‹ OEuvres poétiques de Amadis Jamyn, avec sa vieChapitre 10 sur 23 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

1K voudrois, Oriane, estre feint amoureux. Et n'estre point au vray vn amant malheurcu : Malheureux d'autant plus que tu ne veux pa° croire Que tes ieunes beautez ont dessus moy victoire.

Si quelques inconstans du beau voile masque

Qu'ils empruntent d'Amour, d'Amour se sont moq ue2

Sacrilège comme eux pourtant ie ne désire

En trahissant Amour telle inconstance élire.

Ny me seruir d'vn nom si vénérable et sainct

Qui terre, cieux, et mer dessous ses loix contraint)

l80 ŒUVRES POÉTIQUES

Pour les Dames tromper : La vengeresse foudre Plustost froisse mon chef et le réduise en poudre. le découure en parlant la passion du cœur, Et louant des beautez ie ne suis point moqueur. Voyant du clair soleil la lumière éternelle, Mentiray-ie disant que sa lumière est belle.' Aussi voyant sur toy tant de rais et de feux Par qui luire et brûler mille et mille tu peux, Ne les diray-ie point? ie sens leur estincelle M'ardre iusques aux os d'vne flamme cruelle.

Venus qui ne t'es peu du brandon garantir Que darde ton Enfant, ne feras-tu sentir Pareil feu que le mien à cette dédaigneuse, Qui nomme de ton fils la Déité trompeuse.'

le n'aime point (dit-elle) et ne suis point brulc Des rais estincelans de son œil cstoilé : Qu'est-ce donc que ie sens en mon ame à^ toute heure Qui fait que sans mourir cent fois le iour ie meure i

I Comme un balon en l'air deçà delà ietlé Est de coups violans haut et bas agité Par les vistes ioueurs : ainsi la maladie Me tournant, me pressant, rend ma teste élourdie.

Oriane, dy moy, comment se doit nommer

d'aMADIS JAMYN. iSl

Ce chaud mal qui me fait en larmes consommer r

Si triste nuict et iour quelque moment qui pass3

le ne fay que penser repenser en ta grâce,

T'engager mon désir, et d'vn nouuel esmoy

Si mon ame te suit et s'estrange de moy.

Si ie n'ay rien plus cher qu'engrauer ta figure,

Si mille passions me seruent de pasture,

Si sans pouuoir veiller, si sans pouuoir dormir,

Désespéré d'amour ie ne fais que gémir,

Si mes pies à regret s'en vont de ta pre'sence

Ne iraisnant qu'vne escorce en si fascheuse absence,

Si mes pies volontiers ne me veulent porter

Sinon deuant ton œil qui me peut conforter,

Que diras-tu de moy, sinon las! que ie t'aime

Plus que l'œil ne cherist ny le iour ny soy mcsme .''

Mon Dieu que ton visage en l'esprit me reuienl. Ton geste, ton parler! quVn amant se souuient Des faneurs que luy fait vne douce Maistresse! 11 me semble qu'encor ta main d'iuoire presse La mienne, comme au soir que d'vn visage hun.im Tu mis après le bal ta main dessus ma main, La coulant doucement de si gentille sorte Qu'encor le souuenir tout d'aise me transporte. Donc si ie receuois vne plus grand' faveur. Qui penscroit auoir en ce monde plus d'heur. Fussent les puissans Roys de l'opulente Asie :

l82 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Tu es mon diamant et ma perle choisie, Et tu es à mes yeux du monde l'Oriant. Trompeur ie n'escry point ta louange en riant. Comme tu me lé dis : autant que ie t'admire le voudrais la pouuoir en cent papiers escrire.

Reçoy ton Amadis, pour tout iamais reçoy

Celuy qui t'aimera d'inuiolable foy :

Ne vois-tu pas l'amour de l'antique Oriane

Reluire dessus tous, autant que fait Diane

Sur les feux de la nuict? Ne vois-tu le renom

Qui suit de bouche en bouche et Tvn et l'autre nom i

Si ton amitié douce à la mienne s'assemble,

De mesme à tout iamais nous reuiurons ensemble.

CHANSON

Las! que vous estes bien-heureuses De pGuuoir l'homme surmonter.

De qui les forces valeureuses Peuuent toute chose domter.

En don la femme de nature Eut les grâces et la beauté, Par qui mesme la roche dure, Le fer, le feu seroit domté.

Vos beaulez sont vos belles armes, Vos lances, vos dards, vos escus, Par qui les plus vaillans gensdarmcs Maugré leur harnois sont vaincus.

iSf ŒUVRRS POÉTIQUES

C'est pourquoy rhomme non volage S'assuiettist dessous vos loix, Et ne change point de courage, Léger comme feuille des bois.

Vn amant nu Chesne ressemble, Qui maugré les vents furieux Ferme de racine ne tremble Deuant l'orage impérieux.

En vn lieu constant il s'arreste, I Comme le rocher sur les flots, Q.ui loin repousse la lempeste Les vagues et le vent dispos.

Ainsi plein d'vne gentile ame Il reiette les passions, Qui veulent rauir de sa Dame Son cœur et ses affections.

Quand au fond de son cœur il taille Quelqu» portrait, c'est tout ainsi Qui graueroit une médaille Dedans quelque bronze endurci.

Leur amour qui est indomtable Par la force ne se corrompt, Si bien qu'il est du tout semblable Au diamant qui ne se rompt.

d'amadis jamyn. i85

Leur première amour ne s'écoule Aux rais de quelque feu nouueau, Comme la neige qui se roule Des monts, au tiède renouueau.

Leur ardeur est toute immortelle Comme le feu tout immortel :

Mais quand vne cause est mortelle L'eftèci en est aussi mortel.

Si d'vn l'amour est inconstante La faute n'est de son costé, Mais bien d'vne légère amante Ou d'vne fiere en cruauté.

Vn bastiment fait sur Tarene S'il tombe c'est du fondement :

La matiei-e trop incertaine TousiDurs destruit le bastiment.

Les flots roulent de mesme sorte.

Et quand on voit leurs sillons pers Se troubler, c'est l'haleine forte Des vents qui les tourne à l'enuers.

Il ne se faut prendre à la pierre, Mais à celui qui la iettant Nous blesse ou nous renuersc à terre : L'homme de soy n'est inconstant.

86 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Il fait les Dieux mesme descendre Du Ciel pour la femme honorer :

Et par ses escrits fait entendre Qu'on vous doit seules adorer.

Quelle fust des femme la gloire Sans l'homme qui les veut louer, Et de soy leur donnant victoire, Pour maistresses les aduoùer ?

Tout ce que l'homme tâche faire Et ce qu'il apprend tous les iours.

Ne tend seulement qu'à complaire Aux Dames, mères des amours.

Des femmes il est la défense, Le secours, le ieu, le aesif;, Sans luy leur débile puissance Ne gousteroit aucun plaisir.

Doncques vous estes bien heureuses:

De pouuoir l'homme surmonter, De qui les forces valeureuses Peuuent toute chose domter.

POUR VN TABLEAV

CE Tableau '|ue ie te donne Aux Calendes de lanus, Te montre au vif la personne.

Serue à l'enfant de Venus.

lamais plus semblable imo^e Ne sera que cette ci :

Elle est palle : En mon riiog; Se sied la palleur aussi.

Elle est sans cœur : à toute heure le languis n'ayant mon cœur Qui raui de sa demeure Loge auprès de son vainqueur.

l88 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Muette elle est sans parolle :

Aussi quand le bien m'adulent De reuoir ce qui m'affolle La langue au palais me tient.

Vne seule différence

Moins qu'elle me rend heureux :

le souffre la violence

Du feu cruel amoureux.

Son insensible nature Ne prend ce feu véhément :

S elle en sentoit la brûlure Ce seroit peu longuement.

Soudain en cendre menue Elle se verroit périr, Ou ma flamme continue lUaïe sans pouuoir mourir!

A VNE GOVVERNANTE

HÉ d'où nous vient cette rude geolliere Qui tient ma Dame en chambre prisonnière Q ui d'vn souci trop superstitieux M'oste le bien de reuoir ses beaux yeux; Celle vrayment est bien dure et ferrée Qui tient, captiue, vne fille seiree Loin de celuy qui luy est seruiteur.

L'amant qui peut souffrir telle douleur Sans se venger, ne sent au fond de l'ame Les traits ardents d'vne amoureuse flame : C'est ce qui va ma colère irritant :

« La douleur froisse vn courage constant. »

Pour Eleusine on celebroit à Romme Vn sacrifice inaccessible à l'homme,

igO ŒUVRES POETIQUES

Tant s'honoroit ce mystère sacré ?

Voudrois-tu point ordonner à son gré Pareil mystère à la belle Cyprine.' La femme seule adoroit Eleusine, Mais homme et femme il ne faut séparer Pour de Venus les segrets adorer :

Puis de Cerés la fesie non commune Ne se faisoit que durant la nuict brune, Où de Venus douce mère d'Amour On fait la feste et de nuict et de iour.

Si tu pouuois dépouiller ta vieillesse

Et reuestir la fleur de ta ieunesse.

Tu ne voudrois, bonne Vieille, pour toy

Prendre l'arrest de si sauuage Loy :

Où maintenant, après qu'à Cytheree

Tu as rendu ce qui t'aiioit mirée,

Ne te voyant si belle qu'autrefois

Tu veux former quelques nouvelles loix :

Et c'est, ie croy, ne trouuant plus personne

Qui pour seruir à tes rides se donne.

Tu es semblable au Dragon furieux, Qui sans gouster le sommeil gracieux Gardoit tousiours aux niepces d'Atlante L'or des pommiers de leur forest luisante ;

Tu es semblable à celui que lason

Fit endormir pour auoir la toison :

Car à toute heure en tous lieux tu prens garde

Si ma Maistresse vn sien amy regarde,

Et tu ne veux, pour le temps abuser

Comme on souloit, qu'on puisse deuiser :

Et c'est pourquoy ie dy bien, ce me semble,

Que ton faux œil à ces Dragons ressemble.

L'vn defendoit les pommes de fin or,

L'autre gardoit le précieux thresor

D'vne toison cause de la Nauire

Qui de Tethys première veit l'Empire.

Tu vas gardant aussi d'un mesme soing

Ce qui ressemble à la forme d'un coing,

Qui est semblable à la pomme Hesperide,

Et au présent que conquit l'Esonide :

Mais tout ainsi que le Tyrinthien

Et l'Esonide, en dépit du gardien

Eurent en fin par peine et patience

Sur leurs désirs comme ils vouloyent puissance

l'espere un iour maugré ton œil veillant

louir du bien qui me va trauaillant.

A qui te dois-ie encor faire semblable > Il me souvient d'Argus le misérable

Portant au chef cent yeux tousiours ouueris Quand il gardoit lo par les déserts.

lunon maline et ialouse Déesse.

Craignant ici que Cupidon ne blesse Son Jupiter par quelque traict nouucau, Te permet elle en garde ce troupeau?

Las ! ie le croy : vienne quelque Mercure Qui pour vanger les tourmens que i'endure Bien tost t'endorme en la mesrae façon Qu'il fit Argus par sa douce chanson.

Mais il vaut mieux à fin de le complaire Trouuer quelqu'vn qui te le vueillc taire, O saincte Vieille, et ie pense qu'ainsi Nos passions tu prendras à merci, Comme l'Abbesse en fin douce et gentile, Qui se montroit fâcheuse et difficile, Deuant qu'elle eust bonne part au plaisir Qui des Nonnains contentoit le désir, Que si desia pour la froide nature De tes vieux ans, l'amoureuse pointure Ne peut fléchir ton cœur de passion, Ny amollir ta dure affection, Puisse arriuer quelque Circe ou Medee De l'art magiq aux ans recommandée, Qui te remette en ta prime saison, Comme iadis le bon vieillard Eson.

d'amadis jamyn. igS

Par vers charmez, par maint ius de racine,

En inuoquant Pluton et Proserpine

On peut remplir les rides de ton front.

Et te remettre vn sang plus ieune et promt :

Lors tu prendras vne nouuelle enuie

De ne quitter les ébats de la vie.

Dy, ie te pry, ne te souuient-il point

Du vif amour qui la ieunesse époind ?

Tu n'as esté mainte fois si seuere,

S'il est certain ce qu'on m'a dict naguiere ;

Mais chacun âge apporte auec son cours

Des passions diuerses en amours.

Vrayment encor doucement ie te traitte

Puis que pour mal du bien ie te souhaitte.

Or s'il n'advient qu'à fin tombent mes vœux,

Gentil Amour, qui peux comme tu veux

Transformer Dieux et hommes en cent sortes

Par mille traicts qu'en la trousse tu portes,

Fay transformer en un Chien plein d'abois

Cette vilaine à la criarde voix.

Comme se veit Hecube Phrygienne,

Qui d*aboyer fut transformée en Chienne :

Son corps se voye en cela transformé

Dont la nature clic a le mieux aimé. '

CHANSON

»E ieusne et ie lay penittence 1 Pour mes péchez à Dieu contez Mais la plus fâcheuse abstinence C'est le ieusne de vos beautez.

Quand ie m'abstien de vostre veuë Ce m'est incroyable tourment Perdant la céleste repeuë De mon plus doux contentement.

Vrayment nostre ame est infinie Se paissant de l'infinité, Et si est de mortelle vie N'adorant que la déi<é.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. \Ç)5

Or que soyez ma nourriture L'ame de mon ame dans moy, Il est certain, puis que l'endure Mille morts si ie ne vous voy.

On dit que voir de Dieu la face Est le viure des bien-heureux, Et celuy qui ha telle grâce N'est plus d'autre bien désireux.

Vous estes doncques ma déesse^, Mon heur, mon Paradis, mes Cieux :

Car en moy tout désir prend cesse Quand ie regarde vos beaux yeux.

O beaux yeux, astres de mon ame, De qui despend tout mon bonheur, De qui ie sens la douce flame, Flambez tousiours en ma faueur.

Que ie sois vostre Salemandre, Que ie viue d'vn si beau feu, Non pour Testaindre, mais le rendre Autant violent qu'il m'a pieu.

Et vous Diuinitez célestes, Quand il vous plaira me punir

Et VOUS vanger à toutes restes, Loin d'elle faites mov tenir.

L'horreur d'vne vengence telle Rendra mes esprits estonnez, Plus que là peine criminelle Que souffrent là bas les damnez.

Au reste bien qu'au Ciel i'aspire, Laissez moy viure iusqu'à tant Que l'astre pour qui ie souspire A vous s'en aille remontant.

Lors ie priseray dauantage Vostre beau seiour estoilé, Tandis i aime à voir vostre image En sa beauté qui m'a volé.

Et si par ieusnes et prières On obtient de vous quelque don, Faites qu'à mes longues misères Soit ottroyé quelque guerdon.

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