SCÈNE III
LA RETNE, LÉONOR.
LA BEINE.
D'un sujet si fidôlc Qui pourrait dignement récompenser le zèle !
Dieu seul. Mais, Léonor, parle^moi de mon fils. Du fidèle Ismaél as-tu pris les avis!
Que dit-il des soupçons dont mon &me est pressée? H'a-t-il pas comme moi quelque triste pensée ?
LÉONOR
Je ne sais; Ismaél, madame, est trop prudent Pour laisser en son cœur pénétrer aisément* Sans doute à votre oreille il garde ce mystère. J'ai fait votre message, et puis j'ai dû me taire.
LA RBÎNE.
Je vois avec douleur que depuis quelque temps Tu n'approuves plus rien de ce que j'en tfeprends. Tu blâmes mes soupçons, Léonor!
LÉONORi
Moi, madame!
LA REINE
Oui, ton geste, ton air, ton silence les blftme;
Et sans rien reprocher à ta fidélité.
De ce dissentiment mon cœur est attristé. ^
LÉONOR
Non, je ne blâme point vos frayeurs matemeUes, Madame; en votre état elles sont naturelles,
264 MARIE DE GASTILLE
Mais plus le péril croît, pins je souffre de voir
Que mes conseils sur vous aieut perdu tout pouvoir,
Et que V0U9 préfériez une lutte iucertaine
 des moyens plus doux de désarmer la haine.
Vous pouviez, sans blesser don Sanche en son tombeau,
Donner à votre fils un protecteur nouveau,
Et de vos prétendants chosissantqui vous aime....
LA REINE
Tu veux, je le vois bien, me parler de don Jaimc,
Et je dois avec toi m'expliquer sans détours,
Afin de m'épargner de pénibles discours.
L'amour du comte est vrai. Je ne serais point femme,
Si cçt amour si vrai ne touchait pas mon âme :
Si ce respectueux et tendre dévoûment
Ne rencontrait en moi qu'un cœur indifférent.
En butte aux factions, chancelant sur un trône
Que la révolte ébranle et l'astuce environne,
Je vis avec transport ce prince valeureux
Prêter à ma détresse un appui généreux.
Comme un bienfait du ciel j'accueillis sa présence.
Mais que j'ai payé cher sa funeste assistance !
Et quel fut mon effroi lorsqu'au fond de mon cœur,
Je sentis s'éveiller et revivre une ardeur
Dont j'avais cru la flamme éteinte et consumée
Pour jamais dans la tombe avec Sanche enfermée.
Depuis ce jour livrée à de secrets remords
Mes soins les plus cruels, mes plus rudes efforts
Ne sont pas de défendre ou mon trône ou ma vie
Contre les noirs'^ desseins d'une jalouse envie,
Mais apaiser Torage en mon sein excité, Dompter ce lâche cœur contre moi révolté, Étendre sur ma plaie un voile impénétrable, C'est là de mes tourments le plus intolérable, Et les infants, je croisf me sont moins odieux Que celui qui me force à ces combats honteux. Que de fois tu m'a& vue en proie à ces faiblesses Appeler de mon fils les naïves caresses, Le prendre dans mes bras et l'y reprendre encor. Le baigner de mes i^eurs ! Que de fois, Léonor, j'ai cherché dans ses traits limage de son père Pour m'inspirer Thorreur de lui ravir sa mère ! Dans ces moments de trouble, hélas ! Tellez et toi Vous pensiez, attendris et pleurant prés de moi, . Voir tomber de mes yeux des larmes maternelles, . C'étaient des pleurs d'amour, des larmes criminelles !
LÉONOR
Que dites-vous^ madame, et cpiel fatal transport You3 fait de ce penchant un si cruel remord ? Que parlez- vous ici de faiblesse et de crime? Cet amour a*t-il rien qui ne soit légitime?
LA REIXE.
Plût au ciel qu'il le fût, Léonor ! mais, dis- moi, Tii viens de voir la veuve et hi mère du roi . Par un homme du peuple honorée et servie Avec un saint respect dont ton âme est ravie. Ce spectacle à l'instant t'attendrissait : eh bien ! Si j'engage ma foi dans un autre lien,
266 HARIB DE GASTILLE
Grois^tu que cet amour, ce respect que j'inspire Sur un peuple loyal gardent tout leur empire, Et que de l'auréole attachée à mon nom Je ne voie à mes pieds tomber aucun rayon ?
Le crois-tu? Gependant je le dis à ma honte, J'ai pu, même à ce prix, céder aux vœux du comte. Oui, j'ai pu préférer im amour suborneur A ces respects publics et si remplis d'honneur. Hais mon fils, Léonor! ce fils que sous ma garde L'époux que j'ai perdu, le ciel qui me regarde, Ont mis sans autre appui que ma seule amitié, Lui ravir de mon cœur la meilleure moitié.
Porter, un autre nom que le nom de son père.
Lui conuerver le trône en lui volant sa mère, • Ou du moins sous le joug de ce charme ennemi N'être plus désormais sa mère qu'à demi, Je ne puis supporter cette affreuse pensée.
Ne me parle donc plus d'une flamme insensée, « D'un hymen criminel dans la mère du roi.
Quoi I j'appelle l'EspIsigne à lui garder sa foi, J'accuse don Juan qui lui ravit la sienne.
Et je ne saurais pas lui conserver la mienne. Moi, sa mère ! Non, non, cela ne sera pas !
Si la révolte éclate, eh bien entre mes bras Je. le prendrai, j'irai le porter à l'armée.
Je combattrai pour lui de ma faiblesse armée. De mon nom, de ses droits, et surtout de mes pleurs. Mes vêtements de deuil toucheront mieux les cœurs Que la pompe et l'éclat de l'amante nouvelle Parmi les souvenirs de l'épouse infidèle,
TRAUËDiE 267
LÉONOR
Puisse ce jour fatal ne point luire à mes yeux Où vous hasarderez des coups si dangereux!
C'est peur tes détourner, les conjurer d'avance, Que du comte et de yous je rêvais ralUance I Ypus vous. y refusez; vous préférez lutter Seule contre Forage, et seule remporter.
Le plus pur sentiniept vous anime sans doute, Hais la froide raison veut aussi qu'on l'écoute. Le comte est fier, madame; en rompant avec lui, You^ priverez le roi de son plus ferme appui. Songez-y bien, souvent dans une àme hautaine L'amour blessé fait place aux fureurs de la haine. Vous avez jusqu'ici souffert que cet amour Se nourrit de .l'espoir de vous fléchir un jour ; Vous avez du refus adouci la souffrance.
Achevez, imitez cette reine de France Dont la haute vertu, dans un sort tout pareil, De la nécessité sachant prendre conseil.
Ne crut pas s'amoindrir en gardant dans ses chaînes Un amant retenu par quelques faveur? vaines.
Tandis qu'elle tournait contre ses ennemis Ce courage indompté qu'elle s'était soumis.
LA REINE
Âh \ lorsqu'elle employait ce cruel stratagème, La veuve de Louis n'aimait point, et moi j'aime 1 Je ne saurais si loin porter de tels combats. Ne te l'ai-je point dit que je ne le puis pas !
Quoi ! toujours devant moi, de douleur consumée,
Voir un héros que j'aime et dout je suis aimée,
N'avoir pour assurer sa joie et notre hymen
Qu'à dire : Je le veux, et lui tendre la main.
Et lorsqu'en ces moments du même trait blessée,
Je sens voler vers lui mon cœur et ma pensée,
Voir soudain devant moi, comme un cruel remords.
L'image de mon fils arrêter ces transports !
C'est trop souffirir. Il fout que le comte obéisse.
Je l'ai mandé pour mettre un terme à ce supplice.
Pour presser, ordonner, exiger son départ;
Quand il ne sera plus toujours sous mon regard,
Toujours là, tne parlant même dans son silence,
Et m'enivrant d'amour par sa seule présence.
Mon cœur retrouvera peut-être quelque paix.
Peut-être de mon fils servant les intérêts,
Ce départ des infonts adoucira la haine.
Qui sait, depuis le jour où cet amour m'enchaîne.
Qui sait si Tœil perçant de leur ambition
N'a point lu dans mon cœur ma folle passion?
Quand ils ne craindront plus que je leur donne un maître,
Leur orgueil révolté s'apaisera peut-être.
Tu le vois, Léonor, c'est un dernier espoir ;
S'il me manque, du moins j'aurai foit mon devoir,
Et délivrée enfin d'un funeste esclavage
Contre mes ennemis j'aurai tout mon courage.
Mais tandis que je peins mon trouble, mon ennui. Nous oublions mon fils. Reviens auprès de lui. Je t'y joins, aussitôt que j'aurai de don Jttime Obtenu qu'il s'éloigne et me rende à moi-même.