‹ Œuvres poétiquesChapitre 26 sur 96 · LA REINE, DON JÂIMS · texte numérisé non relu

LA REINE, DON JÂIMS

DON JAIHE.

Vous m'avez demandé, madame ; me voici.

Quepuis-je?

LA R£JNE.

Puissiez- vous être toujours ainsi, Cher comte, toujours prêt quand le roi vous appelle, A répondre à son ordre avec le même zélé !

^ DON JAINE.

le le serai toujours, madame ; mais pourquoi Ce souhait si soudain s'adresse- t-il à mol?

Je crains

LA REINE. '

Du dévoûment même le plus fidèle Si j:'exige toujours quelque preuve nouvelle, Je puis craindre à la fin d'essuyer un refus.

DON JAIME

Non, non, mes sentiments vous sont trop bieaconnus. Vous ne le craignez pas. Laissez cet artifice. Vous voulez d'un esclave un nouveau sacrifice. Quel est-il? Sans détour expliquez vos désirs. Depuis longtemps, Mas 1 mes uniques plaisirs Sont de Ure en vos yeux leur volonté cruelle. Je n'ai plus rien en moi qui puisse être rebelle.

270 MARIE Dfi GÂSTILLE

N'ai-je pas obéi, servi jusqu'à ce Jour?

Vous m'avez interdit de vous parler d'amour.

De cette dure loi j'ai subi la contrainte.

Je me suis tu. Mon cœur a dévoré sa plainte.

Je gardais d'une injure un long ressentiment, Je le gardais scellé sous la foi du serment.

Vous avez désiré que je le sacrifie, Et que ma main touchât une main ennemie.

Je l'ai fait. Ce qu'à Dieu je n'aurais pas cédé, Je vous rai sur un mot, sur un geste accordé. Et maintenant sur moi régnant en souveraine, Réglant à votre gré mon amour et ma haine, Quel ordre pourriez-vous avoir à m'imposer.

Que vous craigniez jamais de me voir réfuser? Je vous ai tout livré, ma foi, mon cœur, mon àme, Mes serments les plus saints. Âvouez-lc, madame, Pour craindre qu'un esclave au joug si façonné, Si courbé sous la main qui le tient enchaîné, Songe à rompre ses fers, il faut qu'on lui prépare Quelque nouveau tourment bien dur et bien barbare. Serait-ce qu'aujourd'hui portant les derniers coups. Votre cœur se déclare et choisit un époux?

Oui, c'est de là que doit venir cette contrainte. De là cette pitié dont vous semblez atteinte. Si cruelle qu'on soit, on éprouve un remord Lorsqu'on frappe le coup qui décide la mort.

Mais pourquoi ressentir même une faible gêne? Usez de tous vos droits. N'êtes- vous pas la reine? XXrdonnez, et mon cœur toujours humble et soumis Croira que contre lui tout vous était permis;

LA REtNB.

Hélas ! comte, est-ce tous qui parlez de la sorte? . Vous, dont la loyauté loin des bornes s'emporte, Qui perdez le respect et violez ses lois.

Je le vois, je Tentends, à peine je le crois, A peine de mes sens j'admets le témoignage.

Si c'étaient les infants qui tinssent ce langage ! Hais vous !... De ces cœurs bas, perfides, ébontés, Je n'attends que fureurs, trahisons, làcbetés. De leur part sans effort je repousse l'outrage. Mais vous L.. Je m'étais fait une bien autre image De ces feux dont pour moi vous vous dites atteint. Je croyais cet amour quelque chose de saint, De pur, de dévoué jusques au sacrifice.

Incapable d'orgueil et surtout d'injustice.

Vous-même aurez détroit ce fantôme trompeur Que je me figurais dans le secret du cœur.

Vous-même aurez rendu moins pénible à vous dire Quel devoir mon honneur m'oblige à vous prescrire. D faut que vous partiez, comte; votre séjour Soulève trop d'envie et de haine en ma cour. . *

DON JAIME

Que je parte?

LA REINE

Il le faut.

DON JAUIE.

Et c'est là le service (Jue de mon dévoûment attend votre justice?

272 MARIE DE GÂSTILLE

U REINE

Je vous l'ai demandé Tainement plusieurs fois. Aiqourd'hui je Texige.

DON JAIME

Ah! quelles dures lois Pour punir le vain bruit d'une plainte insensée Où toute offense est loin de ma triste pensée ? Mais eniin j'ai moi-même ap][i&lé cet arrêt.

Ce tourment qu'en mon cœur j'ai dû tenir secret A paru devant vous malgré votre défense, Et le crime commis vous rendez la sentence.

Je me tais. Si pourtant vous saviez quel rapport Dans mon âme troublée avait porté la mort ?

La main de don Juan est dans cet artifice. ■ A sa duplièité rendrez- vous ce service De me bannir le jour où contre sa fureur Je puis servir ce fils si cher à votre cœur ; Quand je vois du péril la menace apparaître ; Au moment où mon nom, mon courage peut-être... Ah ! s'il m'est interdit de vivre en vous aimant, Laissez-moi par pitié mourir en vous servant. Foulez aux pieds mon cœur et ma flamme trompée Mais au jour du combat employez mon êpée.

LA REINE

Que sert de me tenir de semblables discours, Quand vous seul aujourd'hui m'ôtez votre secours, Vous seul. Je ne saurais, sans m'outrager moi-même, Ne voulant pas aimer, consentir que l'on m'aime.

TIUGÉDIE • 273

Ali! si vous contentant de ma seule amitié, Respectant les devoirs où mon cœur est lié, Vous aviez de mon fils entrepris la défense Sans mettre un prix fatal à tna reconnaissance, Avec quel ferme espoir en des succès certains J'aurais remis sa cause et la mienne en vos mains ! Quel bonheur c'eût été pour mon àmG ravie De voir par vos succès sa couronne affermie ! Mais ce rêve est détruit... Rompons cet entretien. Je le veux, je le dois, je n*écoute plus rien. Partez!

DON MIME

Ainsi je pars, et don Juan demeure.

Les traîtres, les ingrats vous verront à tonte tieure. Moi seul, accoutumé de vivre de vos yeux.

Je serai pour jamais exilé de ces lieux.

Du moins en prononçant cette peine fatale Entre elle et mon départ mettez un intervalle. Accordez-moi le temps, je Timplore à genoux,. De désarmer ce front d'un funeste courroux, . Quelques jours seulement bien chers à ma misért» Pour emporter de vous un regard moins sévère.

LA IIEIXE.

Levez-vous, insensé! ne comprenez-vous pas.

Qu'après que votre amour a poussé ces éclats Je ne puis plus longtemps vous voir et vous entendre, Qu'à rester désormais vous ne pouvez prétendre, Que je serais cruelle envers vous, envers moi, Si... partez, je l'ordonne, aujourd'hui même... II. 18

274 MAftIE DE CASTILLE

DO^ JMME.

Eh! quoi!

Ma présence à vos yeux est-elle si funeste Que de ce dernier jour vous m'enviez le resle^ Quand vous me condamnez à ne vous voir jamais? Ah! vousmehaissez!

LA REINE

Quand je vous haïrais !

Pensez-vous que soumise à ce triste supplice, Je serais envers vous coupable d'injustice?

Voyez de vos vertus quel est Tindigne emploi. Vous pouviez noblement défendre votre roi.

Vous avez préféré tourner contre une femme Des poisons de Tamour Tinsidieuse flamme, Attaquer dans son cœur ses devoirs les plus saints, La troubler par des vœux et des pleurs inhumains, Et comme si c'était quelque grande victoire De lui faire à l'amour sacrlôer sa gloire, Jusqu'au dernier moment vous redoublez d'cflorts, Etalant à ses yeux de funestes transports, Et par tous les détours d'une perfide adresse Tâchant d'en arracher un aveu de faiblesse !

Quel prix espérez- vous de ces efforts cruels? Me faire partager vos maux feints ou réels, Ajouter dans mon âme aux peines que j'endure . D'un amour sans espoir la fatale torture !... Eh bien! quand jusque-là vous auriez réussi, Quand vous m'auriez vaincue, écoutez bien ceci!

Quand mon cœur, quand mes yeux, quand ma l)ouche elle-même Révoltés contre moi, vous diraient : Je vous aime. Vos désirs et les miens ensemble réunis, Ensemble conjurés pour m'ôter de mon fils, Ne poursuivraient toujours qu'une vaine chimère^ L'amante dans mon cœur ne vaincrait pas la mère!

DON JAIIIE.

Âh! madame, à vos pieds. ..

LA REINE

Levez-vous ! laissez-moi !

Remportez vos secours, reprenez votre foi.

C'est trop longtemps souffrir cet indigne supplice. / .

Craignez en demeurant que je ne vous haïsse.

Je ne veux rien de vous que le plus prompt départ.

Sortez ! un mot de plus, un geste, un seul regard

Paraîtront à mes yeux une injure mortelle.

Sortez!...

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