‹ OEuvres poétiques de Amadis Jamyn, avec sa vieChapitre 11 sur 23 · DE LA TRANSFORMATION DES AMANS · texte numérisé non relu

DE LA TRANSFORMATION DES AMANS

» V temps iadis la belle Cytheree XkDe son Vulcan bien fort énamourée, Par grand désir l'embrassa tout vn iour Et de leurs ieux enfantèrent Amour, Amour ce Dieu qui par douce puissance Met tous les Dieux sous son obéissance, Qui les humains dessous le ioug contraint:, Qui dans ses rets tous animaux eslraint, Qui aux métaux, aux herbes et aux plantes Fait rescniir ses pointures cuisantes.

Ce ieunc enfant en beauté surpassoit Venus sa merc et iamais ne croissoit : Pource à l'Oracle au secours ils allèrent,

Et à Themis soudain ils demandèrent Comment pourroit ce Cupidon nouueau Croistre aussi grand qu'à voir il estoit beau. L'Oracle dist qu'on ne le verroit croistre Puisque tout seul il auoit pris son estre Et qu'il falloit de Venus le pouuoir Vn second frère à l'Amour conceuoir, Puis aussi tost qu'il auroit prins naissance L'autre prendroit à Tenui accroissance.

Adonc Venus fit vn frère à l'Amour,

Et l'vn croissant l'autre croist à son tour :

Car leur grandeur vient tousioursd'estre ensemble,

Et quand de Tvn l'autre se desassemble

Le nœud d'entr'-eux ne se continuant,

Tout au contraire ils vont diminuant.

Ainsi en moy vostre beauté, Maistresse, Et vostre grâce en sa fleur de ieunesse Font vn amour, qui comme imparfaict tend A son parfait que de vous il attend : Vous le pourrez en moins de rien parfaire Si luy donnez vn amour pour son frère : Et si ie suis assez digne estimé D'estre de vous également aimé, Comme sans feinte à preuue ie vous aime Plus qu'vn grand Roy n'aime son Diadème.

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Qui ne connoist rextreme passion De ma bouillante et chaude affection ?

Qui ne connoist les peines que i'endure, Et qu'à mon dam tousiours vous estes dure ?

Le plus souuent sourd, muet et transi,

Tout transporté d'vn espineux souci,

le ne sçaurois, tant la fureur m'affole,

De ma poitrine arracher la parole :

Si bien que ceux qui en ce poinct m'ont veu

En vous blasmant ont pitié de mon feu,

Et pour garir, si ie le pouuois croire,

Vostre beau nom fuiroit de ma mémoire.

Mais ie ne puis : l'an trois fois est passé

Que vos liens me tiennent enlacé,

Sans que ie puisse en liberté reuiure

Hors des filets à mon aise deliure,

Et sans pouuoir ny cauer de mes pleurs

Ny amollir le roc de vos rigueurs.

Quoy .'' pensez-vous que par la seule ouye, Ou par les yeux l'ame soit resiouye i Ou seulement par vn petit soubris ?

(Grâces qu'on donne aux moindres fauoris) Ou seulement quand par acquit on touche Leure sur leure au corail de la bouche ?

A quel efl'ect sont donnez les cinq sens. Sinon à fin, que l'ame repaissans Des doux plaisirs que fortune nous liure, Puissions par eux mille plaisirs ensuiure i \ Il faut iouïr de toutes les beautez

l Par tous les sens de Nature inuentez A cet effect. L'oreille cauerneuse Puise les sons dVne voix mielleuse, Et puis les fait à nostre ame gouster. Nostre œil aussi ne faut à présenter Le laid ou beau qui frappe sa lumière Pour émouuoir nostre ame imaginaire, Et par le goust, Todeur, et le toucher, Tout homme doit ses passetemps chercher : En ce faisant n'erre la créature,

\ Car elle suit les loix de la Nature.

Croyez, ma Dame, au Poêle Romain Sage aux discours de tout TEstre mondain : — Celuy, dit-il, qui iamais ne repose Et qui tousiours ne repense autre chose Qu'à se changer, muer et transformer En la beauté qu'il choisist pour aimer, Par nul moyen d'elle ne prend la forme, Et viuement du tout ne se transforme, S'il ne reioint ensemble à sa moitié Son corps meslé par bouillante amitié.

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Le vray ciment de durable alliance Est sans mentir la douce icuissance.

Premièrement par secrette action Auec le corps l'esprit fait vnion, Et se logeant en vne autre demeure Plus que la sienne il la trouue meilleure : Cest quand l'esprit peu à peu se déçoit, Et peu à peu les beautez il reçoit Qu'en son aimée il auoit aperceuës :

Il les retient si viuement conceuës D'vn éternel et profond souuenir Que tout à coup il se reuient vnir Au corps aimé, de façon si estrange Que s'oubliant en l'aimée il se change : 11 est l'aimée et ensemble est l'amant, Tant ha de force vn amoureux tourment.

Mais le vray but de la spirituelle Métamorphose, est l'autre corporelle :

Lors deux esprits et deux corps alliez Ne sont plus qu'vn iusqu'à la mort liez. Le corps humain est l'instrument de l'ame, Si quelque ioye ou tristesse l'entame Elle la montre et décelé au dehors Par le moyen des organes du corps.

Comment se peut l'affection connoistre De nostre esprit qui ne sçauroit paroislre A l'œil mortel.^ Nous ne pouuons sçauoir

Ses passions, car on ne les peut voir : Et par le corps seulement est possible Que puissions voir cest esprit inuisible. Comment verront les deux Amans épris Qu'ensemble vnis s'embrassent leurs esprits, Si les corps ioints ne donnent témoignage Que les esprits ont vn mesme courage ? Regardez-moi la vigne d'vn Ormeau :

Son bras l'estraint du pié iusqu'au coupeau. Qui connoistroit d'entr'eux la sympathie Si ce n'estoit que la Vigne se lie Et s'entortille, auec amoureux tour Lasciuement se pliant à l'entour.'' L'aimant à soy le rude fer attire, Tant auec luy se conioindre il désire : Ainsi l'on voit qu'au monde il n'y a rien Qui s'accordant d'vn amoureux lien Ne vueille encor d'vnion corporelle Manifester son amour mutuelle.

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CONTRE L'HONNEVR

1E ne me plains d'Amour, de ma Foy, ny de vous, le me plains de l'Honneur qui nous aueugle tous, De l'Honneur vieil Tyran qui commande le monde, Faisant que dessus luy toute chose se fonde : t|^ ÏZtJir*

Et si c'est vn nom vain sans profit ny plaisir Qui met empeschement en l'amoureux désir, Nom qui cause auiourdhuy les querelles douteuses, Qui seul pipe au besoin les Pucelles honteuses.

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Les hommes n'auoyent-ils assez d'inuentions, Assez d'autres frayeurs pour leurs afflictions, Et assez d'autres maux sans luy donner naissance ? Ah que petite chose aux Amans fait nuisance 1 Les hommes contre eux mesme ont ainsi machiné

Cet incurable mal qui les a ruiné :

} Qu'ils ont bien déchirée et noblement trahie La Nature innocente indigne d'estre haïe, Faisant naistre ce monstre ennemi des bienfaicts Que cette bonne mare aux humains auoit faicts : C'est luy qui tourne en fiel le miel de toute ioye, LVsage corrompant de tout ce qu'elle enuoye : C'est luy qui nous contraint au labeur importun Qui fatigue nos cœurs d'vn exemple commun, Ramenant douant nous les fourmis et abeilles. On raconte de luy mille estranges merueilles, Mais quiconque les croit n'a pas le cerueau bon, Et se donne la faim du pauvre Erisicthon.

\ Las! que ie porte enuie aux animaux plus rudes Qui ne tombent au ioug de telles seruitudes, Et ne prestent l'oreille aux fables de noms vains, Comme sont les cerueaux des fragiles humains. La louange d'Honneur leur est si coutumiere Qu'ils luy font maintenant Nature chambrière : O trop méchantes loix pleines d'iniquité, Par qui toute douceur perd le goust de bonté Puis qu'elles font cueillir des chardons infertiles Où Naiure a semé de bons épies vtiles. Mais qu'est-ce que l'Honneur r ce qui nous fait priser C'est plustost ce qui sert à nous martyriser. L'Honneur est seulement vne folle hérésie :

L'Amour est la vertu que Nature a choisie : I I

En suiuant la Nature on ne peut s'égarer,

Et pource auec Amour on ne sçauroit errer.

La Nature est pour nous qui d'aimer nous commande,

Et l'Androgyne aussi sa moitié redemande :

De là vient que ie t)rule et si ne sçay comment

Exprimer mon ennuy tant il est véhément.

le sçay bien toutefois qu'indomté ie désire

De languir sans limite en si plaisant martyre. '

Ce n'est pas d'auiourd'huy que m'oyez lamenter

Encontre luy qui vient nos souhaits arrester.

Car vne tour d'airain nos approches n'engarde,

Ny distance de lieux nostre bien ne retarde :

C'est l'ombre fantastiq du fantosme d'Honneur |

Qui comme épouuantail aux ignorants fait peur ; ^

Ainsi que les enfans ont crainte de ténèbres

S'imaginant d'y voir quelques esprits funèbres.

Ce nom d'Honneur infecte, enuenime et destruit

Les banquets amoureux, et des Grâces le fruict.

Sans relâche«il tourmente, il poind, il blesse, il pique :

Et qui le considère auec bonne pratique

Connoist que ce don rare et si fort aueuglant

Est des choses qui n'ont que d'estre le semblant

Toutefois ne sont point. Il ne se voit personne

Qui sçachant tel mystère à luy ne s'abandonne,

Sans penser qu'il permet la domination

Des Sens iuges certains à vne fiction,

2o6 ŒUVRES POÉTIQUES

A Songes fabuleux, à Feintes, à Fumées, Qui de solide corps ne sont point enfermées.

Ce fantosme importun nous presse les talons,

Il nous empoigne au flanc par tout où nous allons,

Il couche dans nos licts, et, sorcier redoutable,

A disner, à souper, s'assied à nostre table :

Il marche sur nos pies sans iamais estre las,

Et semble qu'à toute heure il deuance nos pas.

Forçant le franc arbitre imposé de Nature.

Ce traistre nous rauist toute bonne auaniure,

Et nous tient comme on voitvn Cheual bien souuent

Qui a le mors en bouche, et l'auoine deuant.

Or quant à moy ie dy ce qui gist en paroles N'estre que pour tromper les viuantes Idoles. Quiconque estime tant ce faux honneur mondain Me le face vn petit toucher auec la main : S'il ne se peut toucher, au moins auec la veuë Son essence me soit dauantage connue.

Certe il est inuisible> intouchable, et s'il poiiîd : Vne fleure ou la goûte aussi n'apparoist point, Toutefois nous destruit : l'ose en vérité dire Que la peste d'Honneur est cent mille fois pire Que n'est la lalousie ou tout autre malheur.

Vous conduisez vos pas sur sa trace d'erreur"

En la mesme façon qu'vn aueugle se laisse Conduire par son chien qui ses vOyes adresse : Car il ne le voit point et s'il chemine après.

Il se peut raconter mille argumens exprés Qui montrent ce Tyran estre vostre adversaire, Mais leur infinité me contraint de me taire. Cependant ie suppli les Dames de s'armer Contre ce faux serpent qui leur défend d'aimer, Dragon qui sous leur sein demeure en sentinelle.

Et vous la plus puissante au secours que i'appelle,

Armez-vous la première : ha! dessillez vos yeux

Pour connoistre comment on vous semé en tous lieus

Des haliers espineux et cuisantes orties

Près les ieunes boutons des roses bien fleuries.

le vous pry désormais ne mettez en auant

Ce nom faict à plaisir qui est moins que le vent,

Et ne m'alléguez plus : « le haïrois ma vie

La voyant de reproche ou de honte suiuie ! »

Ce sont propos d'enfans remplis de vanité.

En preuue asseuréroent se voit la vérité.

BAIZER

MA folastre, ma rebelle, Mon désir, ma pastourelle, le baizerois mille coups Ton front, tes yeux, et ta bouche :

Mais quand ma langue les touche Mes deux yeux en sont ialoux.

Quand ie te baise et rebaise.

Et ma léure est à son aise Pressant la tienne ardemment, Quand le pourpre de ta iouë Fait qu'à baisoter ie iouë, Mes yeux en ont le tourment.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 2O9

Quand, baisant, tes yeux ie presse, O ma douce enchanteresse, Mon ame, mon cœur, mon œil.

Mon plaisir, ma mort, ma vie, Mes yeux pleins de ialousie Sont en incroyable dueil.

Ils sont voilés d'vne nuë, Car ils ont perdu la veuë De tes yeux verds frélillars, De ta iouë si douillette, De ta léure vermeillette.

Et de tes ris babillars,

De tes ris mollets qui chassent Les ennuis qui me pourchassent, Mes esprits rassérénant :

De tes ris douillets qui tirent Mon ame à soy qu'ils martyrent, En tes lars la retenant.

Deuant toy mes soucis meurent.

Mes souspirs esteins demeurent Deuant tes ris giacieux Comme sous la souefue haleine Des Zéphyrs se rassereine Uazur émaillé des cieux.

Comme le soleil dechasse Devant les rais de sa face Vne poisseuse espaisseur, Quand par le paisible vuide Ses cheuaux perlez il guide, Luisant de blonde lueur.

Ainsi petite mignarde Quand ton œil ses rayons darde Benignement dessus moy, Tout mon cerueau il essuyé De ceste amoureuse pluye Que ie verse absent de toy.

Las ! c'est vne estrange guerre Quand ma léure à toy se serre, Mes yeux ne peuuent durer.

Comment donc à ton seruice QuVn Dieu mesme s'esiouisse Pourrois-ie bien endurer ?

Quand mes yeux, mignardelette.

Quand mes yeux, friandelette.

Sont ialousement faschez, S'il aduient que i'entretienne Ma léure contre la tienne, L'vn dessus l'autre panchez.

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