Oeuvres poétiques de André Chénier
En 1819, à Angoulême, deux jeunes gens, dont Balzac nous a conté les aventures, sont réunis :
« — Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris ? dit David en tirant de sa poche un petit volume in-i8. Écoute.
« David lut, comme savent lire les poètes, Tidylle d'André de Chénier, intitulée : Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien et les deux derniers ïambes.
« — Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand David, trop ému pour continuer, lui laissa prendre le volume. — Un poète retrouvé par up poète I dit-il en voyant la signature de la préface.
« — Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir rien fait qui fût digne d'être publié.
Œuvres Poétiques de André Chénier, t. I. A
« Lucien lut à son tour Tépique morceau de V Aveugle et plusieurs élégies. Quand il tomba sur le fragment :
S'ils n'ont point de bonheur en est-il sur la terre ?
il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés ; les vieux murs de la maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d'une fée. La Fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André Chénier était devenue pour David son Eve adorable et pour Lucien ime grande dame qu'il courtisait... »
Ce curieux passage des Illusions Perdues nous précise l'impression que produisit sur les jeunes gens pré-romantiques la première édition, très incomplète, des poésies d'André Chénier par Henri de Latouche, en i8ig. Ils ne s'y trompèrent pas : un vrai poète, un ami, sortait du charnier révolutionnaire et leur était rendu. Ils y goûtaient déjà ce qui allait bientôt les enivrer dans les œuvres des Lamartine, des Vigny, des Musset. Pourtant nous voyons aujourd'hui combien Chénier se distinguait d'eux par ses conceptions, son inspiration, son esprit. Mais les questions d'école
m ANDRÉ CHÉNIKR
n'ont d'importance que dans les Histoires de la Littérature. A une certaine hauteur, tous les poètes se ressemblent : du moins ils nous donnent tous le même genre d'émotion. Les vers ne nous énfèuvent pas parce qu'ils sont romantiques ou classiques, antiques ou modernes ; ils nous émeuvent parce qu'ils sont de mystérieuses créations, des évocations magiques, d'indéfinissables alliance» de mots et de sons qui nous prennent le cœur. Et il y avait très longtemps qu'on en avait entendu en France de pareils à ceux de ce jeune homme mort sur l'échafaud au temps où Us dieux avaient soif,
Sa courte vie a été maintes fois racontée. Elle éclaire son œuvre.
Salut, Thrace, ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps. Car c'est là qu'une Grecque en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance.
Un récent et curieux article de M. Bertrand Bareilles dément cette origine grecque dont André Chénier semblait si fier ^. Il était né le 20 octobre 1762 à Constantinople dans le han de Saint-Pierre, qui attenait à l'église, espèce de forteresse où les