‹ OEuvres poétiques de Amadis Jamyn, avec sa vieChapitre 13 sur 23 · LE SONGE D'VN PESCHEVR · texte numérisé non relu

LE SONGE D'VN PESCHEVR

A Monsieur de Souuré (i)

w E bon Démon qui au sommeil préside,

i^Par deux portaux hors de sa grotte humide

Fait ici bas tous les Songes sortir

Que faux ou vrais il nous veut départir.

L'vn tout de corne est la secrette voye

D'où ce Dieu lent les vrais Songes envoyé.

L'autre reiuist d'iuoire blanchissant

D'où le faux Songe en nos cœurs va glissant.

Ores ie veux te remettre en mémoire

Vn Songe faulx de la porte d'iuoire,

(i) Maître de la garde-robe du Roi.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 246

Tel que souuent Morphée en fait auoir Aux sens trompez d'imaginé vouloir.

La Pauureté, soucieuse, reueille L'homme au trauail, et sage le conseille De ne donner aux membres ny aux os, Ny à l'esprit vn moment de repos.

Elle a trouué les arts et la science : Elle est tousiours pleine de diligence : Car le souci ne laisse sommeiller.

Mais importun nous presse de veiller :

Et tant soit peu si le dormir assomme Dessus ses yeux les paupières de l'homme, Incontinent ce soing qui le poursuit Le vient troubler : puis le Somme s'enfuit.

Deux bons Vieillards qui sur l'eau poissonneuse

Cherchoyent leur vie en peine souffreteuse.

Lors que Phebus ses rais alla cacher,

Firent des licts (afin de se coucher)

Auec des ioncs et tentes de feuillage,

Dessus le bord du murmurant riuage.

Ils reposoyent sur les feuillars séchez :

Tous leurs labeurs près d'eux estoyent couchez,

Tous les outils de leur mestier humide,

Tout ce qui sert dessus l'onde liquide :

Cannes, paniers, lignes, nasses, filets,

Prisons d'ozier, et labyrints de rets, Tramail quarré, plomb pesant, rouges tuiles, Cordes, liège, à ce trauail vtiles :

Bref, mille engins, couuertures et peaux. Mantes, bonnets, vestements et chappeaux.

De ces Pescheurs tel estoit l'équipage,

Et tel en tout leur plus riche héritage :

Entre eux logeoit la pauureté sans plus,

Ils n'auoyent rien qui leur fust superflus :

Et leur voisin c'est la mer qui repousse

Leur dur taudis, d'ecumeuse secousse.

Le Chariot qui en ténèbres luit

N'auoit attaint de son cours la minuit,

Quand le souci des peines coutumieres

A ces Pescheurs déferma les paupières :

Ils s'exhortoyent IVn l'autre pour chanter 1

Quand l'vn des deux ainsi va raconter.

LE PREMIER PESCHEVR.

Ceux, compaignon, mentent bien qui assurent

Qu'au temps d'Esté les nuicts courtes ne durent

Quand les Ions iours éclairent aux humains :

l'ay desia veu dix mille songes vains,

Et si encor celle là qui rameine

Le blond Soleil, d'Orient est lointaine.

O que des nuicts le cours est spacieux !

LE SECOND PESCHEVa UESPOND,

C'est le labeur qui te rend soucieux, Faisant sembler leur carrière plus lente : Mais ie te pry, dy moy, qui te tourmente ?

LE PREMIER PESCHEVR.

Sçais-tu iuger des songes, qui souuent

Viennent de nuict les hommes deceuant ?

le te voudrois faire part de ma ioye

Comme en peschant commune est notre proye.

Vn doux songer s'est à moy présenté,

Que ton esprit bien expérimenté

Sçaura soudain par bon aduis comprendre,

Pour en après ma fortune m'apprendre.

Celuy sçait bien des songes deuiner

Qui peut sçauant les faicts imaginer,

Qui ha l'esprit comme demi-Prophete

Pour discourir d'vne chose secrète, ,

Qui ha le chef pourveu d'entendement,

Le cœur colère et prompt à mouuement.

LE SECOND PESCHEVR.

He, que feroit quelqu'vn auprès des ondes Couché dessus les feuilles vagabondes Sans reccuoir le sommeil oublieux, Sinon iuger des Songes gracieux Nous deceuant par diuerses figures?

Malgré le sort des tempestes obscures Dans le Palais on trouue à trafiquer, Et le grand Cerf enseigne à pratiquer.

Mais, compagnon, dy moy quelle mensonge A pris tes yeux au millieu de ton songe ?

LE PREMIER PESCHEVR.

Quand du trauail pesamment assommé le pris le somme en mon œil enfermé, le n'estois plein qu'à sobre suffisance : . (Car en soupant, si tu as souuenance, Nous épargnons : ) Or, en dormant ie vey Vn tel obiet que i'en fu tout rauy.

} Il me sembloit que dessus vne roche Festois assis auecques mon haim croche Pour épier les poissons dessous l'eau, Et qu'à mon haim s'en accrochoit vn beau. Le chien dormant songe au pain bis qui entre A gros lopins de sa gueule en son ventre. Et moy Pescheur ie songeois au poisson. Il me sembloit que pris à l'hameçon Pendilloit vn de la troupe nageante, Se debatant d'ecaille sautelante :

Son sang couloit, et de son battement Faisoit plier mon pescheur instrument.

Lors ie voulu tous mes efforts estendre :

Car ie craignois que ie ne peusse prendre Ce beau poisson, qui sautant se batoit Contre mon haim dont le fer l'emportoit. Puis repensant en sa playe saigneuse le demandois : Plein de douleur ireuse Poisson blessé, me voudrois-tu happer?

Quand ie le vey ne pouuoir échapper, l'estends la main, ie le prens, ce me semble. Et mets à fin le combat tout ensemble. Dessus le bord ce poisson ie tiré Dont tout le corps sembloit estre doré. Si que voyant son écaille dorée Peu peur qu'il fust vne chose sacrée A Amphitrite, ou que Neptune encor Le tinst sacré comme vn riche thresor.

Tout doucement, ma gauche main y touche. Et au poisson i'osté l'haim de la bouche A fin que l'or ne s'y tint accroché.

Puis sur la riue en l'herbe le couché. Lors ie iuré de iamais n'apparoistre Le pié sur mer, ains la terre connoistre Pour commander au métal radieux :

Le doux Sommeil s'enuola de mes yeux.

De tel serment ie n'ay Tame assurée, Craignant faulser ma promesse iurée ?

Assure donc, ie te pry, mon penser.

250 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. LE SECOND PESCHEVR.

Ah! n'ayes peur, et ne pense offenser Lès puissans Dieux : Ta belle fantaisie Est chose vaine et pure tromperie :

Si tu n'as pris lé beau poisson doré Par nul des Dieux aussi tu n'as iuré.

Q.ue si veillant tu ne fais l'exercice ( Dessus la mer de ton âge nourrice) Conîme soulois : Tu seras en danger De n'auoir rien bien souuent que manger Auec tout l'or qui t'a frappé la veuê. Mais si au vray ta dextre s'euertuë En ton mestier de faire son deuoir.

Espère alors force poisson auoir Pris en tes rets par véritable prise : Voilà comment chaque Pescheur deuise.

Souvent ainsi i'empogne vn songe vain, Mais le solide échappe de ma main.

Je te supply, fay que mon songe sorte L'vn de ces iours par la certaine porte, Et mon espoir à la fin contenté , En lieu du faux trouue la vérité.

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