleur a cédé ; L'infortuné se rejette en arrière
Dans le sépulcre, et ne reparaît plus.
Je restais là triste, muet, confus.
Mais l'antre esprit superbe et magnanime.
Sans témoigner aucune émotion,
Reprend déjà la conversation.
n n'avait pas de sa pose sublime
Changé l'aspect, pas fait un mouvement,
Pas sourcillé dans cet affreux tourment.
Oui, me dit-il, répétant ma parole,
Oui, mon parti n'a pas connu cet art.
J'en souffre ici plus que du feu qui m'ard.
Hais sous le ciel la reine au triple rôle
Cinquante fois n'aura pas repassé,
Que tu sauras si cet art est aisé ; Et puisses-tu vivre une longue vie 1
Sais-tu d'où vient que nos concitoyens
Portent des lois si terribles aux miens ?
Les flots de sang qui rougirent l'Arbie
Semblent à tous de valables raisons
Pour prononcer, dis-je, ces oraisons.
Ah ! reprit-il en secouant la télé Et soupirant, je ne me rendis pas Seul et sans cause àces cruels combats.
Mais j'étais seul quand la foule indiscrète Voulut raser les murs de la cité, Et le front haut seul je lui résistai.
Puisse en tes fils le Seigneur te le rendre ! Mais romps un nœud de doute entrelacé Où mon esprit se heurte embarrassé.
A vos discours il m'a paru comprendre Que vous pouvez lire en un temps futur, Et qu'à vos yeux le présent reste obscur.
Oui, comme ceux dont la vue est mauvaise, Nous distinguons les objets éloignés.
Dans l'avenir nous sommes renseignés ;
Dieu le permet ; nous y lisons k l'aise.
Le même Dieu nous forme le pivsent.
Nous n'en savons que ce qu'où nous apprend.
Tu dois d'ailleurs comprendre que notre ànie De voir au lora perdra la faculté, Quand nous serons en pleine éternité.
Comme quelqu'un que le remords enflanune, Je m'écriai : Dis de ma part, ô dis Au malheureux qui demandait son fils.
Que ce fils vit dans sa forme mortelle ; Et si par moi sa douleur ne l'apprit.
C'est que ce doute obstruait mon esprit.
En ce moment Virgile me rappelle.
Et je demande au damné quels sont ceux .
Que le sépulcre enferme dans ces feux.
CHANT Kl 53
Là, me dit-il, nous sommes plus de mille;
Là brûle avec Frédéric le second,
Le cardinal; je tais tout autre nom.
Il disparaît alors, et vers Virgile
Je m*en reviens triste, et réfléchissant
À ce langage obscur et menaçant.
Virgile marche, et d'abord me demande
Pourquoi je suis si pûle et si défait.
En peu de mots quand je Tai satisfait, Reliens, dit-il, je te le recommande,
Ce dur propos qui te trouble à bon droit ;
Retiens-le bien, et puis levant le doigt :
Quand tu seras devant Tauguste face
De celle à qui jamais rien n*est celé,
Ton avenir te sera dévoilé.
Il prend à gauche, et traversant l'espace
Du mur au centre, il va par un sentier
Qui nous conduit sur un autre bourbier.
D'où nous arrive une odeur de fumier.
A l'un des bouts d'une chaîne noirâtre D'afireux rochers qui surplombent le val, Nous dominons sur le gouffre infernal.
Mais l'air infect qui sort de ce barathre Nous fait chercher au plus vite un abri Sous le dessus d'une tombe où je li :
Dans ce cac^hot glt le pape Anastase
' Qui de la foi quittant le droit chemin S'infatua des erreurs de Photin.
Je lus deux lois cette cruefie phrsse Et je suivis mon sage conducteur Qui me disait : Descendcms \a hauteur,
Descendons-la lentement pour nous foire A cette odeur qu'il n'est pas bdn d'humer, n n'est rien tel que de s'accoutumer.
Je répondis : Tâche au moins, mon cher p^, De compenser le temps que nous perdrons Par tes discours que je trouve si bons. *
Oui, reprit-il, j'y songe : En cet orbite Trois entonnoirs l'un dans l'autre agencés.
Pareils à ceux que nous avons passés,
Sont tous emplis d'une race maudite ; Et pour qu'après te suffise un coup d'œii, Je t'en vais dire et le crime et le deuil.
Toute malice a pour terme l'injure, Et sous le ciel s'en va la consommant À force ouverte ou frauduleusement.
. La fraude étant propre à notre nature, Dieu la hait plus, et jette ses amants Dans le plus bas dès trois compartiments.
Dans le plus haut tout violent blasphème ; Et pour punirtrois espèces d'affronts, Cet entonnoir ^ouie trois girons.
Cïontre son Dieu, son proctiain ou soi-même On peut pécher ; on peut à leur endrèit En offenser la personne ou le droit.
Les coups du proche {rflénsent la personne ; Le vol, ses biens; on les peut envahir A main armée, et détruire ou navir.
A ces méfaits qoiQDiifviç s'a])Jw4pp9Çy Incendiaire, l^opii^ide^ piUa^, Au premier cercle a s^ dememp à j^.
On peut porter ^ne m^in T^olepte Sur sa personne et swf ses propifss Jnei^^, Le second cercle es^pou^ de jtels,T9,\]ur|^ Qui se vautrant en débauche impudei^tiç Par miUe «xcès «e rjuneo^ d'jUxN»! ; Et, ruinés, recourent à ]|i mort.
Enfin à Dieu ^tipoune j^ Tiotonca En le niant, çn )^l93phiémant ses 4omSy En routrageânt 4ans son oauyre et efi^ 4aP8.
Et pour punir cette basse ^lsplencp Le second cercle enfe(nQe (dan^ ao|i .scâ^ Le sodomite ^viec le c^d^fcin.
La fraude, lourde 4 toute fm^effs^^ Peut .4a9s ses lacç surpi^eoilre ^'^fi^., Ou bien oi^ cœur qyui ^e s'esf p^^ 9$.
Cette dernière est uije moindre iQii^;^, Ne détruisant que le no^ud 99tui;e} Qui Fun à raijLtrei^ttacbe tout moM- Et néanmoins c'est w^ lie j^ure ^ Simoniaque, hypocrite, fl^t^te^r^ Faussaire, escuQc^ çQfciBr„€|p»f^5jeB»W; Le second ceiicjie ^^feiT^e cette .Q^di^ie.
Hais l'autre Xra;ade en ses Uicbas .de;ss^QS^ Outre le nœud qui joint tçius }j^ ^^ifpsLfjx^ Détruit Taimable et pure confiance.
Et c'est pourquoi l'étemelle raison* Ayant horreur de toute trahison,
Pour en tirer une pleine vengeance, Jette tout traître au cercle de Judas, Le plus afTreux de tous et le plus bas,
Centre du monde en sa circonférence, Où Dieu posa de son bras irrité Les fondements de la noire Dite.
Par ce discours si clair et si rapide.
Tu m'as montré, lui dis-je, en môme temps Ce vaste gouffre et tous ses habitants.
Hais instruis-moi : Ceux du marais fétide Que bat la pluie et qu'entraîne le vent,
• Ceux que j'ai vus Tun l'autre se bravant,
Pourquoi sont-ils hors de ce feu rigide, Si Dieu les hait; et s'il ne les hait point, Pourquoi sont-ils torturés à ce point?
Est-ce bien toi dont ces doutes frivoles Troublent l'esprit, dit-il; à moins pourtant Qu'il ne voyage ailleurs en cet instant?
Âurais-tu donc oublié les paroles De ton Ethique expliquant en leur lieu Les trois péchés qui sont haïs de Dieu ?
Rappelons-les : d'abord incontineace ; (1) Malice ensuite, et bestialité.
Or le premier est le moins détesté
Du Dieu très-bon que le pécheur offense; Et moins blâmable en ses déportements Appelle aussi de moindres châtiments.
(I) IncoDtinenia, malizia, e la matta BesUalitade....
Gela posé, si ton esprit compare
Cette doctriDe et tous ceux qui dehors
Doivent subir la peine de leurs torts, Tu comprendras pourquoi Dieu les sépare
Du peuple infâme enfermé dans ces murs,
Et les punit de supplices moins durs, vrai soleil dont la flamme m'éclaire.
Tu fais si bien reluire tout point noir
Que j*aime autant douter que de savoir.
Daigne un moment revenir en arrière,
Et m*expliquer un point qui m*est caché : .
Pourquoi Tusure est un si grand péché Si tu lis bien dans la philosophie.
Tu dois y voir et par plus d'un regard
Que la nature est la fille de l'art D'une science étemelle, infinie.
Prends ton Éthique et tourne les feuillets.
Dès les premiers tu liras à grands traits ^ Que l'art humain est fils de la nature;
Qu'iUa consulte et pas à pas la suit,
Comme l'élève un maître qui l'instruit.
Tels sont les faits^et^u.dois en conclure.
Puisque tu vois la nature au milieu,
Que l'art humain est petit-fils de Dieu.
Enfin, cher fils, tu lis dans la Genèse
Que Thotome doit croître par le travail ;
Du livre- saint c'est le premier détail; Sans le labeur la croissance est mauvaise.
Or l'usurier suit un autre chemin.
A l'art de Dieu, non moins qu'à Fart humain,
n Mi la figue et s'^eiu^chU à i'ake.
Hais avaBfons saw dîscouitsfiiipeiftiU)^;
Le chariot ^et déjà sur Corus, Voici la roulB, alious, ue tareras phi^.
Nous déscendious vers la rive foisîm Par des cheoiins teUemeut eaeanMto Que tous mes sens de cramte étaîeot &iw^.
Telle apparaît cette ioimeuse ruiae Âupiès de Treole où d'uu moût ÎQ^oji S'ouvrent les flaues sur TAdige efftoyô.
Le fleuve a M sous Itiorrible meuac»
De ces rocs hub, déchirfe et jmouYaûts , Prêts à crouler au nooiadi» afhtt d^ w^W-
Sur le sommet du roc 4fox oo^is faijt faop Un monstre affreux est par nous aperiÇjiiL, Demi taureau fu'ivie^eauBe a couçti. '
A notre aspect il sie mord avec ra^e, Gomme ferajyt w ^oxome au déscs^poi^- • Mon protec^eior lui dit : J^eiuesHtu. vw
Bn celui-ci quielgu^ tQrri)4^ imftg!9 .
Du jeune rpji 4<»g9é i^t j^ ^«rt Qui te vaiiupiit ^t te4WQali8taipf?t? •
Non, tel n'est point le but de sch^ voy^^gei Et de ta sœur pour teewvre en c€i6 ]m^ n n'a point au de fil officieux.
Fuis, Mte ignoble i II 4Lt, te Minotattre Tourne et bondit 4e lage cofume un kmf Qiieifi teuQbffl- frappe au pidd ^ Y^^^î-
Tandis qu'ainsi la nge le dérore :
Voici l'instant, aarchons, dit le Romain ;
Cette fureur nous ouvre le diemiu.
Nous descendons sans autre résistance
Par des chemins plains de rocs élMNiMs
Qu'un pied vivant jamais n'avait foulés.
J'allais pensif et gardais le silence,
Lorscpie j'entends Virgile qui me dit :
Je puis, je crois, lire dans ton equrit.
Tu vas rêvant à la ruine immense
Qui nous entoure et que garde en courroux
Ce monstre impur impuissant contre nous.
Or, il est bon, cher fils, que je t'apprenne
Qu'une autre fois descendu dans ces lieux
Je ne vis point ce monstre furieux.
Car ce rocher sur sa base hautaine
Sdide encore, il n'était pas besoin
Que de garder ce passage oa prit soin Hais peu de temps avant que de leur psoie
Celui qui tient le nouvel étendard
Vint aux enfers arraeher une part, Cette yallée où le mal se d^loie
S'ébranla toute, et le monde ua instant
Crut redescendre an gonfla du séani.
Ce fut alors que cette aniique roche
Déracinée et brisée en éclats
Tomba d'un bond et roula jusqu'en bas .
Hajs descendons; le fleuve est là tout j^^oohe.
Fleuve de sang où gémit enfoncé
Quiconque a pris plaisir au sang vené.
Oh ! noirs accès- de Taveugle colère Qui sur la terre empoisonnez nos jours, Et dans Tenfer nous plongez pour toujours î
Vaste, profond et demi circulaire Le lac sanglant sur la braise étendu Est resté tel que Virgile Ta vu.
Sur les deux bords de la vague sanglante Un escadron de centaures altiers, , Jetant partout des regards meurtriers,
Court Tare en main, la flèche menaçante, Dans les enfers chassant comme autrefois Sur notre terre ils chassaient dans les bois.
A noire aspect tout Tescadron s'arrête ; Et trois d'entre eux se détachant vers.nous, Montrent des yeux tout brûlants de courroux.
A nous percer leur flèche est déjà prête.
L'un d'eux s'écrie : Eh ! bien, vous qui venez, A quel supplice êtes- vous destinés ?
N'avancez pas, répondez, ou je frappe !
Mon protecteur répond sans se troubler :
C'est à Chiron que nous voulons parler ;
Trop aisément ta colère sîéchappe.
Puis il me touche et me^dit : C'est Nessus Que des désirs imprudemment conçus
Firent périr d'une mort imprévue, Et donjt le sang, invisible danger.
Après sa mort suffit à le venger.
Suis lentement mes gestes de la vue, Regarde bien . Leur chef est au milieu, Lui dont les Grecs faisaient un demi-diea,
Le vieux Ghiron, le précepteur d'Achille ;
L'autre est Pholus au ton rude et tranchant,
Plus (ïu'aucun d'eux irritable et méchant.
Tandis qu'ainsi parlait le bon Virgile,
Nous avancions et je vis que Ghiron
Portait soudain la main à son menton.
D'un poil épais débarrassant sa bouche,
Il se tourna vers les sien?, et leur dit :
Remarquez-vous qu'il n'est point up esprit, Et que sou pied fait mouvoir ce qu'il touche,
C'est moi qu'il montre en prononçant ces mots;
Mais le poète arrivant à propos, Quoique du front il n'atteignit qu*à peine . A la hauteur où ce monstre infernal
Cesse d'être homme et se change en cheval :
Oui, celui-ci n'est point une ombre vaine,
Répondit-il; mais la nécessité
L'amène, et non la curiosité.
Du haut des cieux une àme souveraine
Est descendue et m'a (*ommis le soin
De le guider, tant qu'il en est besoin.
Je suis ici par un droit légitime ;
Mon compagnon n'est point un criminel.
Toi doùc au nom du pouvoir étemel, Qui nous conduit à travers cet abîme,
Protége-nous, et selon ton pouvoir
Fais que je puisse accomplir ce devoir; Que l'an des tiens au gué le plus facile
Nous accompagne, et nous donnant appui
Prête son dos, non h moi, mais à lui ;
i2 L'BNPBR
Car il ne pevrt oottime uâe ombre subtUe Franchir le flenve et voler par dessus.
Le vieux Ghiron se tonmant vers Nessiû
Le met d'abord anx ordres de Virgile :
Suis-les, dit-il, et prends garde en effet Que sur la route aucun mal leur soit fait.
Nous poursuivons avec ce garde agile Notre chemin le long des flots ardents, Où les damnés poussent des cris stridents.
J'en vois plusieurs noyés jusqa'aux paupières. Nessus me dit : Les rois gorgés de sang Dans ce supplice ont droit au premier rang.
Ds pleurent là leurs fureurs meurtrièses Les Alexandre et les cruels Denis, Du genre humain farouches ennemis.
De cheveux noirs cette tête couverte.
C'est Ezzelin ; cette autre aux bkmds cheveux Obizzo d'Est, mort par un crime affreux.
Ce fut son fils qui conjura sa perte ; Et, le perçant d*un parricide fer, Avant le temps le plongea dans l'enfer.
Mes yeux surpris interrogeaient Virgile; Hais il me dit : C'est Nessus dont la voix Doit t'expliquer les horreurs que tu vois.
Un peu plus loin le centaure immobâe S'arrête auprès d'un groupe de damnés Jusqu'à la gorge en ce suig enchaînés.
Leur tête seule apparaît hors des flammes. .
Il m'en montre mt à l'écart, et me dit :
Regarde bi^ : le bras de ce maudit,
GHAKT ^III «S
Prêtant isa force à d'exécrables trame^
Osa percer de sacrilèges traits
Le cœur du juste honoré par TAnglaift; le vis ensuite un nombre infini d'âmes,
Esprits pervers, misérables pécheurs v
Et de ceux-ci j'en reconnus plusieurs.
Car moins plongés dams ces ardentes lameif
L'arrêt divin permet qu'ils aient d^iors
Toute la .tête et la moitié du corps.
Baissant toujours ce sang qoi les dévore
Bi^tôt aux pieds arrive seulement,
Et nous pouvons le franchir aisément.
C'est là le gué que chonit le Centaure*
Ensuite il cËt : Tu comprends à présent
Que comme ici la vague va haïssant, En sens inverse elle monte, et profonde
De tout son poids pèse sur les tyrans,
Et lesétreint de ses plis dévorants.
Là, de longs pleurs rouges comme cette oale
Coulent des yeux d'Attila l'assasrâ,
Près de Pyrrhus et^ fils de Tarquin.
Là, tout souittés d'un brigandage immonde,
René Pazzi, René de Cometo
Portent de sang un étemel manteau.
Il dit, nouB quitte et reiraverse l'eau,
Nessus n'est pas rendn sur l'autre piage^ Que nous entrons dans un bon où notre œil Ne voit qu'horreur, que tristesse et que deuil.
Des arbres noii^s noirùtre est le feuillage, Et leurs rameaux, uoueux et rabougris, D'un poisoa lent sont rouges et flétris.
Les profondeurs de TApennin sauvage N'ont rien d'égal et n'offrirent jamais Un tel repaire aux monstres des forêts.
Là de poisons vit la harpie infâme, Monstre hideux, qui des Troyens en pleurs Souilla la table et prédit les douleurs.
Leur sein, lejir cou, leur visage est de femme ; ils ont la griffe et l'aile de l'oiseau, Et de fumier leur ventre est un ruisseau.
De cris plaintifis et méchamment sinistres, À tout moment ces oiseaux monstrueux Percent les airs et s'appellent entre eux.
L'enfer n'a point de plus sales ministres.
Le maître dit : Avant d'aller plus loin* De t'avcfrtir j'éprouve le besoin.
Nous nous trouvons dans la seconde enceinte Qui durera jusqu'aux sables de feu.
Si j'ai dit vrai, la preuve est en ce lieu.
De toutes parts j'entends alors la plainte Qui retentit ; je regarde, et ne voi Que le bois sombre et suis muet d'effroi.
Sans doute il crut que ma pensée errante Attribuait ces lamentables cris Au désespoir d'invisibles esprits ; *
Car il me dit : Si domptant l'épouvante.
Ta main s'avance et détache un rameau, Ton vieux penser par uu penser nouveau
Sera chassé; j'obéis ea silence Quoique hésitant, et de l'arbre voisin Coupe un rameau ; le tronc pleure soudain ;
De sa blessure un jet de sang s'élance, n saigne et parle : Es-tu donc sans remords, Toi dont la main mutile ainsi mon corps?
Je fus un homme et je suis une plante, Mais j'eusse été môme un reptile tiffreux Que tu devrais m'ètre moins rigoureux.
Gomme un bois vert qu'à la flamme on présente, Brûle d'un bout, et de l'autre avec bruit Jette dans l'air son souffle qui s'enfuit;
Ainsi le sang, la parole et les larmes De l'arbre humain ruissellent à la fois, Et je demeure immobile et sans voix.
Virgile alors apaisant mes alarmes, Plein de pitié, dit à l'arbre blessé :
Pardonne-lui de t'avoir offensé.
S'il eût voulu croire à mon témoignage, A mes récits s'il eût ajouté foi, n n'aurait pas porté la main sur toi ;
Pour le convaincre et le forcer à croire, Je l'ai d'abord, et j'en suis affligé, A te blesser moi-môme encouragé.
Mais si tu veux nous conter ton histoire, Chez les vivants comme il va revenir, .
n y pourra porter, ton souvenir;
Accorde lui le pardon qu'il réclame.
Je vous l'accorde, et môme il m'est bien doux, Répond l'esprit, de causer avec vous, u. 5
Je suis celui qui tins les clefs de l'àme De Frédéric, et comme je voulais Dans tous les sens rouvrais et la fermais.
Digne pourtant de l'amitié royale, Loin d'abuser d'un glorieux pouvoir, J'usais ma vie à faire mon devoir;
Mais des pal&is l'habitante infernale, La noire Envie, entra dans tous les cœurs Et me noircit d'odieuses couleurs.
César trompé me crut perfide et traître, Et de sa main, qui m'avait fait puissant, D me rendit à mon premier néant.
De ma douleur je ne fus point le maître ; Je me maudis et moi-même et mon sort, Et crus trouver un abri dans la mort.
Juste envers tous, ii^uste envers moi-même, Je me ravis dans un transport cruel Le doux aspect de la clarté du ciel.
J'atteste ici la justice suprême Qui m'en punit, que jamais à mon roi, Si bon, si grand, je n'ai manqué de foi.
Et de ce ciel que j'ai fui, mais que j'aime.
Si l'un de vous doit revoir la clarté, Contre l'envie et la malignité,
Qu'il me défende, et venge ma mémoire De cet opprobre, hélas! immérité Que des méchants sur ma topbe ont jeté.
L'arbre se tait. Virgile parait croire Qu'il se recueille, et que de son discours En peu d'instants il reprendra le cours.
Nais il fie tait, et le divin poète
Tournant vers moi ses yeux si doux à voir :
N'est-il plus rien que lu veuilles savoir?
N'est-il plus rien que ton âme inquiète
Veuille à soi-même ici se garantir, .
Hâte-toi, parie, il est temps de partir.
Je ne saurais parler, lui répondis-je,
Tant je suis plein de douleur et d'effroi;
Toi-même, hélas ! demande lui pour moi Tout ce qui peut m'expliqner ce prodige.
Virgile dit : Esprit infortuné,
Qui dans ce tronc gémis emprisonné, Mon compagnon touché de ta misère
Rendra justice en revoyant le jour
A ta vertu; mais toi-même en retour Gomplaisamment accueillant ma prière,
Dis-nous comment une âme en de tels noeuds
Entre et demeure, et puis, si tu Je peux, Dis nous encor si cette horrible chaîne
S'ouvre jamais pour vous laisser sortir.
L'arbre s'ébranle et pousse un long soupir.
Ce long soupir forme une voix humaine,
Dont chaque son ressemble à des sanglots.
Je répondrai, dit-il, en peu de mots :
Lorsqu'emporté par un instinct féroce, *
L'esprit s'arrache au corps Ipi'il animait,
Devant Minos, tremblant, il comparait.
Minos l'adjuge à la septième fosse.
Saisi d'horreur, il y tombe à l'instant;
Et sur ce sol, comme un grain végétant.
Il prend racine où le hasard le jette; Plante d'abord, bientôt arbre, il fournit A Céléno la pâture et le nid.
L'immonde oiseau des pieds jusqu'à la tète Va dévorant son feuillage et son bois, Et de fumier le couvre à chaque fois.
Leur bec aigu sous Técorce saignante Jusqu'au plus vif des intimes douleurs Creuse un sillon par où coulent nos pleurs.
L'éternité nous est toujours présente. Un jour, un seul, comme les autres morts Nous sortirons et reverrons nos corps ; Mais de ces corps qu'un désespoir impie Nous fit détruire et jeter loin de nous, Du Dieu vengeur l'inflexible courroux Nous défendra de ranimer la vie, Et de rentrer dans ces membres glacés D'où malgré lui nous nous sommes chassés.
Saisis alors d'une indicible rage, El nous voilant de nos propres débris.
Tous à la fois poussant d'horribles cris, Nous traînerons dans la forêt sauvage Notre dépouille, et lambeaux par lambeaux La suspendrons nous-môme à nos rameaux.
Notre âme ainsi sur l'arbre qu'elle abhorre Verra son corps peifdre éternellement, Et n'y pourra rentrer même un moment.
Nous écoutions s'il parlerait encore; Hais tout à coup un tumulte odieux Détourne ailleurs ma pensée et mes yeux.
Tel est le bruit que la meute aboyante Jette au chasseur en passant près de lui, Quand de sa bauge un sanglier a fui.
Deux spectres nus et dont la peau saignante Jusqu'à Tos vif montre d'affreux sillons Creusés par l'ongle et la dent des démons,
Fuient à travers la forêt frémissante, Heurtant les troncs et brisant les rameaux Où de leur chair ils laissent des lambeaux
Le premier crie : Ai-je cessé de vivre Pour mieux brûler de la soif de mourir?
Reviens, ô mort! reviens me secourir!
L'autre, étonné de ne pouvoir le suivre, Criait de loin : Ah ! ta course, ô Lano !
Fut moins légère au combat de Toppo.
Mais tout à coup ses forces consumées Par la fatigue, il se jette à l'écart Et d'un buisson croit se faire un rempart.
Faible rempart ! des chiennes affamées.
Noires de poil, gueule sèche, œil ardent, Courent sur eux plus vites que le vent.
Du lévrier qui dans la plaine ouverte Voit une proie et l'atteint en trois bonds.
L'œil est moins sûr et les pieds sont moins prompts.
Du malheureux la ruse est découverte, Et dans l'instant ses membres sont meurtris.
Coupés, tordus, emportés en débris.
L'arbre innocent y perd tout son feuillage.
Le Sage alors, me prenant par la main, Vers le buisson qui se lamente en vain
Conduit mes pas : Écoute son langage^ Il s'écriait d'ua ton désespéré :
Que t'a servi, Jacques de Saint André !
Sous mes rameaux de chercher un refuge?
Qu'ai-je avec toi de commun, et pourquoi Partages-tu ton supplice avec moi?
Hinos t'a-t-il constitué mon juge?
Virgile ému de son juste courroux L'appelle epcore et du ton le plus doux
toi, dit-il, qui par tant de blessures Verses ensemble et ton sang et ta voix.
Fais-nous savoir qui tu fus autrefois.
vous témoins des cruelles injures.
Témoins aussi du ravage odieux Qu'ont fait de moi ces monstres furieux,
Daignez d'abord prendre le soin funèbre De rassembler à mes pieds mes débris, Ëpars, rompus, déchirés et meurtris.
J'ai vu le jour dans la cité célèbre (1) Qui pour patron prit le saint Précurseur, Et délaissa son premier défenseur.
Mars irrité lui voua tant de haine Que si du dieu le marbre retrouvé N'eût pas été .sur l'Arno relevé.
Ses habitants eussent perdu leur peine En réparant leurs remparts que brûla Le redoutable et farouche Attila.
(1) lo foi délia città, che nel BaUista
GaDgiô'i primo padrone : ond*ei perquesto Sempre con l'arte sua la farà trista.
Quant au motif qui dans ce bois m'enchaine, En l'apprenant vous apprendrez mon ncnn ; Je me pendis dans ma propre maison.
Le souvenir de ces chères murailles,
De ce pays oix j'ai reçu le jour,
Ce souYonir dans cet affreux séjour Ne remua jusqu'au fond des entrailles.
J'assemble alors ces feuillages épars,
Et je les rends au buisson ; puis je pars.
Du second cercle entrés dans le troisième,
Nous y verrons de plus grands criminels,
Souffirant aussi des tourments plus cruels ; Car du Dieu bon la justice suprême,
Distribuant toute peine- avec art,
Fait que tout crime en a sa juste part.
Ce nouveau cercle est une lande nue,
Sable brûlant, sans bois, sans air, sans eau.
De toute vie effroyable tombeau.
Poussière épaisse, impalpable, menue,
Ce sable est tel qu'au rivage africain
En dût fouler le chef républicain.
Autour des bois du p&le suicide
J'ai raconté que le fleuve de sang
Se déroulait en cercle gémissant ; De même autour de cette lande aride
Le bois funeste étendant ses rameaux.
L'enveloppait de funèbres rideaux.
Dieu tout puissant! quelle effroyable crainte Devra saisir quiconque dans mes vers Voit ce qu'ont vu mes yeux dans les enfers!
Mes yeux ont vu dans la troisième enceinte D'esprits pervers des groupes infinis, Diversement coupables et punis.
Les uns assis repliés sur eux-mêmes, D'autres à terre étendus sur le dos, D'autres debout, mais marchant sans repos.
Les plus nombreux sont ceux-ci; leurs blasphèmes Sont effrayants; mais ceux qui sont assis Poussent encor de plus horribles cris.
Sur ce sol nu sans abris et sans ombres, Incessamment descend avec lenteur D'un feu cuisant la dévorante ardeur.
Telle en hiver la neige des jours sombres Sur le sommet des monts étincelants Tombe à flocons épais, larges et lents.
Tel le héros du Granique et d'Arbelle Dans les déserts de l'Orient lointain, Où l'œil du jour darde dès le matin
Tous les rayons de sa large prunelle, Sur un sol nu, mouvant et sablonneux D'un ciel d'airain vit descendre des feux ;
Mais aussitôt que leur flamme rapide Touchait le sable, avant qu'à sa chaleur Ils eussent pu communiquer la leur ;
D'une voix calme et d'un front intrépide, 11 ordonnait aux soldats effrayés De les éteindre en les foulant aux pieds.
Tel au contact de la pluie infernale
Ce sol prend feu conune fait l'amadou
Entre le choc du fer et du caillou.
Ce qui rendait cette horreur sans égale,
C'était de voir et le bras et la main
Des rï^'prouvés aller, aller en vain Pour secouer la morsure fatale
Du feu vengeur qui pleuvant sans repos
Rongeait leur chair et calcinait leurs os.
Je commençai d'une voix triste et grave :
Toi qui vainquis tout obstacle, excepté
Les noirs démons de la noire Dite, Quel est, dis-moi, ce pécheur au teint hâve,
Au front superbe, au maintien orgueilleux.
Qui tout couvert et tout rongé de feux D'un œil si fier les dédaigne et les brave?
Le damné vit que je parlais de lui.
Ce que je fus vivant, mort je le sui, S'écria-t-il. Que Jupiter reprenne
Tous ses carreaux sur ma tôte lancés,
Qu'il m'en accable, et si ce n'est asgez.
Que de l'Etna la troupe souterraine
Lassant leurs bras et leurs pesants marteaux,
D'un triple soufre en forgent de nouveaux; Que de sa voix lui-môme il les excite,
Comme il faisait au combat de Phlégra,
Tout son pouvoir jamais ne m'abattra.
A ce discours le poète s'irrite.
Et de sa voix change le ton si doux
En un langage éclatant de courroux :
Gapanée, àme trois fois maudite, De tous les maux que tu souffres ici, Le seul qui soit sans terme et sans merci
Est cet orgueil sans fi'ein et sans limite, Source de mal par le mal reproduit, Dont le venin ne peut être détruit.
Puis me parlant de sa yoîx ordinaire, C'est, me dit-il, un des sept souverains Dont la vengeance assiégea les Thébains.
n méprisa Jupiter sur la terre.
Dans cette flamme il le méprise encor ; Mais de douleiirs son àme est un trésor.
Et maintenant suis-moi, le temps nous presse. Mais prends surtout, prends bien garde en allant, Si ton pied touche à ce sable brûlant.
Longe le bois où l'ombre est plus épaisse.
Nous avançons l'un et l'autre aussitôt D'un pas rapide et sans dire un seul mot,
Jusques au bord d'un fleuve dont les ondes, Mélange affreux de larmes et de sang.
Parmi ces ^lix coulent en gémissant.
Leur souvenir en des terreurs profondes Jette mon àme, et rien que d'y penser.
Je sens en moi tout mon sang se glacer.
Tel le ruisseau qui sort du Bulicame S'ouvre en un nombre infini de canaux Dont les lépreux se partagent les eaux ;
Tel vers ce sol tout imprégné de flamme Ce fleuve, ouvert sui* cent points à la fois, Éteint tout feu qui touche à ses parois.
Le lit du fleuye et ses bords sont de pierre, Et c'est la route où nous devons passer.
Non pied déjà brûle de s'y placer.
Mais le poète : Arrête et considère Ce fleuve étrange où meurent tous ces feux.
Tu n*as rien vu de plus triste en ces lieux ;
Rien qui renferme un plus sombre mystère Depuis rinstant que du monde pervers Ton pied franchit le seuil toujours ouvert.
Ah! dis-je alors, consens à satisfaire L'ardent désir de curiosité Par ces mots môme en mon &me excité.
La vaste mer enferme une lie auguste, Répondit-il, dont la Crète est le nom, Et qui languit dans un triste abandon.
Son premier roi fut bienfaisant et juste.
De ses vertus le précieux trésor Dans l'univers produisit l'âge d'or.
Vain souvenir d'un bonheur uniforme ! Une montagne est au centre, autrefois Riche de fleurs, de ruisseaux et de bois;
Mais aujourd'hui triste, déserte, informe.
C'est là que Rhée ayant caché son fils D'un bruit d'airain faisait couvrir ses cris.
Dans ce mont même est un vieillard énorme.
Debout, le dos vers Damiette, et l'œil Fixe et.sur Rome ouvert avec orgueil.
Je te dirai d'abord quelle est sa forme.
Sa tête est d'or ; sa poitrine et sa main D'un argent pur, et son ventre d'airain.
Du ventre en bas toute cett**. partie Est d*un fer dur, poli, sec et brillant, Sauf le pied droit d'argile, et cependant
Sur ce pied seuf tout le colosse appuie.
L*or excepté, ces différents métaux Sont sillonnés et creusés de ruisseaux,
Par où de pleurs une étemelle pluie Tombe, et minant les entrailles du mont, Formant un cours de plus en plus profond,
S'ouvre un chemin jusqu'en cette vallée.
Là, divisée en trois vastes canaux.
Elle produit les fleuves infernaux :
De l'Achéron l'eau noire et désolée ; Le St^'x amer„ le Phlégélon ardent ; Et puis plus bas, bien plus bas descendant.
De gouffre en gouffre elle se précipite Jusqu'au dernier de ces cercles de feu Que disposa la colùre de Dieu.
Elle y produit le marais du Cocyte, Marais formé des pleurs de l'univers.
Le plus impur des fleuves des enfers.
A ce discours je me sens pris d'un doute, Et je l'exprime en ces mots : Mais comment.
Si ce ruisseau prend son cours ôcumant
Du monde ici, comment sur notre route Ne l'ai-je vu qu'en ce canal profond?
Tu sais, dit-il, que cet abîme est xond,
Et se déroule en forme de spirale De haut en bas de contour en contour.
Du cercle entier avons-nous fait le tour
Depuis qu'entrés sur la terre infernale
Nous appuyons à gauche tous nos pas?
Non, il nous faut descendre bien plus bas.
Si donc il s'offre encor sur ton passage
D'autres objets que tes yeux n'aient point vus,
Que ton esprit ne s'en étonne plus.
J'insiste encore et lui dis : Noble Sage,
Le Phlégéton dont tu dis que les pleurs,
Nés du torrent des humaines douleurs, Forment le cours et produisent les ondes,
Où donc est-il? où donc est le Léthé?
Ne cache rien à mon cœur tourmenté Des noirs secrets de ces lugubres mondes.
Blâmerais-tu ces désirs curieux
De les connaître et juger de mes yeux ?
J'aime à te voir cette ardeur de t'instruire,
Répondit-il, mais regarde là-bas :
Ces flots brûlants ne te parlent-ils pas?
Du Phlégéton qu'ai-je de plus à dire ?
Quant au Léthé, tu le verras aussi ;
Mais en des lieux bien autres que ceux-ci.
C'est dans ses flots que l'àme repentante,
A qui sa faute est remise en entier.
Reprend, admise à s'y purifier, De la vertu la blancheur éclataate.
Mais hàtons-nous, quittons ce sol [brûlant.
Entre le bois et le fleuve sanglant Le feu nous laisse un sentier suffisant.
78 L'ENPEH
Sur Tun des bords de la triste nyière D'où s'élevait une humide vapeur, Qui de la flamme amortissait l'ardeur,
Nous avancions le long d'un mur en pierre, Semblable aux murs qu'entre Bnige et Gadsans Au choc des mers opposent les Flamands.
Ck)ntre les flots que la Brenta prodigue, Lorsque la neige, au retour du printemps, Du haut des monts y coule à pleins torrents;
Padoue ainsi dresse une haute digue, Pour empêcher que châteaux et cités Ne soient aux mers par la vague emportés.
Tel à peu près autour des eaux hvides Du Phlégéton fut bâti le rempart Qui dans son cours l'enceint de toute part.
Déjà du bois des pâles suicides Nous étions loin, et si loin, que mes yeux.
Cherchant en vain leurs arbres odieux.
N'apercevaient que des espaces vides.
En ce moment un groupe épais d'esprits Viennent à nous, inquiets et surpris.
fls nous jetaient de longs regards avides, Clignant des yeux, comme on le fait le soir, Lorsque dans l'ombre on a peine à se voir.
Un vieux tailleur, dont les mains peu solides Le servent mal pour enfiler son fil.
Aiguise moins ses yeux et son profil.
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Tandis qu'ainsi des regards de ces âmes
Hon corps yivant est le centre et le but,
Un des damnés soudain me reconnut.
De sa main sèche il secoua les flammes,
Et saisissant un pan de mon manteau,
n s'écria : Quel prodige nouveau !
Je le regarde, et malgré sa misère,
Malgré son front par la flamme noirci,
Mon œil troublé le reconnut aussi.
Je l'avais vu si souvent sur la terre!
Et comme lui, moi-même je fis : ho !
Quoi ! vous ici, messire Brunetto!
A mes douleurs que ta présence est chère!
Répondit-il ; mon cher fils, permets-moi
De revenir sur mes pas près de toi.
Moi-même, hélas ! dis-je, je vous en prie.
Et s'il vous plaît vous asseoir en ces lieux.
Et que mon guide y consente, ah! tant mieux!
fl me répond d'une voix attendrie :
Celui de nous qui s'asseoit un moment,
Un siècle entier reste sans mouvement Sous tous les feux de cette ardente pluie.
Ainsi, mon fils, va toujours et je viens ;
Je réglerai tous mes pas sur les tiens.
Puis quand j'aurai satisfait cette envie,
Je rejoindrai ces ombres dont les pleurs
Sont étemels ainsi que leurs douleurs.
Je n'osais point quitter les bords du fleuve ;
Mais en marchant je m'inclinai vers lui,
Comme on le fait quand on respecte autrui.
Il commença : Pourquoi, par quelle épreuve, Avant ta mort descends-tu dans ces lieux; Et celui-ci qui les montre à tes yeux,
Qui donc est-il? Là haut, lui répondis-je, Avant d'atteindre au midi de mes jours, Je m'égarai dans les sombres détours
D'une vallée où saisi de vertige Fallais périr (c'était hier matin).
Quand celui-ci secourut mon destin ;
Et maintenant, achevant ce prodige.
Par ces chemins brûlants et redoutés.
Il me ramène aux célestes clartés.
Ah! si tu suis, dit-il, la même étoile Qui t'éclairait longtemps avant ma mort, Tu surgiras en un glorieux port.
D'un ciel ami le souffle enfle ta voile ; Et dans l'enfer si je n'étais plongé , De quelle ardeur je t'eusse encouragé!
Hais cette race ingrate et malfaisante Qui descendit de Fiesole autrefois, Et garde encore l'âpreté de ses bois.
Te punira de ta vertu constante.
Et t'apprendra que parmi des buissons La vigne a'tort d'étaler ses bourgeons.
C'est une race envieuse et cruelle.
Évite bien dans tes plus grands malheurs De te souiller au contact de leurs mœurs.
Le ciel te garde une gloire immortelle :
C'est de te voir à grands cris rappelé Par les méchants qui t'auront exilé.
CHANT XY Ne cède poiijt, refuse avec courage, Et laisse-les Tun par Tautre meurtris Se dévorer sur leurs propres débris.
Que seulement échappe à leur outrage Le sang romain dans leur ville resté, Quand s'éleva ce séJQur détesté !
Ail ! dis-je alors, ému de son langage.
Si la fortune eût exaaicé mes vœux, Vous jouiriez de la clarté des cieux!
De vos bontés Tattendrissante image, Profondément empreinte dans mon cœur, Me frappe ici de tristesse et d*horreur.
Je vous revois instruisant ma jeunesse, Et m'apprenant par de hautes leçons Comment la gloire éternise les noms.
Je vous revois, et la vive tendresse Qui de mon cœur s'épanche en mes discours Fait votre éloge et le fer^ toujours.
Quant à mon sort, favorable ou funeste.
Mon âme écoute et recueille avec soin Ce que la vôtre en prévoit de si loin.
Pour le redire à la femme céleste Dont Tœil, brillant dUine pure clarté, Lira saift peine en cette obscurité.
En attendant, ici je vous l'atteste, Tant que mon cœur est exempt de remord, Je ne crains point les caprices du sort.
Vous m'opposez la fortune ennemie.
Je la méprise : elle peut à son gré • Mener sa roue, et le vilain son pré.