‹ OEuvres poétiques de Amadis Jamyn, avec sa vieChapitre 20 sur 23 · LA LOVANGE DE L'INCARNAT · texte numérisé non relu

LA LOVANGE DE L'INCARNAT

A 3/me Diane de Chateau-Morant (i).

LORSQVE lustinian l'empire possédoit, La pluspart des Citez à l'enuy se bandoit En folles factions de partis aduersaires Pour maintenir l'honneur de deux couleurs contraires Qu'ils prenoient à l'enuy aux tournois et au ieu; lis estoient diuisez pour le verd et le bleu. Or en les imitant ie veux icy deffendre La couleur incarnat et la gloire lui rendre,

(i) Diane Le Long de Chenilhac, dame de Châteaumorant, épouse en premières noces d'André d'Urfé, et en secondes, d'Honoré d'Urfé, auteur de l'Astrée, frère puîné d'André.

Car la veue est de feu, ainsi qu'ont asseuré Les grands hommes sçauans d'vn sçauoir adoré, ^1 Et ont dit que couleur n'est sinon qu'vne flamme . Q.ui procède des corps, les illustre et enflamme, Et puis en s'escoulant auec proportion Contre l'oeil, fait que l'œil fait mieux son action. Si donq il est ainsi, mon incarnat est digne Sur toutes les couleurs d'vne louange insigne, Comme ayant plus le teint d'vn beau feu reluizant Qui cache vne blancheur souz vn vermeil plaizant. Dauantage Venus, déesse reuerée, Ha voulu que la fleur sur toutes honorée, Dédiée à son nom et qu'elle a plus à cœur, Eust le teint coloré d'vne telle couleur. Car on dit qu'autrefois toutes les rozes franches Et les autres aussi de couleur estoient blanches, Kt ne s'en trouuoit point d'autre teinture alors, ^ Mais Venus de fortune accrocha son beau corps Aux piquerons aigus d'vn rozier dent l'espine Tira du sang vermeil de sa beauté diuine. Tellement que depuis par l'effet d'un tel sang. Des rozes la pluspart se despouilla de blanc Et vestit l'incarnat de teinture immortelle : L'Aurore au point du iour que l'on trouue si belle Pour le plus grand honneur qu'elle a de sa beauté C'est que de l'incarnat son teint est emprunté, Et pource les auteurs des plus gentilles chozes

L'appellent maintesfois l'Aurore aux doigts de roses,

1/Aube à la main vermeille, au visage vermeil,

Plaisante auant courriere au matin du Soleil;

La honte, sage vierge, aussi pour sa parure

Porte dessus sa ioue vne telle teinture,

Et les filles qui n'ont en la ioue vn tel teint

N'ont d'extresme beauté le grand honneur atteint.

D'où vient que si tousiours leur face il n'accompagne

Elles vont achepter du vermillon d'Espagne;

Monstrant par ce moyen qu'assez belles ne sont,

Celles qui de nature au visage ne l'ont.

La couleur incarnate est la couleur plus viue,

Et mesme quand vn homme à son trespas arriue

On apperçoit alors qu'il perd cette couleur

Logeant dessus sa face vne morte pâleur.

L'ame triste empeschant que le bon vin n'abate

Le beuueur qui la porte, est d'humeur incarnate;

Les rubiz les plus beaux ont le lustre incarnat,

Le corail, le cinabre et aussi le grenat :

La mer Rouge où passa le peuple Israélite

Et qui de Pharaon engloutit l'exercite,

Ha ses flots incarnats qui reluizent aux yeux,

IEt pource d'autant plus est célèbre en tous lieux. Ainsi donc l'incarnat faict mille biens au monde. Dans le feu, dedans l'air, en la terre et en l'onde. Ceux qui font des blazons sur toutes les couleurs Disent qu'il signifie endurer des douleurs.

292 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Estre en la genne au feu pour l'amour de sa dame; La passion d'amour ne trauaille mon ame, Et si à l'incarnat tant d'honneurs i'ay donné, l'en doibs mieux estre creu n'estant passionné. I Toutefois ie le loué en faueur d'vne belle . Qui mérite auoir place en la bande immortelle, Qui ne verra iamais les rozes ni les lis De son céleste corps, par les siècles cueillis, Pourueu qu'en tous endroits mes œuures elle loue Et que pour estre sien sans cesse elle m'auoué.

ex LU

METAMORPHOZE DE LA NIMPHEE DICTE NENVPHAR

y'estois dessus le bord d'vn estang limoneux 1 Et ie considerois d'vn regard tout songeux La Nimphée engrauée au fons de ma poictrine Pour autant qu'elle plaist à ton ame diuine : le la considerois et ie pensois comment le pourrois satisfaire à ton commandement, Cliantant comme elle fut en vne herbe changée : Or, afin que ma peine alors fut soulagée, Le démon de l'estang, vieillard aux blancs cheueux Vieillard à la grand' barbe et au sein tout herbeux, S'esleuant sur le coude au milieu d'vne aulnaye, M'aparut pour m'ayder au conte que l'essaye :

D'vn fort tenu manteau de couleur estant vert, Comme un saule se voit, son dos estoit couuert, Et de giayeulz poinctuz se couronnoit sa teste. Puis à moy s'adressant ainsi il m'admoneste:

— Nourrisson de Phebus ne sois plus en soucy, La fable que tu veulx, escoute, la voicy :

La Nimphée autrefois fut excellente et belle, Nimphe pour ses vertus de louange immortelle, D'aymer trop la vertu luy aduint ce malheur Qu'elle fut en mourant changée en vne fleur. Hercule retournoit du voyage d'Espagne Apres auoir planté dessus cette campagne Qui borne l'Espagnol et borne l'Afriquain Deux colonnes, signal de son chemin loingtain; Il passoit au pays où commandoit Nimphée Qui desià de son nom ayant l'ame eschaufée, Admirant sa valeur, le receut dignement, Mais auec luy receut vn amoureux tourment! Toutefois la beauté ne faict point qu'elle rende Hommage auDieu d'amour sans qu'elle s'en deffende; Son esprit ne s'arreste à l'enuiron du corps, Mais aux gestes d'Hercule et valeureux et forts : La vertu seulement est but de sa pensée. Ne voulant qu'elle soit d'ailleurs recompensée Sinon d'vn chaste amour : pource elle dist ainsi :

— Hercule, dont les faicts ont la terre esclairci,

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Emplissant rVniuers ainsi que la lumière Qui tout illuminant des Cieux est la première, le ne doibs point rougir, si toy estant vainqueur Du monde en ces trois pars, tu surmontes mon cœur : Tu as porté le Ciel, et par peines diuerses Tu as vaincu lunon et toutes ses trauerses. Et rien, sinon l'Amour, ne t'a pu offencer; Pourtant ie ne rougis de te le confesser; Puis mon affection vers celuy qui me donte Suyuant l'honnesteté ne me peut faire honte. Elle est du tout honneste, et n'a rien pour sa fin Sinon que de le rendre vn honneur tout diuin; Te suiure, te seruir, et chanter tes louanges, Pour auoir surmonté mille périls estranges; Veuille moy tout de mcsme aymer honnestement, *Et que ie t'obeïsse en tous lieux humblement, Compagne de tes faictz et de tes beaux voyages.

Hercule qui souloit en mille autres passages Céder toute victoire à l'amoureux brandon, Victorieux de tout sinon de Cupidon, Se soubmist à l'^ymer, se paissant d'espérance Qu'à la fin il pourroit en tirer iouissance. 11 feignoit toutefois de ne rien désirer Sinon qu'elle Taimast sans plus en espérer :

— Il faut ioindre tousiours l'amour auec les armes,

Disoit-il : c'est lefaict des généreux gens d'armes, Qui doibuent d'autant plus honorer la beauté Qu'elle a pour sa compagne vne humble honnesteté. Des lors tousiours Nimphée auprès de luy receuë *Le suyuoit, et portoit quelquefois sa massue, Et ses désirs n'estoient d'autre bien satisfaictz Sinon que d'admirer ses actes et haultz faictz. Le seruant, l'honorant, l'aymant comme sa vie. Hercule aussi l'aymoit, dont il lui prit enuie De cueillir à la fin les fruictz de l'amitié. Il disoit : — Ma Nimphée, ayes de moy pitié, le ne sçaurois penser que chaude soit ton ame D'ardente affection, si ie ne sens ta flame. Me permettant iouyr du corps que i'ayme tant. Ce bonheur me sera dauantage ou autant Qu'auoir porté le Ciel et faict mille prouesses Et gaingné la faueur de cent autres maistresses.

Or combien que Nimphée estimast sa valeur. J Digne de triompher du point de son honneur, Et que sa braize fust en sa chaleur plus grande, Toutesfois vnsajnct vœu dessus tout lui commande. Elle vsoit de ces mots afin de s'excuser :

— Ne trouue point mauuais si i'ose refuser

Ce fruict que maintenant, ô mon cœur tu souhaites :

Les promesses qu'en vœu par cy-deuant i'ay faictes

A la sœur d'Apollon m'ont tellement lié Que. iamais ne sera ce vœu sainct oublié. Tu sçais qu'il ne conuient se mocquer des célestes, Car les punitions en sont trop manifestes; Puis la Vierge est semblable à vne belle fleur Dans vn iardin fermé non subiet au pasteur, Inconneue aux passans, et qui n'est point feruë Du tranchant de la faulx, ni d'vn soc de charrue, Laquelle cependant qu'elle demeure ainsi La pluye la nourrist, le doux Zephire aussi La flatte de son ent, et le Soleil luy donne La fermeté solide et l'odeur douce et bonne : Maint garson, mainte fille ayant l'amoureux soing, La désirant tenir, la caressent de loing : Mais quand l'ongle tranchant ha cette fleur cueillie Estant hors de sa tige, elle deuient flétrie, Perd toute sa beauté, la grâce et la faueur Dont le Ciel et la terre honoroient sa vigueur, Et si plus de personne elle n'est désirée : Vne vierge est ainsi d'vn chacun honorée, Aimable à tous les siens, tandis que ses beaux ans Demeurent impollus, chastes et florissans : Mais quand elle a perdu cette fleur agréable Qui chère la rendoit deuant tous vénérable, Elle perd la valeur et le prix qu'elle auoit, (Et personne depuis de bon cœur ne la voit : Les filles l'ont en hayne, et nul ne la désire.

Voila ce que Nimphée en s'excusant put dire, Car elle auoit voué chasteté pour iamais A la sœur de Phebus, déesse des forais. Et iamais ne voulut rompre cette promesse Qu'elle auoit consacrée à la chaste déesse, Et Diane emporta sur elle le dessus.

^ Pource Hercule ennuyé d'ouyr tant de refus, . Commença de ranger ailleurs sa fantaysie, Mesprisa peu à peu sa vertueuse amyc, Et dans l'isle d'vn lac seulette la laissa, D'elle se dérobant lorsqu'elle n'y pensa, A l'heure que la nuict rend la terre obscurcie, Et que le somme doux la tenoit endormie. Elle au matin trouuant que seule elle estoit là, D'infiniz coups de poing pleurante s'affolla, S'arracha les cheueux, et fit mille complaintes. Elle auoit parauant senty ia les atteintes Que l'aspre ialousie en l'ame va semant De ceux qui sontapris d'aymer bien chaudement Donq cette ialousie en elle se resueille, Et ce mespris dernier de douleur nonpareille Luy trouble tellement son ame et tous ses sens Que pour y résister demeurent impuissans : Elle gist contre terre en soy mesme esperdue, Presque par la tristesse immobile rendue, Et sans qu'elle ait soucy de plus s'alimenter Se nourrit de gémir et de se lamenter.

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Elle ne se bougeoit, aina mouroit sur la place Quand les Dieux firent d'elle en l'eau de telle espace Vne herbe et vne fleur non veue auparauant, Que depuis en tous lieux tousiours on va trouuant Sur les lacz et palus et sur les eaux dormantes, En mémoire du traict de ses amours constantes. Encores quelques vns nomment Heraclion Celte herbe, pour monstrer que ce n'est fiction D'elle et de son Hercule, obiet de sa ruine, Et mesme vne massue est peinte en sa racine, Ses feuilles en longueur quasi rondes se font. Les vnes vont sur l'eau et les autres au fond. Comme icy tu peux voir il en est vne sorte De qui la blanche fleur celle du lis raporte, Ayans dans le milieu des filets safranez Comme au mitan du lis nature en a donnez ; L'autre sorte a la fleur iaune, luysante et belle, De là vient que Nimphée en diuers noms s'appelle, Nénuphar iaune et blanc, lis d'estang, et blanc d'eau, launet d'eau, et encor le simple pastoureau L'a nommée vn vollet, à raison qu'estenduë Sur l'eau comme vne assiette elle est ronde espanduë. Or si mille vertus paroient son corps humain, Maintenant transformée elle n'est faite en vain i Elle a mille vertus qui profitent aux hommes, Mais pour les raconter apparus nous ne sommes î Seulement ie diray qu'encore elle retient

30O ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

La chasteté qu'elle eut, et tout autre y maintient : Car si tu es frappé d'vne amoureuse rage Pren durant quelques iours sa racine en breuuage, Tous les songes d'amour en toy s'apaiseront Et de nuict tes espritz après ne reueront. Ainsi dit le dœmon, puis soudain il s'abaisse Et se recache au fond soubz l'herbe fort espaisse.

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