VNE DAME A SON MARI
CENT mille fois i'ay dit que ta estois à moy, Et ie m'en assurois, comme ie suis à toy, Mais comment estre mien se peut dire à cette heure Vn qui si longuement absent de moy demeure i Vn qui par tant de fois et si souuent se perd De celle qui Thonore et nul autre ne sert ?
En lizant cette epistre ayes en ta pensée Si tost que tu verras quelque lettre effacée due de l'eau de mes pleurs telle effaceurc vient! Si quelque trait de lettre assez mal s'entretient Croy quVn trait peu hardy laissé dedans ma lettre, Kst signe que la crainte en moy s'est venu mettre, Crainte que tu ne sois donté par un hazard
ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 281
Ou que ton cœur s'engage et se lie autre part, Car ma main vacilante est vn signe de crainte.
le fay mainte prière en mainte église sainte, Et mille vœux par moy se font vn chacun iour, Afin que bienheureux puisse estre ton seiour. Mais souuent ie maudy la guerre et les voyages Qui peuvent séparer les corps, non les courages. Périsse le métier des trompettes d'airain Dont le son esclatant me fait frémir le sein, Périssent et le fer et les forgeurs des armes, El les occasions de guider les gens d'armes, Et les occasions de voyager tousiours, Pour agrandir l'honneur apetissant les iours.
Mais dy-moy, ie te pry, si ton corps ne se lasse D'estre tousiours pressé du corps d'vne cuirasse ! Ha! Dieu veuille plustost que tu en sois pressé Que de quelque amoureuse où ton cœur soit blesse. On dit que la maigreur descharne ton visage, Et qu'vne couleur iaune à ton teint fait dommage; le souhaitte que telle et maigreur et couleur Procèdent du désir de m'oster ma douleur, Procèdent du désir et de Textresme enuie Que tu as de me voir en m'estimant ta vie.
Pour sçauoir les endroits où tu es maintenant,
le deuiens geografe, et ie vais aprenant
Par les cartes du monde, où sont fleuues et villes,
Montagnes et païs sterilles et fertilles.
Quel bien les recommande, ou quel homme excellent
A fait que son renom aux peuples va volant :
S'il y a quelque fable ou quelque belle histoire
Qui rende aucun pafs illustre à la mémoire.
Dans les cartes ainsi ie voy les mondes peints, Et ie voy quel païs te tire à ses desseins, Puis ie baise et rebaise en ces cartes la place Qui de te posséder ha l'honneur et la grâce ! Quelquefois ie m'enquier si tel lieu bienheureux Porte quelques beautez pour te rendre amoureux, I Et soudain qu'on respond, ouy, ie tressaus, craintiue, ^ Que telle occasion te retienne et captiue.
Heureuses ont esté durant le temps iadis Ces dames qui suiuoieiit les cheualiers hardis, Les cheualiers errans qui pour l'amour des belles Couroient toute auenture, et souuent deuant elles.
Heureuses ont esté Marphise et Bradamant Que leurs vaillans exploits vont encore animant, f^^ Que du temps de Renaud, de Roland, et encore D'Oliuier, de Roger, vn Arioste honore ! Elles accompagnoient ces braues cheualiers,
d'amadis JAMYN. 283
Leurs amis et seigneurs, et dontoient les plus fiers : Heureuxdonq fut le temps du grand Roy Gharlemagne! Si le Ciel estoit tel, ie te serois compagne. Compagne très fidelle en guerre et en tous lieux Où tu voudrois chercher vn renom glorieux; Et ny les froids hyuers qui d'vn lien de glace Lient etroittement des riuieres la trace, Ni les estes bouillans beuuans des eaux l'humeur . Ne me retarderoient d'accompagner mon cœur, Participant à l'heur et malheur de tes gestes.
Tous les amours sont grands, maislVn des plus célestes
Et des plus grands qu'ils soient c'est celuy d'vn mary
Q.ae les Grâces tousiours ont eu pour fauory.
Venus esuante vn feu sorty de telle braize
A celle fin qu'il viue et afin qu'on s'y plaize :
Tous mouuemens qui font qu'vn esprit soucieux
Aux Augures se rend tout superstitieux.
Me tiennent en frayeur, et ie pren quelque augure
Sur tout ce que i'entens ou ie voy d'auenture,
Et toutes ces frayeurs me tenant en esmoy
N'assaillent mon esprit que pour l'amour de toy.
Ne fay, ie te supply, tant conte de la gloire,
Ni de faire trembler la Flandre en ta victoire.
Mais reuiens tout ainsi content à ton retour
Comme tu n'auras point violé nostre amour.
GXL